La fraternité

« La fraternité, cette fraternité des classes opposées dont l’une exploite l’autre, cette fraternité proclamée en février [1848], écrite en majuscules, sur le front de Paris, sur chaque prison, sur chaque caserne – son expression véritable, authentique, prosaïque, c’est la guerre civile, la guerre civile sous sa forme la plus effroyable, la guerre du travail et du capital. »

Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852.

1918-2018

« Mesurons ce que fut cette guerre : 48 millions d’obus ont été déversés sur Verdun ; avec ce qu’a coûté le conflit, une petite maison avec un jardin aurait pu être offerte à chaque citoyen des pays belligérants… »

Jacques Tardi, Interview dans l’Humanité, 10 novembre 2008.

La paix est un problème social

« La guerre est bien sûr observable tout au long de l’histoire humaine, mais la constatation n’est pas aussi triviale qu’il y paraît. Elle mène beaucoup plus sûrement que les généralités tardives de Freud sur l’instinct de mort à une formalisation simple et efficace de l’un des problèmes fondamentaux de l’espèce. La cohésion du groupe dépend de l’hostilité à d’autres groupes. Moralité interne et violence externe sont fonctionnellement associées. Toute chute de la violence externe menace donc à terme la moralité et la cohésion interne du groupe. La paix est un problème social. (…)

Les sociétés humaines ont, certes, des caractéristiques intrinsèques : système économique, structures familiales, croyances religieuses, organisation politique. Mais aucune ne peut être conçue et décrite sans des référents extérieurs qui contribuent non seulement à la fixation de ses caractéristiques dans un long jeu d’influences réciproques ou de rejets, mais qui permettent aussi sa cohésion interne, la mobilisation d’une solidarité du groupe contre un “autre” extérieur ou intérieur. Il n’existe aucune identité absolue : l’identité d’un groupe, dans l’espèce homo sapiens, est toujours relative. »

Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, Seuil, 2017.

Choses lues

« Tout ce que l’économie t’enlève de vie et d’humanité, elle te le remplace en images et en représentations ; tout ce que tu ne peux pas faire, tu peux en être le spectateur. »
Baudouin de Bodinat, La vie sur terre (Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes), éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 1996.
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« Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. »
Warren Buffet, CNN, 25 mai 2005.
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« Contrairement à ce que dit la presse de droite, le fait que la France manifeste est un signe de bonne santé et de démocratie. Ce sont les pays qui ne manifestent pas qui sont imbéciles, qui se laissent faire, peut-être parce que leur goût de la liberté est émoussé. »
Bernard Maris, « René et les duellistes », Charlie Hebdo n°959, 3 novembre 2010.
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« Les meilleurs projets du monde n’ont aucune portée s’ils ne sont pas sous-tendus par un enthousiasme populaire, s’ils ne s’indexent pas à des images de la société désirée, s’ils ne s’inscrivent pas dans une histoire collective. Le mouvement peut être l’occasion pour les responsables syndicaux de prendre conscience de cette responsabilité qui leur incombe et qui renvoie aux plus grandes heures du mouvement ouvrier – quand les propositions des organisations syndicales irriguaient le débat politique, du planisme cégétiste des années 1930 aux nationalisation et à la sécurité sociale à la Libération, jusqu’au socialisme autogestionnaire dans les années 1970. Alors que la gauche est atone et divisée, il serait possible que d’importante fractions du mouvement syndical servent de catalyseur à l’élaboration d’un véritable agenda de transformation sociale. Une élaboration qui ne résulte pas de “l’audition” des organisations syndicales par les dirigeants politiques, mais d’une dynamique autonome permettant aux syndicalistes de tisser des liens durables entre eux et avec tous ceux, citoyens, associations, mouvements sociaux qui ont contribué à nourrir la contestation des dernières semaines.
Un tel processus supposerait que se mettent en place des structures ad hoc, car bien évidemment le cadre de l’intersyndicale, dont l’intérêt n’est pas en cause, revêt une autre fonction. Entre une intersyndicale qui tient par la recherche du consensus et la guerre de tous contre tous que se livrent les organisations confrontées à la conquête de leur représentativité dans les entreprises, il existe un espace intermédiaire à occuper, celui d’une coopérative d’élaboration stratégique. »
Sophie Béroud et Karel Yon, « Automne 2010 : Anatomie d’un grand mouvement social« , Contretemps, 2010
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« Nous allions voir de jeunes végétariens engager des luttes sans issue contre la société entière. D’autres conclurent : “Soyons des en-dehors, il n’y a de place pour nous qu’en marge de la société”, sans se douter que la société n’a pas de marge, qu’on y est toujours, y fût-on au fond des geôles, et que leur “égoïsme conscient” rejoignait par le bas, parmi les vaincus, l’individualisme bourgeois le plus féroce. D’autres enfin, dont j’étais, tentèrent de mener de pair la transformation individuelle et l’action révolutionnaire (…). »
Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire (1905-1945), Lux Editeur, Montréal, 2010.
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« Le peuple ne se voit plus comme tel, la société se croit une collection indistincte d’individus […]. L’oligarchie, elle, a une conscience de classe aiguisée, une cohérence idéologique sans faille, un comportement sociologique parfaitement solidaire. »
Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, éditions du Seuil, Paris, 2011.

 

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« Le 8 juillet 2011, Suzanne Berger, professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology) […] prend la parole en revenant sur le débat très ancien libéralisme-démocratie. Elle va tenir des propos éclairants :
Les fondateurs de la République américaine étaient profondément préoccupés de la question de savoir s’il était possible d’avoir en même temps un gouvernement démocratique et un système économique fondé sur la propriété individuelle. Comme James Madison l’expliquait, le plus grand danger pour une démocratie est que les citoyens s’organisent, se mobilisent, “s’instituent en factions” pour promouvoir la demande majoritaire de redistribution par rapport au droit à la propriété¹.
Suzanne Berger n’invente rien. James Madison, dont elle a prononcé le nom, n’est pas n’importe qui. Coauteur de la Constitution américaine, il fut le quatrième président des Etats-Unis. Pour Madison, “le gouvernement représentatif n’était pas une modalité de la démocratie, c’était une forme de gouvernement essentiellement différente et, de surcroît, préférable”. Il considérait que démocratie et économie de marché n’allaient pas de pair. “Les démocraties, écrivait-il, ont toujours été des spectacles de turbulences et de contestations […] incompatibles avec la sécurité personnelle et le droit à la propriété².” »
1. Suzanne Berger, Liberalism vs democracy, a turning point, intervention aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, juillet 2011.
2. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995.
Christophe Deloire et Christophe Dubois, Circus politicus, Albin Michel, Paris, 2012.
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STOP la connerie

Dans le domaine de la connerie réactionnaire antisociale, un « collectif » brille particulièrement : il s’appelle « Stop la grève » et a même son site internet, sur lequel on peut lire ceci :

Stop la grève est un collectif qui défend le droit pour chacun de ne pas être pris en otage par les manœuvres politiciennes engagées tantôt par les syndicats, qui défendent bien plus facilement leurs intérêts plutôt que ceux des français, tantôt par certains dirigeants politiques, tout heureux de pouvoir compter (et jouer) sur le « capital grévistes » afin de prendre le pays tout entier en otage et d’empêcher le bon déroulement d’une réforme dans notre pays.

Arrêtons-nous pour commencer sur cette prose qui fleure bon l’UNI ou quelque soupente poujadiste de l’UMP, voire du FN. La « prise d’otage » est bien sûr un grand classique. Il ne serait pas venu à l’esprit de ces buses qu’une grève qui ne prend personne en « otage » (ou plutôt qui ne crée aucune gêne, le terme d’otage étant évidemment bien trop fort) ne servirait rigoureusement à rien… Ou plutôt si, ils l’ont sans doute parfaitement compris et c’est bien ce qu’ils veulent : que le peuple perde toute possibilité de résister au pouvoir national-sarkozyste qui lui a déclaré la guerre.

Quant aux « syndicats » qui défendent « leurs intérêts » plutôt que ceux des « Français », c’est un amusant renversement de la réalité (« Stop la grève » accuse même dans ses communiqués ou sur ses affiches les grévistes d’être « égoïstes », « corporatistes » et de s’accrocher à leurs « privilèges » : on croit rêver !). On se demande en effet quels mystérieux « intérêts » qui ne seraient pas ceux des « Français » pourraient avoir à défendre les « syndicats ». Des intérêts pas français, peut-être ? Dommage qu’on ne puisse plus accuser la main de Moscou ! Ben Laden, alors ?

Prenons l’exemple des grèves actuelles contre la casse des retraites. Les différents syndicats se sont unis, et le mouvement a reçu, d’après les sondages, le soutien d’une large majorité des Français. Tous ces travailleurs engagés dans la grève au prix de lourdes retenues sur salaire défendent effectivement leurs intérêts à tous, à savoir justement l’intérêt des Français en général, y compris des non-grévistes, autrement dit l’intérêt général. Mais ces intérêts ne semblent décidément pas être les mêmes que ceux des « Français » du collectif « Stop la grève ». Qui sont donc ces « Français » qui n’ont pas les mêmes intérêts que le reste du peuple de France ? Ne serait-ce pas justement ceux-là mêmes qui accaparent les richesses dont ils refusent le partage, confisquent le pouvoir, défendent leurs privilèges de classe contre le peuple ? Ne serait-ce pas justement les oligarques de l’UMP et du MEDEF, les jeunes héritiers bas du front (national) de l’UNI ? Ne serait-ce pas par exemple Guillaume Sarkozy, frère de l’autre, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas les mêmes intérêts que le bas-peuple aspirant à une retraite pleine et entière à 60 ans ? Il dirige en effet un fond de pension (Malakoff-Médéric) qui prospèrera évidemment davantage si les Français obligés de renoncer à toucher une retraite décente se retrouvent dans l’obligation de capitaliser toute leur vie pour s’en sortir une fois qu’ils auront 60 ans. Virés par les entreprises qui les trouveront trop vieux, ils seront encore trop jeunes pour toucher leur retraite. Merci qui ? Merci Sarkozy, et merci « Stop la grève » qui aura contribué par sa propagande mensongère à briser la résistance du peuple.

Les « syndicats » et « certains dirigeants politiques » auraient vocation à empêcher tout « bon déroulement d’une réforme dans notre pays » dit encore « Stop la grève ». C’est également un gros mensonge digne de Goebbels (« n’importe quel mensonge, à force d’être répété, finit par être cru »). Les « réformes » dont parle « Stop la grève » ne sont en réalité que des contre-réformes visant à revenir sur des acquis sociaux. Il ne fait aucun doute qu’une vraie réforme sociale ne déclencherait aucune grève des travailleurs. Imaginons que le gouvernement abaisse l’âge de la retraite à 58 ans, par exemple. Aucune raffinerie ne serait bloquée, de même qu’aucun lycée, aucun transport en commun. Personne ne descendrait dans la rue pour protester ! Personne ne se mettrait en grève ! A part peut-être Guillaume Sarkozy… et Sébastien Bordmann, l’auteur du site de « Stop la grève », et militant très actif de l’UNI, syndicat universitaire d’extrême-droite. Tiens donc.

Stop la grève ? Cut the crap !

Cut The Crap

Arrêtons les conneries ! Cut the crap !

National-sarkozysme, Etat policier, confiscation du pouvoir, népotisme, corruption, dictature économique, soumission sociale, renforcement des inégalités, perpétuation des injustices, phallocratie, destruction de l’environnement, abêtissement de la population, laideur bling bling, isolement des individus, résignation, impuissance des peuples… autant de fléaux que le « Spectacle », « l’Empire », autrement dit, tout bonnement, le capitalisme moderne, masque sous le pauvre charabia d’une novlangue qui n’a rien à envier au cauchemar de George Orwell. Plus que jamais, la « Lingua Quintae Respublicae » dénoncée par Eric Hazan est l’outil du mensonge et de la guerre que les capitalistes et les gouvernements à leur solde mènent contre les acquis sociaux et contre toute forme d’émancipation du peuple.

Nous essaierons sur ce blog de participer à la démystification qui s’impose. Dans la guerre en cours, nous avons évidemment choisi notre camp.

Bibliographie :

Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967, et Commentaires sur la Société du Spectacle, 1988
George Orwell, 1984, 1948
Toni Negri et Michael Hardt, Empire, Exils, 2000
Jean Ziegler, L’empire de la honte, Fayard, 2005
Eric Hazan, LQR, La propagande du Quotidien, Raisons d’agir, 2006
Tiqqun, Contributions à la guerre en cours, La Fabrique, 2009