Sondage : près de 30% des Français comprennent les violences du 16 mars !

… mais 86% ne comprennent pas les violences de l’Etat macroniste et des capitalistes.

Une fois n’est pas coutume, nous allons commenter les horoscopes, notamment un sondage de l’institut ELABE pour BFMTV (pour notre plus grand étonnement, il paraît que la télévision existe toujours en 2019 et qu’il y a toujours des gens qui la regardent : incroyable ! putain, je suis sur le cul, merde quoi, comment est-ce possible ?).

Bien sûr, BFMTV ne titre pas de la même manière que nous et insiste sur le fait que 84% des Français condamneraient les « violences » dont le gouvernement prend prétexte pour porter atteinte au droit de manifester et pour renforcer la répression contre un mouvement social auquel il n’a évidemment strictement aucune réponse à apporter. Depuis ce samedi 16 mars, les médias du Capital ne nous auront pas épargné le storytelling antisocial sur les « casseurs », barbares réputés sans foi ni loi, et sans autre but que la destruction (4 mois de manifestations avec des revendications traitées systématiquement par le mépris et une répression hors-norme n’étant jamais considérés comme une cause possible de ces « violences »), et sur les malheureuses victimes de la casse qui auraient « tout perdu », la palme de la manipulation revenant peut-être à un article de La Croix sur les kiosquiers qui va jusqu’à essayer de faire larmoyer le lecteur avec l’histoire d’un enfant privé de la vue des kiosques (qu’il aurait voulu voir par-dessus tout) ou celle d’un kiosquier victime d’un infarctus en découvrant les dégâts à la télé. Aucune allusion aux causes des affrontements et destructions : l’arrogance et la surdité de Macron, la violence policière (dénoncée par l’ONU, le Parlement européen, le Conseil de l’Europe, Amnesty International), les ordres donnés aux flics de s’en tenir à la sécurité de l’Elysée et donc de laisser les Champs sans protection…

Extrait de l’article de La Croix

Le coup des « 35 ans de travail partis en fumée » (titre formulé par le journal, dans un amalgame très abusif entre la destruction d’un outil de travail et le nombre d’années d’expérience de la kiosquière) et du kiosquier condamné au chômage par les méchants « casseurs », c’est de la flûte, évidemment. Le kiosque n’appartient pas au kiosquier. Celui-ci, certes travailleur indépendant, est nommé par la Ville de Paris sur proposition de candidatures reçues par MédiaKiosk (filiale du groupe JC Decaux) et validées lors de la Commission Profession des Kiosquiers (CPK), composée d’élus de la Ville de Paris, d’éditeurs et des messageries de presse, et de représentants des syndicats de kiosquiers.
La destruction d’un kiosque qui sera remplacé 3 jours plus tard ne fait donc pas disparaître 35 ans de vie ni même un emploi. Si Decaux et la mairie de Paris suppriment ce poste de travail pour quelques jours de chômage technique et congédient le brave kiosquier, c’est à eux qu’il faut demander des comptes !
L’évocation totalement invérifiable du gars qui aurait eu une crise cardiaque en voyant à la télé son kiosque brûler fait également partie d’un récit sciemment destiné à mobiliser les affects du lecteur contre les Gilets Jaunes, de même que l’évocation du môme rêvant de venir voir des kiosques à Paris (parce que c’est bien connu que des kiosques parisiens, on ne peut en voir que sur les Champs le jour de la manif hebdomadaire des Gilets Jaunes : même ma gamine de 5 ans aurait pu dire que c’était peut-être mieux d’aller ailleurs ou de revenir un autre jour). Si on va par là, combien de proches ont frôlé la crise cardiaque en apprenant qu’un Gilet Jaune était blessé ou en garde à vue ? Combien de mômes ne pourront jamais venir sur les Champs parce que la politique de Macron les relègue dans des zones sans emploi et sans transports ?
Cet article de La Croix, c’est ce qu’en d’autres circonstances on désignerait tout simplement comme de la propagande de guerre.

Mais revenons-en au sondage d’ELABE pour BFMTV. Malgré ce storytelling anti-Gilets Jaunes, malgré les mensonges assenés par les médias du Capital et le gouvernement depuis 4 mois, il nous apprend donc que 28% des sondés répondent « oui, nous les comprenons » à la question : « Lorsque vous pensez aux violences qui se sont produites lors de certaines mobilisations des Gilets Jaunes le samedi 16 mars, quel état d’esprit se rapproche le plus du vôtre ? »
Arrêtons-nous un instant sur ce chiffre. BFMTV insiste sur les 84%, très majoritaires, donc, de condamnations des violences, mais on peut bien au contraire remarquer que 28% de « compréhension », c’est un score compris entre le quart et le tiers des Français qui comprendraient donc des violences dont les médias ont fait durant tout le week-end un récit apocalyptique destiné à susciter la peur et l’indignation dans la France profonde. Et malgré cette propagande de guerre, 28% des sondés déclarent comprendre une violence présentée comme « extrême » (dans l’article déjà cité de La Croix, on va même jusqu’à présenter la destruction de kiosques comme une atteinte délibérée à la liberté de la presse ; on n’ose penser à ce qu’aurait conclu La Croix si des chiottes Decaux s’étaient trouvées sur le champ de bataille plutôt que des kiosques : atteinte à la liberté de pisser ?).
28%, c’est plus que les scores estimés de n’importe quelle formation politique pour les prochaines élections européennes. LREM, le parti de la majorité parlementaire et présidentielle actuelle, est estimé à 23,5% devant le RN à 20,5% dans le dernier sondage IFOP-Fiducial pour Paris-Match. Nul doute que toute la macronie criera au triomphe si la liste LREM arrive en tête le 26 mai prochain avec ne serait-ce que 23,5% des suffrages exprimés. Pourtant, ce sera toujours moins, en proportion, que le nombre de sondés disant comprendre les violences de samedi. Mais allons plus loin : après tout ce qui a été dit sur ces violences, après 4 mois de propagande ininterrompue contre des Gilets Jaunes présentés comme des beaufs décérébrés, ponctués de véritables appels au meurtre contre eux (un ancien ministre n’a-t-il pas évoqué publiquement son souhait de voir l’armée tirer dans le tas ?), ELABE et BFMTV nous apprennent que 15% des Français non seulement comprennent mais ne condamnent pas du tout ces violences ! 15%, c’est plus que le score estimé actuellement par les horoscopes pour la droite classique (LR), les défenseurs du capitalisme vert (EELV), ou même les réformistes écosocialistes (FI). 15% de « radicalisés » ne condamnant pas la violence qui horrifie le Capital (mais condamnant la violence policière bien plus mutilante applaudie, elle, par le si doux et si civilisé Capital), rapporté au nombre d’habitants du pays, ça nous ferait quand-même quelque 10 millions d’apôtres de la destruction dans cette douce France. C’est à peu près aussi le nombre de grévistes au plus fort de la bataille en mai 68. Je dis ça je dis rien, bien sûr. Mais j’invite mes camarades terrorisés à l’idée que toute cette violence pourrait décrédibiliser le mouvement et le rendre impopulaire à ne pas rester tétanisés dans la lumière des phares du storytelling médiatique et gouvernemental. Au fait, lorsque les sans-culottes ont pété le gros kiosque de la Bastille en 1789, je ne suis pas sûr du tout qu’ils aient pesé ne serait-ce que 15% de la population.

Bien sûr, ELABE et BFMTV noient le poisson dans un ridicule constat : « 70% des Français jugent (…) que les manifestations de gilets jaunes se sont éloignées de leurs premières revendications ». Manière de sous-entendre que le mouvement aurait été dévoyé, qu’on ne saurait plus très bien ce qu’il veut, qu’il serait, en somme, devenu une force destructrice aveugle dont la violence (forcément condamnable) n’aurait pas de cause (et donc condamnable de ce fait, parce que si on commence à réfléchir aux causes, on risquerait justement de la comprendre, voire de ne pas la condamner, ce qui n’est tout de même pas le résultat attendu, convenons-en). En réalité, bien sûr que le mouvement s’est éloigné de ses premières revendications, restreintes au refus de la hausse des taxes sur le carburant, et TANT MIEUX ! Depuis, le mouvement s’est politisé (au vrai sens du terme), et il a élaboré des revendications sociales et démocratiques qui ne font que se renforcer au fil des assemblées populaires, qui convergent au moins depuis le 5 février avec les revendications syndicales, mais aussi au moins depuis le 16 mars avec les revendications antiracistes et écologiques, car ce samedi 16 mars n’a pas seulement été jour de barbecue au Fouquet’s, mais aussi jour de convergence des luttes dans toute la France pour des centaines de milliers de citoyens. Et ce 20 mars 2018, un autre sondage (Viavoice) montre que près de 9 Français sur 10 (86%) pensent qu’il faudra « réorienter la politique économique et sociale actuelle ». 62% se disent aussi favorables à l’inscription du RIC (revendication phare des Gilets Jaunes) dans la constitution. Toujours selon le même sondage, réalisé du 6 au 7 mars, donc avant les « violences » du 16 mars, « une majorité de Français (57%) continue par ailleurs de se dire « gilets jaunes » (10%) ou de les soutenir (47%) ». Mais revenons au sondage ELABE, réalisé, lui, entre le 18 et le 19 mars, donc après les événements du 16 qui ont terrorisé la France profonde et justifient que le médiacrate Yves Calvi rêve désormais publiquement et sans complexe de stades pour enfermer les manifestants (on goûtera d’autant plus le sel de ces aspirations au retour des méthodes de Pinochet que c’est le même Pinochet qui fut parmi les premiers chefs d’Etat conseillé par les Chicago Boys de Milton Friedman à appliquer dès 1973 la contre-révolution néolibérale dont Macron, après Thatcher, Reagan, Clinton, Blair, Schröder, Valls ou Renzi est le dernier commis en date sous les applaudissements de Calvi et ses semblables décidément de plus en plus décomplexés). Selon notre infaillible horoscope, donc, « 53% de nos concitoyens approuvent [toujours] le mouvement, soit qu’ils le “soutiennent” soit qu’ils aient de la “sympathie” pour lui ». Conclusion : après les scènes d’émeutes et de destruction qui ont traumatisé la France profonde et donné des rêves de fer à Calvi, il y a encore une majorité de Français qui soutiennent ce mouvement voué aux stades ou aux balles réelles par les défenseurs de la République du Fouquet’s. On a beau faire, la France profonde résiste donc encore pas mal au storytelling : tout ce matraquage, au sens propre comme au sens figuré, n’aura fait perdre que 4 petits points dans les horoscopes.

Décidément, j’invite tous les camarades effrayés, éplorés et solidaires des familles des vitrines, à relativiser et tempérer leur critique de la stratégie des Black Blocs, des réactions de colère des Gilets Jaunes ou des pillages. Si vraiment la violence est un tel problème, je vous renvoie à la liste des violences à combattre établie par Daniel Mermet pour Là-bas si j’y suis. Il y a de quoi faire, et peut-être là-dedans quelques axes plus prioritaires que la sauvegarde des vitrines.
La République, ce n’est pas le Fouquet’s, et ceux qui la détruisent sont les dominants immoraux qui s’offusquent d’une violence qui n’est qu’une défense spectaculaire mais encore dérisoire face à la violence de l’Etat et du Capital : 15000 morts par an du fait du chômage et des dizaines de mutilés sur ordre du kéké des boîtes de nuit et de l’adepte du planter du bâton en haute altitude constituent une bien plus grande violence que quelques dégâts matériels sur les Champs-Elysées.
La leçon de l’acte XVIII, c’est que lorsque des dizaines de milliers de personnes convergent au nom de plusieurs luttes (sociale, écologique, antiraciste) dans les rues de la capitale et qu’une partie d’entre elles sont prêtes à passer à l’offensive, les forces répressives ne peuvent défendre efficacement à la fois l’Elysée et le Fouquet’s. Ce que nous avons vu le 16 mars est bien l’amorce d’un possible débordement. Le durcissement liberticide de la répression tuera cette République moisie qu’est la Ve République monarchique plus sûrement qu’une vitrine brisée, mais ne suffira pas forcément à tarir le flot de la colère populaire.

En attendant l’assemblée des assemblées à Saint-Nazaire (après celle de Commercy), l’assemblée des Gilets Jaunes d’Ile-de-France le 16 avril, vous pouvez venir de toute la France et même de la banlieue de Pantin (Paris) à l’assemblée des Gilets Jaunes de Pantin chaque jeudi à 19h chez Agnès.

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste féministe autogestionnaire laïcard partageux

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