Fait-divers : la démocratie en suspens

Nous l’écrivions le 15 janvier dernier : « d’ici l’élection présidentielle d’avril-mai 2012, on peut donc s’attendre à coup sûr à ce que TF1, ou quelque autre média national-sarkozyste, s’efforce de créer dans l’opinion, grâce à un fait- divers opportun, le réflexe de peur qui permettra à Sarkozy de reconquérir son électorat ». Ce fait-divers s’est produit, hélas, avec la tuerie de Toulouse. L’ex-presse et le landernau politicomédiatique se sont rués sur l’événement avec force démonstrations d’émotion. L’agité de l’Elysée a fait ce qu’il sait faire le mieux : il s’est agité. Ces gesticulations stériles n’ont qu’un but : tirer parti de ce fait divers tragique pour créer une atmosphère anxiogène. Dans un tel climat de peur, l’électorat pourrait avoir le réflexe de se tourner vers le pouvoir en place, surtout si celui-ci se présente comme autoritaire et répressif. Et pendant ce temps, rares sont ceux qui chercheront à analyser rationnellement la situation.

Un dingue en scooter a tué 3 enfants et un enseignant dans une école juive. C’est probablement le même homme qui avait tué auparavant trois militaires et blessé un quatrième. « Le tueur est sûrement raciste et xénophobe » a confié un enquêteur à Sud-Ouest. Peur sur la ville donc, et activation du plan Vigipirate écarlate, alors même que le plan Vigipirate était de toutes façons déjà activé depuis des années sur tout le territoire. Pour un seul tueur. Que fera-t-on en cas d’attaque terroriste massive ? Pourtant, le simple bon-sens devrait permettre de dire qu’aucune mesure ne peut empêcher un homme seul et déterminé de nuire, et que l’arrestation du criminel ne pourra être obtenue que par un travail d’enquête qui peut être long, et qui ne sera en rien aidé par de telles gesticulations, l’arrivée des people politiques sur place étant plutôt de nature à gêner le travail des enquêteurs. S’agit-il donc de rassurer la population et d’éviter la panique par une présence militaire et policière symbolique ? Mais l’omniprésence d’hommes en armes dans les rues et les lieux publics est-elle vraiment de nature à rassurer le quidam ? N’est-ce pas plutôt une manière de signifier à chacun qu’il court un danger ?

Selon l’ex-Libération, « la presse française espérait mardi que les candidats éviteraient ensuite toute récupération politique ». Pourtant, cette agitation disproportionnée est en elle-même une récupération politique, et ce fait-divers atroce ne peut être extrait du contexte politique dans lequel il s’est produit. « A force de nier les communautés, on a déclenché quelque chose de terrible. On a désigné le hallal, puis on a désigné le casher… Il y a aujourd’hui une atmosphère très malsaine en France », a déclaré Marek Halter. Comme si le communautarisme pouvait être un remède au racisme ! Mais Marek Halter a tout de même raison sur un point : il y a aujourd’hui une atmosphère malsaine en France. « Brasillach est servi » rappelle judicieusement Mélenchon sur Twitter (@melenchon2012). Si l’enquête confirme les motivations racistes du tueur, il faudra dire avec force qu’un passage à l’acte raciste est rendu possible par la légitimation du racisme et désigner nommément les responsables de cette légitimation : la famille Le Pen qui cite publiquement Brasillach (collabo auteur de la formule : «il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder les petits »), la même famille Le Pen qui condamnait en juillet 2011 la prétendue « naïveté » du gouvernement norvégien sur « l’immigration massive » plus que les actes criminels du tueur raciste Anders Breivik, Claude Guéant qui a tenu, entre autres, des propos infâmes et stupides sur les civilisations, Nicolas Sarkozy, qui ne cesse de stigmatiser les immigrés à coups de mensonges destinés à séduire l’électorat lepéniste…

A présent, l’ex-presse et le landernau politicomédiatique unanimes voudraient mettre la campagne électorale « en suspens ». Nonobstant le fait qu’en se ruant sur les lieux de la tuerie Sarkozy, Hollande ou Bayrou ne font rien d’autre qu’être bel et bien en campagne (pas besoin d’être sur place pour s’indigner, si ce n’est pour le spectacle), il convient d’affirmer à l’encontre des éditocrates et des politicards que la démocratie n’a pas à être mise en suspens par un fait-divers, aussi tragique soit-il. Va-t-on donc annuler les élections si un crime médiatisé est commis la veille du scrutin ? Cut the crap ! Le premier criminel venu peut-il faire taire le débat démocratique ?

 

Cette tendance à l’abrutissement général, à l’étouffement de tout débat et de toute réflexion dans l’immédiateté des gesticulations médiatiques et du spectacle de l’émotion, culmine avec une décision du petit président de l’ex-République rapportée par l’AFP : « toutes les écoles de France vont observer mardi une minute de silence à la mémoire des trois enfants et du professeur assassinés lundi dans une école juive de Toulouse par le tueur à scooter qui est désormais l’homme le plus recherché du pays, mobilisant des moyens d’exception ». En quoi une minute de silence va-t-elle faire avancer l’enquête ? Est-ce en se taisant que les enseignants vont expliquer les dangers du racisme à leurs élèves ? Ce n’est pas par le silence qu’on combat les crimes fascistes ! Et pourquoi une minute de silence à la mémoire des victimes assassinées dans l’école juive et pas pour les autres victimes probables du même tueur (les militaires noirs ou arabes) ? S’agit-il de montrer aux enfants qu’il y a des victimes plus émouvantes que les autres ? Quelle mascarade !

Contre le fascisme, le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, ne nous taisons pas. Résistons.

Fontenelle, bordel de dieu, tu chies dans la colle !

Sébastien Fontenelle, déjà signataire aux côtés de l’association « Participation et Spiritualité musulmanes » (sic) d’une incroyable pétition anti-Charlie Hebdo (que nous avions évoquée dans notre billet du 8 novembre 2011), a récidivé le 10 novembre sur son blog. La mosquée de Montbéliard ayant été incendiée, et le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, ne s’y étant « pas encore » rendu, alors qu’il s’était empressé d’aller serrer la main de Charb au lendemain de l’incendie de Charlie Hebdo, Fontenelle ironise :

« À l’heure où j’écris ces lignes : Nicolas Demorand n’a pas (encore) proposé aux musulman(e)s qui fréquentent cette mosquée (et qui sont pour l’instant un peu seul(e)s à déplorer son incendie) de les accueillir à Libération, nattendant [sic] qu’ils trouvent un endroit sûr (et que Claude Guéant leur délègue une protection). »

Notons qu’il est peut-être dommage que des actes comme l’incendie criminel d’un journal ou d’une mosquée aient besoin d’être publiquement condamnés, comme s’il n’était pas évident que de tels actes sont condamnables, comme si chacun avait à prouver par une condamnation spectaculaire son attachement réel à la laïcité ou à la liberté d’expression. Ce sont décidément les fous qui gouvernent l’asile, de nos jours. Car on peut reprocher bien des choses à Charb, et peut-être davantage encore à Demorand, mais pourquoi diable l’ex-Libé qui dépanne provisoirement un autre journal privé de bureau et d’ordinateurs se transformerait-il soudain, même par solidarité, en lieu de culte ? C’est complètement con. Ou alors, qu’attend Politis, qui emploie ce brave Fontenelle, pour ériger une chaire d’imam en ses locaux ?

Quant à Guéant, dont chacun connaît la tendance à la stigmatisation des immigrés dans le but de séduire les électeurs du FN, on peut évidemment le soupçonner d’avoir intérêt à s’occuper publiquement d’un incendie dont des islamistes pourraient être responsables mais beaucoup moins d’un autre sinistre dont les victimes sont musulmanes. Mais en quoi Charb, et les autres journalistes de Charlie Hebdo, devraient-ils être tenus pour responsables des agissements de Guéant ?

Charlie Hebdo s’est permis une satire de la charia qui est tout à fait dans la tradition anticléricale du journal. L’indéniable discrimination dont sont victimes en France les Musulmans et surtout les populations d’origine immigrée (quelle que soit leur religion) doit-elle être compensée par une autocensure qui interdirait à un journal qui a toujours chié sur toutes les religions de se moquer de l’Islam et surtout du fondamentalisme musulman ? Notons d’ailleurs que Charlie Hebdo n’a jamais appelé à moquer les mosquées ni à les incendier, et a condamné immédiatement l’incendie de la mosquée de Montbéliard (comme quoi les Musulmans n’ont pas été « les seuls à déplorer cet incendie ») :

« Suite à l’incendie de la mosquée de Montbéliard, et quelque [sic] soient les motivations des agresseurs, nous rappelons, au nom de la laïcité, qu’il est inacceptable d’attaquer des lieux de culte et de nuire à la liberté des croyants de pratiquer leur religion dans le respect des règles de la République. »

Mais cela ne sera sans doute pas suffisant pour Sébastien Fontenelle, qui a décidé que « Philippe » Charb, qui n’a pourtant pas encore accepté d’être nommé quelque part par Sarkozy, ne valait pas mieux que son prédécesseur le sinistre Philippe Val. Maintenant qu’il a signé une pétition dans laquelle la « liberté » des femmes musulmanes de « s’habiller comme bon leur semble » (donc de porter le « foulard » imposé par la domination masculine), est considérée comme plus urgente à protéger contre « un État national-laïque » (sic) que la liberté de se moquer des religions, on peut se demander si Sébatien Fontenelle n’a pas lâché la rambarde. On peut même craindre désormais de retrouver son nom aux côtés de celui du Mollah Omar ou de Mahmoud Ahmadinejad au bas de toute pétition malhonnête qui viserait à présenter Charlie Hebdo comme journal raciste et islamophobe vendu à BHL, Guéant et Lepen. Cut the crap !

Camarade Fontenelle, j’ai beau me sentir plus proche de CQFD et Politis (journaux où tu as tes entrées) que de Charlie Hebdo, là, je suis obligé de te dire solennellement que tu chies grave dans la colle. En ce 11 novembre, jour qui nous rappelle que des millions de pauvres types sont morts juste pour que nous puissions avoir un jour de congé, il serait temps que tu songes à un armistice raisonnable et que tu gardes tes forces pour des guerres plus sensées, y compris contre Charlie Hebdo si jamais un successeur de Val devait y refaire le coup du « choc des civilisations » et de la sainte Europe néolibérale.

De quoi Fillon est-il le nom ?

Personne ne se souvenait qu’il y avait un premier ministre en France. François Fillon, premier paillasson du petit président de l’ex-République, a donc jugé nécessaire de notifier à l’ex-presse qu’il occupait encore le poste et souhaitait même s’y maintenir. L’ex-France-Inter (la radio sarkovalheesque) a servilement retransmis dès ce matin une allocution de Fillon qui affirme que sa « politique réformiste » a besoin de « continuité ». Les sagaces journalistes béats d’admiration devant le brushing sarthois ont aussitôt compris ce dont tout le monde se moque éperdument : il s’agit d’un subtil message que le laquais menacé de disgrâce adresse à son maître pour conserver sa sinécure.

Mais « politique réformiste » ? Le vilain mensonge que voilà ! La politique du Front Populaire en 1936, par exemple, elle, était authentiquement « réformiste » : menée par des partis ayant choisi la voie réformiste légale (plutôt que la voie révolutionnaire), cette politique avait effectivement réformé profondément le pays en diminuant le temps de travail hebdomadaire des salariés ou en créant les premiers congés payés.

En revanche, la politique mise en place par François Fillon sous la tutelle de Claude Guéant (l’homme du petit président), casse les acquis sociaux issus des réformes : il s’agit donc d’une politique antisociale réactionnaire, et non réformiste. De même qu’une vessie n’est pas une lanterne, une politique réactionnaire n’est pas une politique réformiste. La politique discriminatoire à l’égard des Roms, notamment, remet même en cause les principes de liberté de circulation et d’égalité devant la loi établis depuis la Révolution de 1789 (au point que la très droitière Commission européenne n’a pu s’empêcher de s’en émouvoir en septembre 2010 par la bouche de Viviane Reding). En ce sens, on peut même dire que la politique nationale-sarkozyste menée par François Fillon est contre-révolutionnaire.

François Fillon ignore-t-il donc à ce point le sens du mot « réformiste » ? C’est très peu probable. La confusion est donc délibérée, et destinée à tromper un peuple infantilisé par la télévision et la répression. Mais attention, Monsieur Fillon : les enfants peuvent aussi avoir de l’intuition.

– C’est quoi un Fillon ?

– C’est comme un fion, mais avec deux « L ».

– Alors ça vole ?