Pas franc tireur

Au détour d’une controverse sur Twitter à propos du Média et de Frustration dont il réclamait stupidement et méchamment l’arrêt, un type se faisant appeler « Gaston Crémieux » (je préfère nettement l’original), auteur pour le torchon de droite Franc-Tireur (où sévissent grâce à l’argent du milliardaire Kretinsky des phares de la pensée comme la plagiaire Caroline Fourest, le troll crypto-lepéniste Raphaël Enthoven ou Christophe Barbier, l’écharpe de plateaux télé), m’a mis sous le nez un thread de son crû censé prouver l’antisémitisme de Mélenchon et de la FI. D’abord amusé par l’obsession du bonhomme pour « l’autocritique », puis affligé par la somme d’accusations pourries qui, selon la loi de Brandolini, prendrait plus de temps à être réfutées qu’à être énoncées, je me suis finalement pris au jeu. Pour le fun. Alors que par ailleurs y a plein de trucs qui m’énervent chez JLM, hein.

C’est parti pour un examen point par point des « arguments » de « Gaston Crémieux ».

« 1/L’exemple vient de haut avec la dérive de @jlmelenchon lui-même: en 2014, il dénonçait déjà à l’occasion d’une intervention israélienne à Gaza les « communautés agressives qui font la leçon au reste du Pays » (à 36’46) visant ici la communauté juive. »

Les institutions se proclamant représentantes de la communauté juive en France sont depuis plusieurs années des soutiens et des relais inconditionnels du colonialisme israélien, et même de la droite extrême israélienne. Mélenchon est en droit de critiquer ce fait, bien analysé par exemple dans cet article de Jean Stern

Il n’y a rien d’antisémite là-dedans. 

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Le mouvement anti-pass, antichambre de l’extrême-droite libertarienne ?

Amélie Jeammet : « Et comment lisez-vous le récent mouvement “anti-pass sanitaire” ? Vous semble-t-il identique à celui des Gilets jaunes au sens où il serait l’expression d’une partie des classes populaires et moyennes délaissées par le bloc bourgeois ? » (…)

Stefano Palombarini : « En Italie, c’est comme en Allemagne, c’est un mouvement libertarien de refus des contraintes administratives, c’est très marqué à l’extrême-droite. (…) Il y a une sorte de méfiance généralisée envers l’Etat. La composante extrême-droite existe aussi en France, elle est importante, mais cette méfiance est très présente dans les classes populaires et sans doute produite par les événements précédents, pas seulement sous Macron, mais déjà à l’époque de Hollande et Sarkozy. Elle est justifiée mais un peu inquiétante, parce que je n’ai pas l’impression qu’elle soit spécialement dirigée vers le gouvernement présent. C’est plus général : l’Etat réprime nos libertés, l’Etat nous ment, l’Etat contre les citoyens d’une certaine façon. Je ne pense pas que le mouvement anti-pass, en lui-même, ait une énorme importance, mais si on doit l’interpréter comme un signal, ce n’est pas sûr que ce soit un signal favorable à une perspective de gauche au sens où Mélenchon la présente par exemple, et dans laquelle l’Etat aurait un rôle très important à jouer. Si c’est vraiment de la défiance vis-à-vis de l’Etat, ça pose un tas de problèmes, en particulier pour une politique volontariste, protectionniste, avec la planification qui jouerait un rôle, etc. Tout cela demande quand-même d’y croire. Cette méfiance a des racines véritables, en particulier chez les classes populaires : elle risque d’être un obstacle pour une perspective de gauche. »

Bruno Amable & Stefano Palombarini, Où va le bloc bourgeois ?,
La dispute, 2022

Non, Conspiracy Watch, ce n’est pas la fin du Média !

Le 28 juillet dernier paraissait sur le site Conspiracy Watch un article signé Elie Guckert intitulé « Clap de fin pour le Média ? « 

Etant sociétaire du Média et engagé activement au sein de cette coopérative de presse je n’avais pas apprécié le contenu de l’article. J’y avais relevé quelques erreurs factuelles, comme le fait que Denis Robert y est présenté comme ayant été « remplacé à la rédaction en chef par Théophile Kouamouo ». C’est un peu anecdotique, mais en réalité, Théophile Kouamouo était déjà rédacteur en chef au Média quand Denis Robert y travaillait, lequel Denis Robert n’était pas rédacteur en chef mais directeur de la rédaction. C’est un détail qui a malgré tout son importance, car un lecteur non averti pourrait, en lisant l’article de Guckert, s’imaginer que Théophile Kouamouo aurait voulu prendre la place de Denis Robert alors que la rédaction a juste souhaité remplacer le poste de directeur de la rédaction par un comité éditorial. En tout cas, la remarque n’a pas dû plaire à Guckert car il m’a aussitôt bloqué sur Twitter (j’ai appris par la suite qu’il avait également bloqué d’autres socios et des salarié.e.s du Média), se privant ainsi de la possibilité de pouvoir recevoir des rectifications au contenu de son article.

M’étant fait récemment à nouveau exhiber cet article sur les réseaux antisociaux, je me décide aujourd’hui à en faire une analyse critique. Mieux vaut tard que jamais.

Comme il est toujours bon de savoir d’où l’on parle, je précise que je suis moi-même socio du Média, membre du collectif informel des Socios Engagés (merci aux camarades pour leur relecture de ce billet et leurs suggestions). Politiquement, je viens plutôt de la mouvance communiste libertaire et antifasciste. J’ai rallié le Parti de Gauche en 2012, puis la France Insoumise en 2016, avant d’émettre des critiques sur le fonctionnement de celle-ci en 2017, de quitter le PG, de militer pour une liste locale municipaliste libertaire opposée à la liste PS-EELV mais aussi à la liste FI-PCF aux élections municipales de 2020 dans ma commune. Je suis aussi syndiqué à SUD Education. Je n’ai aucune sympathie ni pour Poutine ni pour Bachar El Assad ni pour Maduro ni pour le régime iranien ni pour le régime chinois. Je soutiens électoralement la NUPES faute de mieux. Je suis pour l’abolition de la propriété lucrative et le salaire à vie.
Je ne vais pas éplucher le CV du journaliste Elie Guckert dont je critique ici l’article. Qu’il collabore entre autres à Street Press ou Médiapart m’est plutôt sympathique a priori (et soit dit en passant, aux fachos et fans de Poutine qui viendraient à lire ce billet et essaieraient d’y trouver des raisons de harceler Guckert, je dis juste : no pasaran et allez manger vos morts).
Mais une information mérite peut-être d’être portée à la connaissance des lecteurs de son article sur le Média pour Conspiracy Watch : Elie Guckert affiche sur Twitter une proximité certaine avec Maud Le Rest et Elsa Margueritat, deux anciennes journalistes pigistes du Média, qui l’ont quitté en 2021 en très mauvais termes et se répandent volontiers depuis en sarcasmes sur les réseaux contre leur ancien employeur. NB : Maud a depuis notamment publié un papier sur ASI, qui a ensuite publié un article à charge contre le Média faisant la part belle aux rancoeurs de Maud et Elsa, article qui a dû être corrigé plusieurs fois en raison d’erreurs factuelles pointées par le rédacteur en chef du Média ; Elsa, de son côté, est allée travailler pour Marianne puis le Figaro (sic).

Comme Guckert manie avec dextérité la technique du déshonneur par association (autrement dit le « maraboutdficellisme »), on est tenté de lui retourner le procédé : puisque lui-même mentionne l’air de rien que Théophile Kouamouo travaille parfois à côté du Média pour la chaîne Voxafrica et précise que la même chaîne emploie aussi le sulfureux « influenceur pro-Poutine Kemi Seba » (c’est jeté comme ça pour salir sans bien évidemment aucune preuve d’un quelconque lien entre les deux hommes ni sans analyse de la structure ou de la ligne éditoriale de Voxafrica), puisque Guckert tient aussi à préciser que le Média s’est inspiré de la chaîne The Young Turks qui soutenait la campagne de Bernie Sanders aux Etats-Unis, et que cette chaîne avait recruté comme chroniqueur un certain Jimmy Dore, « conspirationniste récompensé par un lobby pro-Assad »… puisque, donc, le Média est associé à l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours qui a été récompensé par Assad… alors, convenons-en, on peut remarquer d’un air entendu (suivez mon regard) qu’Elie Guckert échange des blagounettes sur Twitter avec des copines qui ont essayé de décrocher un CDI dans un média complotiste poutinophile. #lesvraissachent.

Car l’article commence très fort dès le titre : « Clap de fin pour le Média ? » interroge Guckert, avant de montrer par son accroche qu’il s’en réjouit d’avance, la « très insoumise webtélé lancée en 2017 » étant d’emblée pointée pour ses « accents complotistes et poutinophiles ». Assurément, un tel média mériterait bien un clap de fin, non ? Sauf que cette accusation est plus que contestable, comme on le verra plus loin. D’ores et déjà, on peut s’interroger sur l’insistance à qualifier le Média de « très insoumise webtélé ». Elie Guckert se présente-t-il par exemple comme auteur pour le très social-libéral et réactionnaire (pour ne pas dire vallsiste) Conspiracy Watch ? Car le fondateur du site, Rudy Reichstadt, vient du PS, a été missionné en 2015 par Valls et a été signataire en 2016 du manifeste du très islamophobe et réactionnaire « Printemps républicain ».

Il est vrai que le Média a été créé par la directrice de communication de la campagne de Mélenchon en 2017, avec des militants de la FI, il est vrai également que l’actuel député David Guiraud a été chroniqueur de la Contre-Matinale du Média durant la saison 2021-2022 et que l’ancien candidat de la FI Taha Bouhafs a été journaliste au Média, mais le même Média a aussi viré la directrice de communication de la FI (et depuis lors, Jean-Luc Mélenchon n’a plus jamais daigné évoquer le Média et encore moins y mettre les pieds, même lorsqu’invité comme d’autres candidats de gauche durant la campagne pour l’élection présidentielle de 2022), a été en conflit juridique avec elle, et plus récemment, n’a pas hésité à critiquer la gestion de l’affaire Quatennens par la FI. Pourtant, la presse bourgeoise, lorsqu’elle mentionne le Média (jamais pour relayer ses enquêtes mais plutôt pour se délecter de ses crises internes), continue à le présenter comme « télé insoumise » ou « télé Mélenchon ». Elie Guckert s’inscrit donc ici tout à fait dans le récit dominant, sourd à la mainmise capitaliste et idéologique de milliardaires de droite ou d’extrême-droite sur les médias, mais goguenard (au mieux) ou indigné (au pire) par les liens entre la mouvance insoumise (ou plus généralement la gauche radicale) et le Média. Au cas où le lecteur n’aurait pas compris le message, Guckert va d’ailleurs qualifier plus loin le Média de « site proche de la France insoumise (LFI) ». Plus loin encore, il martèle : « Malgré les nombreuses restructurations internes effectuées depuis, cette chaîne « indépendante » n’a jamais vraiment rompu ses attaches avec le mouvement mélenchoniste. Comme le rappelle Arrêt sur Images, l’actuel président du directoire et directeur général du Média, Thomas Dietrich, était décrit en 2020 par Africa Intelligence comme un conseiller de Jean-Luc Mélenchon sur l’Afrique. » Le parti pris de Guckert est ici de mettre en doute l’indépendance du Média, mentionnée avec des guillemets ironiques. Il ne lui viendra pas à l’idée que Thomas Dietrich puisse avoir conseillé Mélenchon et néanmoins être indépendant, au point de critiquer ouvertement à l’antenne certaines prises de position de JLM.

Guckert énumère ensuite des cas selon lui rédhibitoires de « complotisme » ou « poutinophilie » : un édito sur la Syrie de Claude El Khal en 2018, une fausse information toujours en 2018 (l’affaire Tolbiac), une interview de Chouard en 2019, Alain Corvez invité en avril et mai 2018 (sur la Syrie), un édito d’Alexis Poulin en avril 2018 (sur l’affaire Skripal), une interview d’Olivier Berruyer en décembre 2021 (sur les menaces de guerre entre la Russie et l’Ukraine ; à noter que dans ses interventions ultérieures au Média, Berruyer n’a parlé que d’inflation et d’économie intérieure et pas du tout de la Russie), une interview de Jacques Sapir en mars 2022 (sur la guerre en Ukraine), une interview de Jacques Baud en septembre 2020 (sur les fake news), une interview de Michel Collon en avril 2019 (sur les « médiamensonges »), une interview de Judi Rever en novembre 2020 (sur le Rwanda).

Ecartons d’emblée « l’affaire Tolbiac ». Il n’y a là aucune trace de complotisme ni de poutinophilie. Rappelons les faits : lors de la répression par la police de l’occupation de l’université de Tolbiac par des étudiants, un témoin a affirmé avoir vu un mort. Ce témoignage, plausible dans le contexte des violences policières de l’époque qui avait vu quantité de manifestants et même de journalistes ou de simples passants tabassés, blessés ou éborgnés, avait été relayés (au conditionnel) par plusieurs médias dont Le Média (mais aussi Reporterre ou Marianne) avant que Libération puis Reporterre ne révèlent que le témoignage était faux. La rédaction du Média, comme celle des autres médias abusés, avait convenu de son erreur, en publiant ce communiqué : « Nous reconnaissons notre erreur, et nous présentons nos excuses à nos Socios ainsi qu’à ceux qui nous suivent. Nous veillerons à ce que cela ne se reproduise plus et réaffirmons notre engagement autour des valeurs fondatrices du Média. » 

Notons aussi que l’interview de Chouard en 2019 a tourné nettement au désavantage de celui-ci, qui s’est enferré dans le négationnisme après une question de Denis Robert sur les chambres à gaz, et qui s’est retrouvé coincé par les questions de Mathias Enthoven. Au point que Daniel Schneidermann s’est finalement félicité de la séquence. Personnellement, j’étais opposé au fait même d’inviter Chouard et en avais débattu à l’époque avec d’autres socios et Mathias Enthoven. D’ailleurs, Chouard avait déjà pu dérouler son mielleux credo confusionniste lors d’une émission de débats du Média, toujours avec Denis Robert. Je veux bien donc accorder ce point à Guckert.

Convenons aussi qu’Alain Corvez, invité 2 fois au Média en 2018, est surtout un habitué de la chaine de propagande russe RT, de la chaine d’extrême-droite TV Libertés et de la secte larouchienne via Solidarités et Progrès (représentée en France par Cheminade) ou le Schiller Institute. Précisons tout de même que Corvez a été invité par le très confusionniste Jacques Cotta (qui a quitté le Média dès octobre 2018), d’abord dans une émission de débats, puis dans une autre émission qui a été, elle, retirée depuis, ce qui montre que le ménage a été fait (il était bien précisé le 15 avril 2021 dans un article de Syrie Factuel, pour qui Guckert travaille aussi, que la vidéo était « disparue du web », mais cette précision a elle-même étrangement disparu de son article à charge de Conspiracy Watch, qui ne précise pas non plus que Cotta a rompu avec le Média parce qu’il ne pouvait y déployer sa vision confusionniste de la montée du fascisme en Italie).

Convenons qu’Alexis Poulin, resté fidèle à Sophia Chikirou après la première crise du Média, coche toutes les cases du confusionnisme, interviewant complaisamment Asselineau, fréquentant les médias d’extrême-droite comme Boulevard Voltaire ou Sud Radio, la chaine poutinienne RT, et ayant sombré depuis la pandémie dans les délires conspirationnistes antivax. De lui, Guckert nous dit bien qu’il a quitté le Média à l’été 2018, dénonçant sa « dérive », mais ne daigne pas nous expliquer que Poulin avait alors signé avec Serge Faubert, Léonard Vincent et Julie Maury un texte évoquant « des tentatives communautaires ou identitaires au sein de la rédaction » alors que la SDJ du Média, elle, signait un texte affirmant : « Nous aurions pu imaginer entendre cette position de la part d’un journaliste de Valeurs actuelles, pas du Média, ce qui nous choque terriblement. La SDJ fera de la reconnaissance du pluralisme et de la diversité dans notre rédaction un combat et s’oppose à toute velléité de les étouffer ou de les nier.  » Bref, Guckert énumère les problèmes en se gardant à chaque fois de préciser qu’ils ont donné lieu à des conflits, des résistances de la part de l’équipe, et in fine, des correctifs ou des départs. Guckert, tout à son récit du méchant Média « conspirationniste poutinophile », invisibilise les luttes internes contre les dérives qu’il dénonce et la victoire, au bout du compte, de celles et ceux qui ont lutté contre ces dérives.

Convenons que l’économiste Jacques Sapir a brillé aussi par son confusionnisme (appels à l’union de la gauche radicale avec le RN) et son tropisme pro-russe. Lors de son passage au Média, présenté comme spécialiste de la Russie, il a trouvé le moyen, bien que prétendant avoir quitté RT par refus de l’invasion de l’Ukraine par Poutine, de prédire une victoire russe et un effondrement de l’armée ukrainienne sous quelques jours. On a vu depuis ce qu’il en était, ce qui n’empêche pas ce prophète mal inspiré de continuer à pérorer au sujet de la puissance russe sur Twitter. Précisons au passage que le Média ne s’en est pas tenu à ce discours halluciné. Thomas Dietrich a par exemple interviewé Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE (Institut prospective et sécurité en Europe) au point de vue radicalement opposé à celui de Sapir. Théophile Kouamouo, qui avait (hélas) interviewé Sapir, a de son côté aussi interviewé le journaliste Fabien Lassalle-Dumez qui a étudié le personnage du président ukrainien Zelensky, et présente lui aussi un point de vue très différent de celui de Sapir. Bref, Guckert, tout à son récit du méchant Média « complotiste poutinophile » invisibilise totalement les émissions du Média très critiques des actions de Poutine.

Convenons également que Jacques Baud est un habitué des médias d’extrême-droite (Valeurs Actuelles, Sud Radio, TV Libertés), même s’il a aussi été invité sur la très sérieuse, très mainstream et très publique France Info. Ne chipotons pas : le gars se répand partout en théories du complot pro-Poutine, c’est un fait.

Convenons aussi que Michel Collon est l’archétype de l’activiste confusionniste rouge brun à tendance conspi. Guckert est tout à fait fondé à pointer comme une faute pour un média de gauche le fait d’inviter ce genre de lascar. Je peux tout de même préciser que j’ai à l’époque eu l’occasion de dire ce que j’en pensais. Je suppose que d’autres, y compris au sein de la rédaction, ont argumenté aussi. Et le fait est que je n’ai plus revu Collon à l’antenne du Média depuis ce 29 avril 2019.

Et enfin, convenons que les thèses de Judi Rever sur le Rwanda, visant à mettre sur le même plan les crimes du régime de Kagamé et le génocide subi par les tutsis (thèse du « double-génocide »), voire à exonérer le pouvoir hutu de sa responsabilité dans le génocide pour en rejeter la faute sur Kagamé, relève du négationnisme. Nous avons été plusieurs à nous en émouvoir, parmi les socios et au sein de la rédaction. Résultat : cette vidéo a été retirée. Ce que Guckert, tout à son récit du méchant Média « conspirationniste poutinophile » se garde bien de mentionner.

D’après le propre décompte de Guckert, il y a donc exactement 10 vidéos (si on évacue « l’affaire Tolbiac » qui est d’un autre ordre et que Guckert mentionne juste par malveillance) accusées de véhiculer des thèses complotistes ou poutinophiles. Renseignement pris, la chaine YouTube du Média compte actuellement environ 2200 vidéos (compte non tenu des vidéos retirées par des malveillants qui avaient gardé accès à l’interface après le départ de Sophia Chikirou, de celles retirées sur injonction de Denis Robert, des podcasts ou des plus de 180 articles publiés sur le site actuel ou ceux publiés sur l’ancien site). Si on part d’une proportion de 10 vidéos au contenu contestable sur 2200 vidéos, on obtient donc un taux de 0,45%. Voilà qui aurait dû pousser Guckert à relativiser son analyse et à renoncer à tout le moins à voir dans 0,45% d’erreurs un problème systémique.

Bien sûr, on peut dire que 0,45% d’erreurs de casting, c’est encore trop. Personnellement, en tant que sociétaire du Média, les séquences évoquées ci-dessus m’ont bien piqué les yeux et les oreilles, et j’ai eu l’occasion d’exprimer mon désaccord sur les supports de discussion internes (forum du Média, groupes Facebook, commentaires sur YouTube). Mais doit-on, comme Guckert, jeter le bébé avec l’eau du bain ? Personnellement, je ne le pense pas.

Guckert ne dit pas un mot de la particularité du Média : c’est une coopérative de presse, d’un genre inédit, qui a à la fois vocation à être un média de masse (dans un but clairement affiché de contre-hégémonie culturelle face aux médias dominants et à la fachosphère), de gauche (avec une ligne humaniste, progressiste, féministe, antiraciste et écologiste inscrite dans son manifeste fondateur) et pluraliste. Ce dernier point mérite commentaire : loin d’être le média de la France Insoumise, le Média a affiché dès l’origine l’ambition de refléter différentes tendances de la gauche ; on a ainsi vu en 2017 des figures d’EELV ou de Génération.s soutenir l’initiative et y participer. Cela s’est dégradé par la suite pour des raisons à la fois externes (le rapprochement entre FI et d’autres formations de gauche esquissé en 2017 ne s’est pas concrétisé) et internes (le management de Sophia Chikirou a fait fuir du Média les « prises de guerre » comme Noël Mamère, Gaël Brustier, etc.). Mais le principe de pluralisme est resté, et le Média a continué à inviter des gens représentant différents courants de la gauche, qui compte, qu’on le veuille ou non, des composantes campiste, souverainiste… dont l’anti-américanisme et l’anti-impérialisme peuvent offrir des prises à des théories complotistes, particulièrement sur les questions internationales, voire à des compromissions avec la propagande de puissances réputées opposées à « l’Occident », comme la Russie de Poutine.

Notons que les chroniqueurs et journalistes du Média les plus compromis n’y sont pas restés longtemps. Elie Guckert a beau jeu de rappeler que Sophia Chikirou avait défendu Claude El Khal après sa chronique scandaleuse jetant le doute sur les crimes du régime de Bachar El Assad, mais il oublie de dire que Claude El Khal n’a plus jamais retravaillé pour le Média. C’est dire que la rédaction, si ce n’est Sophia Chikirou elle-même, a pu mettre fin à cette collaboration compromettante. Quant à Alexis Poulin, il a suivi Sophia Chikirou lorsque celle-ci a quitté le Média et n’a opéré qu’un bref retour sous la direction de Denis Robert, non sans contestations internes, notamment de la part de socios sur les supports de discussion. Il est à nouveau parti en 2020, en suivant cette fois Denis Robert. La capacité de nuisance de ces deux chroniqueurs aura vraiment été de courte durée. Jacques Cotta, de son côté, ne sera resté que quelques mois, en 2018.

Reste la question des invités. Elle est délicate, car pour certains socios, le Média, s’il est pluraliste, doit inviter aussi des gens de droite, voire pire, à charge pour les intervieweurs, ou d’autres invités, de montrer en paroles, par la magie du débat, les problèmes que posent les idées de droite. Personnellement, je trouve cette conception très naïve, et je m’y oppose dès que la question surgit (ce qui est récurrent). Je ne remercierai par exemple jamais assez la rédaction du Média d’avoir fait barrage aux projets de Denis Robert, qui rêvait d’organiser un débat entre le confusionniste narcissique Juan Branco et le nazi demi-mondain Alain Soral. On l’a échappé belle ! Pour autant, il y a eu au Média des émissions de débat à très large spectre, animées par le déjà mentionné Jacques Cotta (dans l’émission « Dans la gueule du loup », hélas très appréciée de nombreux socios), par Aude Lancelin (qui a ensuite sombré avec son propre média QG dans le complotisme antivax de bas étage) ou par Denis Robert (qui avait trouvé le moyen de réunir dans une même émission le confusionniste négationniste Chouard et le réactionnaire macroniste pro-Raoult Muselier !). Depuis le départ fracassant de Denis Robert, ce genre de talk-show fourre-tout a heureusement cessé, et la qualité des programmes du Média ne s’en est trouvée qu’améliorée. Car, alors que Guckert fait mine de considérer le Média comme une entité immuable qui déciderait par nature de s’adonner à des penchants « complotistes » ou « poutinophiles » ainsi qu’à un management toxique, le Média est depuis sa naissance le lieu d’âpres débats entre salarié.e.s, entre salarié.e.s et socios, entre socios… pour définir la ligne éditoriale et construire la structure : en cinq ans, les choses ont considérablement évolué. Alors que certain.e.s socios ont été lassé.e.s par les « crises », moquées avec mauvaise foi et joie mauvaise dans la presse bourgeoise (comme s’il n’y avait pas de conflits dans les médias du Capital !), je fais partie de celles et ceux qui ont vu dans ces crises des moments de clarification salutaire et des étapes inévitables dans la difficile construction d’une coopérative de presse non capitaliste. Dans l’histoire de ces cinq premières années du Média, je vois une équipe de salarié.e.s qui a résisté aux egos boursouflés, a construit un vrai collectif de travail, et s’est emparé avec les socios de la propriété des moyens de production. Ce n’est pas rien. Et c’est au fil de l’aventure et des différentes crises, malgré parfois les difficultés interpersonnelles, que la ligne éditoriale s’est affinée, grâce à des débats internes à la rédaction mais aussi avec les socios. Je peux témoigner par exemple que lorsque j’ai été en désaccord avec le choix d’inviter des personnes que je juge confusionnistes, j’ai eu la possibilité de l’exprimer et d’entamer une discussion avec un ou des membres de l’équipe. Je ne dis pas que cela a forcément eu un effet immédiat (je connais peu de gens qui disent d’emblée dans une discussion idéologique : « mais bon sang, tu as raison, je n’y avais pas pensé, j’ai vraiment fait une erreur et je vais la corriger de ce pas »), mais je sais que quelques interventions de socios, quelques débats en conférence de rédaction, peuvent, de fil en aiguille, permettre des résultats. Par exemple, l’interview de Judi Rever a bel et bien été retirée.

Cela dit, le Média continue évidemment à mener des interviews, et la question du pluralisme dans le choix des invités continue donc à se poser. A ce titre, il convient de restituer ici la mise au point faite le 24 octobre dernier par le responsable des relations avec les socios sur le forum du Média :
« Le Média (la coopérative, et donc tous ses membres) se positionne en effet favorablement sur des revendications historiques de la gauche française. Il faut cependant régulièrement rappeler que dans notre Manifeste nous appelons aussi à une pluralité des points de vue. Le Média n’est donc pas nécessairement d’accord avec les personnes invitées sur son plateau. Nos journalistes (et l’ensemble des membres de l’équipe NDLR) n’ont pas vocation à n’inviter que des gens avec lesquels ielles seraient en phase à 100%. »

Le Média, en fonction de l’actualité, donne la parole à des militants en lutte (prioritairement), à des syndicalistes, à des auteurs dans les champs des sciences sociales, de l’économie, de l’histoire, de la littérature, à des journalistes d’autres médias (indépendants le plus souvent), à des spécialistes (diplomates, experts, responsables politiques ou anciens militaires…). Les propos tenus par ces invités n’engagent qu’eux et ne reflètent pas nécessairement la ligne du Média ni la pensée de l’intervieweur. Il faut bien comprendre que le Média n’a pas vocation à être un média de niche, qui peut se concentrer sur un axe en particulier (comme Reporterre avec l’écologie, Street Press avec les violences policières et l’antifascisme, ASI avec la critique des médias, Syrie Factuel sur la guerre en Syrie, etc.). A ce compte, 0,45% de déchets, si on compare avec les chaînes du service public ou les chaines capitalistes, c’est plus qu’honorable. Et personnellement, je préfère argumenter en interne quand un invité me semble problématique que hurler avec les loups de Conspiracy Watch contre la seule coopérative de presse française vraiment indépendante, de gauche, et visant une diffusion de masse. Ayant notamment passé du temps sur le forum du Média à debunker les conneries antivax et à déconstruire le culte de Raoult, je suis très content que le Média n’ait pas sombré dans cette fange, contrairement à Aude Lancelin, et ait donné par exemple la parole à Nathan Pfeiffer-Smadja au sujet du covid pendant que Lancelin invitait le grotesque Perronne, que Denis Robert donnait tribune à Brice Perrier, que les médias capitalistes s’arrachaient le mage Raoult et que la fachosphère déroulait le tapis rouge à Fouché, Wonner et autres guignols antivax.

En cinq ans, une dizaine de personnalités problématiques ont proféré des conneries complotistes ou plus ou moins poutinophiles sur 0,45% des programmes du Média. Mais pendant le même temps, le Média a enquêté sur les liens financiers du RN avec Poutine, sur les turpitudes de la Françafrique, sur les violences sexuelles dans les auto-écoles, sur les violences policières en France ou en Colombie, sur le putsch en Bolivie, sur le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, sur la répression au Maroc, sur le sort des migrants, sur l’évasion fiscale, sur les déserts médicaux, sur le traitement des troubles psychiques, sur les impostures de Raoult, sur les morts invisibles du coronavirus, sur les luttes écologistes, sur des expériences de sécurité sociale alimentaire, sur l’impunité des franquistes en Espagne, sur les morts au travail, a produit ou diffusé des documentaires sur la lutte féministe et municipaliste du Rojava, la révolte à Hong Kong, la ruine du Liban, ou la guerre franco-russe en Centrafrique, a donné la parole à des intellectuels comme Bernard Friot, Frédéric Lordon, Jacques Rancière, Gérard Noiriel, des écrivains comme Joseph Andras, à des économistes comme Thomas Porcher, à des spécialistes du génocide rwandais comme Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, a suivi au plus près les luttes (mouvement pour les retraites et grèves, gilets jaunes, cheminots, sans papiers…), les débats à l’assemblée, les difficultés de la gauche en Amérique latine, la situation politique au Chili ou en Haïti, les débats autour de #meetoo, a exposé la réalité du massacre du 17 octobre 1961, de la privatisation rampante d’EDF, a creusé la question des origines du capitalisme patriarcal, a analysé les rapports du GIEC sur la catastrophe climatique, a déconstruit les discours politiques et médiatiques en France, a exploré les conséquences sur les libertés publiques du poids des GAFAM, a décrypté les mensonges de la macronie et du patronat au sujet du salaire des raffineurs, a suivi les élections américaines de 2020, les élections françaises de 2022 (en partenariat avec Street Press, Regards, Politis, Radio Parleur, le Bondy Blog), a soutenu confraternellement les enquêtes de Off Investigation sur la macronie…

Non, le Média n’est pas une « webtélé insoumise aux accents complotistes ou poutinophiles ». C’est une coopérative de presse indépendante, de gauche, dont les programmes, à 0,45% d’exceptions près, sont d’utilité publique et même indispensables pour contrer l’hégémonie culturelle du bloc bourgeois et de la fachosphère. Ajoutons que les quelques écarts (0,45% !) sont aussi le reflet de questions qui agitent la gauche dans sa pluralité en France, mais également des interrogations posées par un monde dont les médias franco-français oublient parfois qu’il n’a pas de centre. C’est une chose (nécessaire) que de reconnaître et décrypter la propagande poutinienne (et je ne reproche certainement pas à Guckert de s’y coller), mais encore faut-il aussi essayer de comprendre pourquoi cette propagande complotiste et mensongère trouve un tel écho, notamment en Afrique. Le Média a par exemple évoqué la présence des milices russes Wagner au Mali ou en Centrafrique, mais il ne s’est pas contenté de la dénoncer, il a aussi analysé les causes du désaveu de la Françafrique qui laisse un boulevard aux manigances de Poutine. Une telle analyse est précieuse, et elle n’a rien de « poutinophile ».

Pour conclure, signalons aussi à Elie Guckert que le « clap de fin » n’est pas à l’ordre du jour pour le Média, malgré les attaques devant les Prud’hommes de Denis Robert. Le Média a en effet fait appel du jugement de première instance qui lui était défavorable, et les procédures sont loin d’être épuisées. De nouveaux éléments peuvent être versés au dossier. En tout état de cause, le Média a survécu à la saisie demandée par Denis Robert et est bien décidé à se défendre et à contre-attaquer. L’aventure est loin d’être terminée.

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Universalisme bourgeois

« Pour Marx, l’histoire est un processus de lutte, de lutte des classes, de lutte des êtres humains pour se libérer de l’exploitation. Si l’histoire n’est autre que l’histoire des conflits, des divisions et des luttes, il devient alors impossible d’analyser le processus historique du point de vue d’un sujet universel et unique. Pour le féminisme, cette perspective est très importante. Du point de vue féministe, il est fondamental de souligner que cette société se perpétue en générant des divisions, des divisions fondées sur le genre, sur la race, sur l’âge. Une vision universalisante de la société, du changement social, depuis un sujet unique, finit par reproduire la vision des classes dominantes. »

Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La Fabrique éditions, 2019

Le droit au repos

« C’est le droit au repos qui est rogné. Au nom du travail, de la “valeur travail”, de “l’amour du travail”, il faudrait travailler sans cesse, sans répit. (…)

La dignité du travail, c’est aussi, c’est surtout le repos. Et c’est leur bataille, aujourd’hui, à nos dirigeants, au nom de la “valeur travail”, de l’attaquer par tous les bouts. C’est le dimanche qui, depuis Sarkozy et Macron, n’est plus chômé dans les supermarchés. C’est les heures sup à multiplier pour se maintenir la tête hors de l’eau. C’est la retraite, qu’ils reculent toujours. C’est, rebelote, une conquête que l’Europe suggérait, sur le congé parental, et que la France, par la voix de son président, a minée, vidée.

La bataille entre le Capital et le Travail, dans notre histoire, c’est sur les salaires qu’elle se joue, bien sûr. Mais c’est surtout sur le temps. Le congé maternité. Le samedi à l’anglaise. La semaine de 40 heures. Les congés payés. La retraite à 60 ans. Tout cela, c’est du temps libéré par les ouvriers. C’est le repos qui, jusqu’alors, appartenait à l’aristocratie, à la bourgeoisie, qui est entré dans la démocratie, pour tous, pour le peuple : le droit au repos. »

François Ruffin, Je vous écris du front de la Somme,
Les Liens Qui Libèrent, 2022

Le communiqué d’Adrien Quatennens qu’on aurait aimé lire

« Suite à la révélation par le Canard enchaîné d’une main courante déposée par mon épouse, je suis obligé de m’expliquer au sujet de violences conjugales que j’ai commises et qui sont en totale contradiction avec l’engagement féministe que j’affiche.

Oui, j’ai bien donné une gifle à ma compagne il y a plusieurs mois et je n’ai pas eu le courage à l’époque d’en parler publiquement ni d’en tirer les conséquences.

Oui, plus récemment, lorsqu’elle m’a fait part de son intention de divorcer, je lui ai pris le poignet et j’ai essayé de lui prendre de force son téléphone, à la suite de quoi elle est allée déposer une main courante. Certes, elle a émis le souhait qu’il n’y ait pas de suites judiciaires et a fait cette démarche pour poser un jalon dans le cadre d’un divorce conflictuel, mais je mesure à présent que cela ne change rien au problème de fond.

Je ne vais pas m’abriter derrière les circonstances de la dispute ni derrière mon dépit d’être quitté. Je comprends bien d’ailleurs que le fait de lui avoir un jour donné une gifle est en soi pour mon épouse une excellente raison de me quitter, quand bien-même je dois respecter son choix quelles que soient les raisons et quoi que j’en pense.

Je ne vais pas non plus dire : « je ne suis pas violent », « ce geste, ce n’est pas moi, c’était exceptionnel ». J’ai cru ne pas être violent parce que j’étais capable de ne pas coller de baffe à mes contradicteurs sur les plateaux télé, parce que je n’ai violé personne ni obligé personne à m’accorder ses faveurs en profitant de mon pouvoir d’élu, mais ne pas avoir été capable de retenir ma main contre ma compagne lors d’une dispute fait bien de moi un homme violent, reproduisant dans son foyer les schémas désormais bien connus de la masculinité toxique.

J’en prends conscience aujourd’hui et je m’engage à employer toutes mes forces à faire un travail sur moi-même, avec l’aide de professionnels, pour déconstruire les causes profondes de ce passage à l’acte et veiller à ce que plus jamais une femme n’ait à souffrir de ma violence. Je demande bien évidemment pardon à ma victime qui n’est en rien responsable des conséquences de cette affaire sur ma vie politique ni des éventuelles suites judiciaires.

Je comprends aussi qu’il me devient difficile d’être député et porte-parole d’un mouvement féministe sans avoir prouvé à toutes et tous ma prise de conscience et ma réelle volonté de changer, faute de quoi ce mouvement perdrait beaucoup en crédibilité. Inutile de chercher à faire diversion en glosant sur les fuites policières et la malveillance des médias et des réseaux sociaux. C’est à nous, militant.e.s de l’émancipation, de ne pas offrir de prise au régime injuste et patriarcal que nous combattons. Il n’a aucune raison de nous faire de cadeau. Nous ne lui en ferons pas non plus et je n’attendrai pas une décision de la justice bourgeoise pour faire ce qui est nécessaire. »

Malheureusement, c’est un autre communiqué que le camarade Quatennens a publié, et il n’est pas satisfaisant. Il n’est peut-être pas trop tard pour faire mieux ?

Impuissance masculine

« Voilà la plus grande méprise au sujet des hommes : parce qu’ils s’occupent de l’argent, parce qu’ils peuvent embaucher quelqu’un et le licencier ensuite, parce qu’eux seuls remplissent des assemblées et sont élus au Congrès, tout le monde croit qu’ils ont du pouvoir. Or, les embauches et les licenciements, les achats de terres et les contrats de coupe, le processus complexe pour faire adopter un amendement constitutionnel – tout ça n’est qu’un écran de fumée. Ce n’est qu’un voile pour masquer la véritable impuissance des hommes dans l’existence. Ils contrôlent les lois, mais à bien y réfléchir, ils sont incapables de se contrôler eux-mêmes. Ils ont échoué à faire une analyse pertinente de leur propre esprit, et ce faisant, ils sont à la merci de leurs passions versatiles ; les hommes, bien plus que les femmes, sont mus par de mesquines jalousies et le désir de mesquines revanches. Parce qu’ils se complaisent dans leur pouvoir immense mais superficiel, les hommes n’ont jamais tenté de se connaître, contrairement aux femmes qui, du fait de l’adversité et de l’asservissement apparent, ont été forcées de comprendre le fonctionnement de leur cerveau et de leurs émotions. »

Michael McDowell, Blackwater I : La crue, 1983,
éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2022.

Guerre froide 2.0

« Depuis le début de la crise [ukrainienne], Américains et russes font de l’Europe le terrain de leur affrontement.

Dans la guerre froide historique opposant l’URSS et le “bloc occidental”, l’Europe se trouvait au coeur du choc, alors que les “conflits périphériques” se multipliaient en Asie ou en Afrique. Mais aujourd’hui (…), c’est bien l’Asie qui se retrouve au centre du jeu, tant au niveau économique que d’un point de vue géopolitique. Ce basculement a amené nombre d’experts à rester aveugles aux menaces croissantes qui visent le Vieux Continent. “Le vrai rival des Etats-Unis, c’est la Chine. C’est la nouvelle guerre froide. Là-dedans, Europe et Russie sont désormais des pions”, me confie un acteur de la défense en France. L’Europe est devenue, sans qu’elle s’en rende compte, la périphérie du monde.

Depuis le début de la crise, les Américains rappellent ainsi qu’ils ne souhaitent pas entrer directement dans un conflit en Ukraine. Leur préoccupation première reste la Chine, et ils veulent éviter d’avoir à s’impliquer dans ce qui pourrait devenir une guerre avec la Russie. Cela ne les empêche pas de souffler sur les braises. L’ancien patron de la CIA, Leon Panetta, a ainsi expliqué à l’agence de presse Bloomberg que les Etats-Unis étaient en fait engagés dans une guerre par proxy (procuration) contre la Russie en Ukraine, via les livraisons d’armes et l’action des services de renseignement. »

Marc Endeweld, Guerres cachées,
Les dessous du conflit russo ukrainien
, Seuil, 2022

Entre Macron et Poutine, Chevènement tenait la chandelle

« Le président français avait (…) tenu à faire du “dialogue avec la Russie” l’une de ses priorités diplomatiques au moment de son accession au pouvoir en 2017. Deux mois à peine après son élection, il avait fait tousser de nombreux diplomates du Quai d’Orsay en recevant Vladimir Poutine en grande pompe à Versailles. On se souvient aussi bien sûr de la visite du maître du Kremlin au fort de Brégançon en août 2019, à quelques jours du G7 de Biarritz.

Cet été-là, Emmanuel Macron va jusqu’à dénoncer l’existence d’un “Etat profond” au Quai d’Orsay lors de la traditionnelle conférence des ambassadeurs, devant un parterre de diplomates médusés. Il est clair à ses yeux que l’administration diplomatique l’entrave dans sa démarche de dialogue avec Poutine. Le président exhorte alors ses diplomates à “repenser […] notre relation avec la Russie” et à renforcer le dialogue avec celle-ci, car “pousser la Russie loin de l’Europe est une profonde erreur stratégique, parce que nous poussons la Russie soit à un isolement qui accroît les tensions, soit à s’allier avec d’autres puissances comme la Chine, ce qui ne serait pas du tout notre intérêt”. Déjà, dans son livre Révolution, publié lors de la campagne présidentielle, il annonçait son intention de “travailler avec les Russes pour stabiliser leur relation avec l’Ukraine et permettre que soient levées progressivement les sanctions de part et d’autre”. Pour développer ce “dialogue”, le président français mise dès son arrivée à l’Elysée sur la constitution d’une relation personnelle avec son homologue russe. Il recourt à la même méthode avec Donald Trump, sans grand succès.

On doit en fait l’utilisation de cette formule de l’“Etat profond” visant le Quai d’Orsay — et surtout certains de ses diplomates considérés comme proaméricains et atlantistes — à Jean-Pierre Chevènement, proche conseiller du soir d’Emmanuel Macron et partisan d’un rapprochement avec la Russie. L’ancien ministre de Françaois Mitterrand et Lionel Jospin n’est pas le seul à avoir eu l’oreille du président sur ce dossier. l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine a aussi joué un rôle. Mais, en début de quinquennat, c’est Chevènement qui est envoyé à plusieurs reprises par le président faire passer des messages à Vladimir Poutine.

Cette excuse de l’“Etat profond” est pourtant un peu facile. La posture hostile du président français peine à masquer ses erreurs stratégiques, lui qui a multiplié les positions contradictoires sur le dossier, usant d’un “en même temps” diplomatique aux maigres effets. »

Marc Endeweld, Guerres cachées,
Les dessous du conflit russo-ukrainien
, Seuil, 2022

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