Critique de “It’s Not Them. It Couldn’t Be Them. It Is Them !”, album de Guided By Voices

Après les avoir découverts grâce à l’émission de Bernard Lenoir sur France Inter (souvenirs souvenirs), j’ai eu la chance de voir deux fois Guided By Voices en concert à Paris, à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Croyez-moi si vous le voulez, mais les deux fois, nous étions à tout casser une trentaine de spectateurs, et la deuxième fois, j’ai reconnu des gens qui y étaient la première. C’est dire si ce groupe n’était pas très connu au pays de Mireille Mathieu et Gérard Lenorman. Et je doute que cela ait vraiment changé depuis.

Pourtant, Guided By Voices est un groupe américain mythique, et sans doute le groupe de rock le plus prolifique qui ait jamais existé : sorti en octobre 2021, “It’s Not Them. It Couldn’t Be Them. It Is Them !” est le 34ème album du groupe (depuis 1987, c’est en fait plus d’une centaine d’albums qui ont été réalisés par Robert Pollard, ex-instituteur chanteur et fondateur inamovible du groupe (qui a vu se succéder des dizaines de membres), Pollard n’hésitant pas à publier sous d’autres noms de groupe ou en solo ce que le label qui avait signé Guided By Voices refusait de sortir. Le vieux Bob, qui compose plus vite que son ombre, serait à ce jour l’auteur de plus de mille titres ! Et toujours cette voix capable de dérailler complètement mais aussi de poser doucement la plus parfaite des mélodies.

Dans les premières années, Guided By Voices (GBV pour les fans), tout droit sorti de Dayton, dans l’Ohio, sonnait un peu comme un garage band fauché qui aurait essayé de faire du R.E.M. avec du matériel de contrebande.

Parmi une ribambelle de morceaux mal enregistrés, parfois coupés en plein milieu, et au son souvent approximatif pleins de souffle et de crachouillements (d’où l’étiquette “Lo-fi” qui a été collée au groupe) se cachaient déjà de véritables pépites mélodiques.

Mais c’est en 1996 que GBV, déjà groupe culte bien qu’underground, obtient la consécration, avec l’album “Under the bushes under the stars”, produit par Steve Albini (qui a créé le son de Nirvana) puis par Kim Deal (l’inoubliable bassiste des Pixies et cheftaine des Breeders).

Kim Deal et Robert Pollard s’étaient d’ailleurs amusés deux ans plus tôt à chanter ensemble une superbe reprise de “Love hurts” pour la musique du film “Love and a .45” :


Après l’impressionnant “Under the bushes…”, l’album “Mag Earwhig”, en 1997, avait vu Pollard changer complètement la composition du groupe et approfondir la veine power pop, avec des morceaux comme “Bulldog skin” (que nous reprenions en concert avec Crème Brûlée), ou le superbe “Jane of the waking universe” :


Suivront d’autres albums plus calibrés, compensant le départ du groupe du subtil Tobin Sprout par l’apport du très doué Doug Gillard à la guitare, jusqu’au split provisoire de 2005 (Pollard reconvoquera le line-up des années 90 de 2010 à 2014, puis Gillard rempilera à partir de 2016).

Robert Pollard, blanchi sous le harnais mais toujours bondissant, usant de son propre nom, de celui de Guided By Voices, ou de ceux de Circus Devils, Cash Rivers and the Sinners, Ricked Wicky, Boston Spaceships, Airport 5 et bien d’autres encore… n’a jamais cessé d’appliquer la règle des “four P’s : Pop, Psychedelic, Prog and Punk”. Enfin, pour être plus précis, il a reformulé cette année une extension vers les “six P’s : Power Pop, Psychedelic, Prog and Post-Punk”. Car la song machine ne s’est jamais arrêtée, et nous voici donc avec ce nouvel album du gang de Dayton, qui n’est jamais que le deuxième opus de l’année 2021, sans compter deux autres albums déjà parus sous le nom de Cub Scout Bowling Pins (groupe composé des mêmes membres que le GBV actuel, la différence étant que pour GBV, Pollard compose lui-même les musiques, alors que pour Cub Scout Bowling Pins, il se contente de créer une mélodie vocale, à charge pour les musiciens de l’inclure dans leur propre musique). Quatre albums en un an, assortis de quelques collages dadaïstes pour les visuels, c’est une année ordinaire pour Robert Pollard. Bien sûr, dans cette production pléthorique, il peut y avoir du déchet, et ce brave Bob est capable en la matière de plaisanteries de plus ou moins bon goût : en 2005, par exemple, il avait sorti un album intitulé “Relaxation of the asshole” qui ne contenait que des conneries prononcées par lui-même en concert entre deux morceaux (il faut préciser qu’à chaque concert, Bob se délie la langue en se pointant avec une bassine remplie de bières et de bouteilles de whisky qu’il écluse sur scène avec ses musiciens et le public au fur et à mesure du spectacle).

Convenons que ce 34ème album, donc, n’apporte guère de nouveauté. Mais est-ce ce qu’on attend de GBV ? Les “6 P’s” sont bien au rendez-vous, les guitares crachent, la batterie bucheronne et Pollard titube avec brio entre mélodies pop et proclamations surréalistes de pochtron céleste. Quelques nappes de synthé s’immiscent avec plus ou moins de bonheur, ce qui pourrait constituer une nouveauté si GBV ne nous avait pas déjà fait le coup sur quelques oeuvres passées. L’album lui-même ne fera pas partie des plus grands de GBV, ce qui n’est pas dramatique puisque le prochain devrait arriver dans quelques mois, si ce n’est semaines… si Bob tient son rythme habituel. On en gardera tout de même quelques pépites, comme “High in the rain”, “Dance of the gurus”, “Cherub and the Great Child Actor”, “My (Limited) Engagement”. Ce qui n’est pas rien.

Critique de “Dark Matters”, nouvel album (et ultime ?) des Stranglers

Dave Greenfield est mort, victime de l’épidémie de covid 19, le 3 mai 2020, à l’âge de 71 ans. Claviériste virtuose aux arpèges virevoltants (souvent comparé à Ray Manzarek des Doors, mais sans doute plus inspiré par John Lord de Deep Purple), c’est son style et ses arrangements qui avaient propulsé les Stranglers au-delà du ghetto punk dans les années 70 (pensez-donc : un clavier dans un groupe punk !) jusqu’aux rivages prog, new wave et pop qui avaient vu le groupe s’épanouir dans les années 80.

C’est lui, d’ailleurs, qui avait composé en 1982 la célèbre partie de clavecin qui structure “Golden brown”, fausse valse bancale (des mesures à 4 temps s’intercalant dans la structure ternaire) mais véritable hymne à la défonce, qui fut le morceau des Stranglers au plus fort succès.

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