Mode

« La bourgeoisie a toujours bon goût puisque le bon goût se définit par le fait que c’est le sien. Elle ne saurait déroger au dress code qu’elle fixe. Un prolo débarquant en sous-pull jaune dans une soirée commet une faute de goût, un bourgeois pareillement attifé vient de redéfinir le code. »

François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Pauvert, 2019, p.124

Fonctionnaire

« Nous autres fonctionnaires pervers refusions de rallier la sphère privée. Nous travaillerions puisque telle était la règle d’airain, mais autant que possible sans intégrer le marché du travail. Cette prévention contre la marchandisation de nos neurones n’était pas morale mais vitale. Je voulais qu’une partie de moi s’adonne indéfiniment à la joie gratuite de s’écouter penser.

J’ai volontiers laissé mon corps conditionné s’orienter d’instinct vers la fonction publique. J’avais besoin de la sécurité de l’emploi et d’une rémunération constante découplée de mes performances. Tu nous soupçonnes de paresse, tu as raison et tort : nous sommes des employés traîne-savates et des bosseurs fous. Je voulais lambiner au turbin pour turbiner du cerveau. Je voulais m’acheter des heures d’esprit libre, libre de calculs de valorisation de ma force de travail. Je voulais ménager, dans mon quotidien, des espaces de disponibilité non lucrative à l’art. Et à la pensée. »

François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Pauvert, 2019, p.150

Idéologie

« La fin des idéologies dont tu rebats mes oreilles depuis la maternité, c’est la fin du communisme. Qui se fête, et tu ne t’en es pas privé, car, les idéologies finissant, les gouvernants-managers peuvent enfin régir le pays en toute rationalité, sanzidéologie. La fin des idéologies c’est le début de toi, capable de diagnostics non faussés par les biais cognitifs du dogme. Toi tu es pragmatique, tu administres sans a priori, butinant à droite et à gauche des solutions qui marchent en concertation avec des collaborateurs qui n’ont de religion que celle du résultat. Toi tu fais de l’économie, pas de l’idéologie.

Tout ce prêche étant délivré dans l’ignorance plus ou moins feinte qu’il n’y a pas opinion plus ajustée à une position de classe, la tienne, que celle qui professe la fin des opinions ; qu’il n’y a pas de chant plus idéologique que celui de la fin des idéologies.

L’idéologie c’est toi. Marx a inventé le concept pour toi. »

François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, Pauvert, 2019, p.76

Populisme

« Tu ne vas plus tarder à parler du populisme. C’est le populisme qui t’a mis la boule au ventre. Sa montée. Tu disais : la montée du populisme. C’est qu’en 2016 il y avait eu Trump et le Brexit. Tu avais pris le pli un rien paranoïaque — complotiste ? — de ficeler les deux événements, suggérant un ras-de-marée planétaire. Après Trumpetlebrexit, après Orban en Hongrie et son clone en Pologne, l’accès de Le Pen à l’Elysée devenait possible, puisque tous ces phénomènes étaient dûment agglomérables sous le nom de populisme.
Que ce substantif soit devenu un fleuron de ton industrie du prêt-à-nommer est un premier indicateur du fait qu’il ne signifie rien.

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