« J’entends déjà les hauts cris : “nous sommes ingouvernables, nous voulons vivre hors normes”. “Sans norme”, “sans institutions”, “libres” quoi — la métaphysique libérale insinuée jusque dans les têtes qui se croient les plus antilibérales. Mais le social est normes et institutions. Il les secrète endogènement. Or le social est le milieu de la vie des hommes, et il l’est nécessairement.
Vouloir s’affranchir de ça, c’est poursuivre le rêve chimérique que la pensée de l’individualisme libéral a mis dans les têtes. Sur la question des normes et des institutions, l’espace du débat devrait être tout autre que le segment des polarités opposées : “avec” ou “sans”. Ce sont de tout autres questions qui devraient nous occuper : des normes — puisque nécessairement il y en aura — mais lesquelles ? conçues dans quel degré d’autonomie ou d’hétéronomie ? à quelle distance de nous ? avec quelles possibilités de révision ? inscrites dans quelle sorte d’agencement institutionnel ? pour quels effets sur nos puissances ? Selon les réponses pratiques données à ces questions, les configurations institutionnelles, et les formes de vie qu’elles déterminent, peuvent différer de toute l’étendue du ciel. Et cependant il n’y a jamais, il ne peut y avoir de sortie radicale de l’espace de la norme, parce qu’il est le social même. La revendication de vivre “hors des normes” est, à mes yeux, aussi absurde que celle de vivre “sans institutions” — en fait c’est la même. Mais enfin normalement on devrait pouvoir tenir ensemble et de faire droit à l’expérimentation, à l’invention de nouvelles formes de vie, à leur valeur intrinsèque, et de dégriser le discours qui comprend l’“émancipation” comme échappée radicale de l’ordre institutionnel des normes.” »
Frédéric Lordon, Vivre sans ?
Institutions, police, travail, argent…, La fabrique, 2019, p.129
Auteur/autrice : Serge Victor
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Institutions
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Autonomie
« (…) l’autonomie, qu’est-ce donc sinon pousser aussi loin que possible la maîtrise réflexive de sa propre praxis ? L’un des acquis sans doute les plus précieux de l’oeuvre de Bourdieu, c’est que tous les univers sociaux ont à se réfléchir, et aussi à être réfléchis — du dehors. Du dehors, parce que les forces de la complaisance sont de redoutables ennemies de celles de la lucidité, et que la réflexivité s’exerce toujours au risque du déplaisir de ne pas se voir exactement conforme à l’idée qu’on se fait de soi-même. Pour que les choses soient tout à fait claires à ce sujet, je précise que l’univers intellectuel, comme nous l’a montré Bourdieu, n’échappe pas plus qu’un autre à ce devoir de réflexivité, ni à ce risque du déplaisir — on se souvient combien Homo Academicus avait fait scandale : parce qu’il avait fait offense. L’objectivateur n’est donc exonéré de rien et, s’il est bourdieusien, il sait qu’il est exposé à tout moment à ce qu’on lui retourne ses propres procédés, ceci d’ailleurs le plus légitimement du monde. Moyennant quoi l’exercice de l’objectivation devrait, pour tout le monde, n’être regardé que comme une hygiène intellectuelle, parfois même politique, élémentaire, et n’être soumis qu’aux critères intrinsèques de la qualité intellectuelle de l’objectivation. »
Frédéric Lordon, Vivre sans ?
Institutions, police, travail, argent…, La fabrique, 2019, p.157
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La peur de la bourgeoisie
« Il est incontestable que l’on peut faire n’importe quoi avec des mots comme “municipalité”, “communauté”, “assemblée” et “démocratie directe” ; en négligeant les différences de classe, d’éthique ou de sexe, on a réduit le sens de certaines notions comme celle de “peuple” au point d’en faire des abstractions vides de sens, voire obscurantistes. Il ne faut pas voir dans les assemblées de section de 1793 des structures unies qui auraient été forcées à entrer en conflit avec ces formations plus bourgeoises qu’étaient la Commune de Paris et la Convention nationale : ces assemblées de section constituaient elles-mêmes des terrains de lutte entre des couches possédantes et d’autres qui ne possédaient pas, entre royalistes et démocrates, entre modérés et radicaux. Il peut être tout aussi trompeur d’ancrer ces couches dans des intérêts exclusivement économiques que de ne tenir aucun compte des différences de classe et d’employer les mots de “fraternité”, de “liberté” et d’“égalité” comme s’ils ne représentaient souvent rien d’autre qu’une rhétorique creuse. Seulement, on a beaucoup écrit pour démythifier totalement les slogans humanistes des grandes révolutions “bourgeoises” ; on en a tellement fait, même, pour décrire ces slogans comme de simples réflexes étroits d’intérêts bourgeois que nous risquons surtout aujourd’hui de perdre entièrement de vue leur dimension populiste utopique. Après avoir tant analysé les conflits économiques internes qui divisèrent les révolutions anglaises, américaines ou françaises, les historiens de ces grands bouleversements nous rendraient un meilleur service à l’avenir en montrant la peur éprouvée par la bourgeoisie face à toutes les révolutions en montrant son conservatisme inné et son penchant naturel à traiter avec l’ordre établi.
(suite…)
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« L’esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski ! »
Dans le roman de Milan Kundera, La plaisanterie (1967), Ludvik Jahn, étudiant et militant communiste, est exclu du parti communiste tchèque, renvoyé de l’université et interné pour avoir, dans une carte postale destinée à une jeune étudiante qu’il courtisait, inscrit une phrase au second degré : « L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski ! ».
Ancien communiste libertaire imprégné par les théories situationnistes, aujourd’hui écosocialiste autogestionnaire partisan du salaire à vie communiste et d’une stratégie de Front Populaire dans les urnes et dans la rue, je n’ai jamais été trotskiste. Pour moi, Trotski, c’était une sorte de Staline raté, massacreur de Kronstadt et de la makhnovtchina, et mes toutes premières expériences politiques ont été d’aller faire chier les dévôts de LO (Lutte Ouvrière) durant les cours de marxisme qu’ils prodiguaient dans mon bahut. Je répugnais même alors à lire 16 fusillés à Moscou de Victor Serge (dont je diffusais le texte aux éditions Spartacus dans les librairies dans le cadre d’un boulot d’objecteur de conscience auprès d’une ancienne mao spontex), parce que cet ancien libertaire proche de la bande à Bonnot avait trahi l’anarchisme en se ralliant au bolchevisme puis à Trotski contre Staline (j’ai heureusement fini par surmonter mes préjugés, et découvert que Victor Serge avait fini par se distancier du sectarisme de Trotski, ouf).
Toutefois, en étudiant l’histoire du mouvement ouvrier, j’avais évidemment plus de sympathie pour les mouvements proches du trotskisme comme le POUM espagnol ou le groupe « Socialisme ou Barbarie » que pour les « stals » défenseurs du bilan « globalement positif » de l’URSS. Par la suite, j’ai milité un peu au sein du groupe « Noir et Rouge » proche de l’OCL (Organisation Communiste Libertaire), j’ai participé à quelques actions antifascistes avec des groupes anarchistes, j’ai eu l’occasion de complexifier un peu ma vision du trotskisme (ou des trotskismes), mais aussi du communisme bureaucratique au contact de militants de la LCR, du NPA, mais aussi du PCF, croisés dans les luttes, notamment au sein du Front de Gauche ou dans le cadre antifasciste ou syndical (au sein d’un syndicat SUD). La lecture de Debord et des Situationnistes m’a rapproché du conseillisme. Mon bref passage au Parti de Gauche, ou plus récemment la lutte au sein des Gilets Jaunes avec des militants du POI (Parti Ouvrier Indépendant), m’a mis aussi en contact avec la tradition trotskiste « lambertiste » à l’égard de laquelle j’ai toujours de grandes réticences. D’abord partisan du revenu universel comme militant de la musique libre sous « Creative Commons » dans les années 2000, j’ai été ensuite convaincu par les thèses de Bernard Friot, contre lequel récemment un camarade du PCF (salarié du parti) me mettait en garde en me disant : « tu sais, Friot, c’est un vrai stal ». En prenant mes distances avec la France Insoumise, j’ai pu mesurer la capacité de haine sans frein de certains Insoumis qui n’ont pas manqué de me qualifier de « traître » à la solde de Macron, Le Pen voire des Illuminati. Et puis, encore plus récemment, un troll anti-Mélenchon forcené agissant avec une meute de militants du PCF m’a accusé d’être un « trotskiste ». Ça avait l’air très très grave. Et ça faisait de moi un « dissimulateur » par essence, qui avancerait forcément « masqué ». Nonobstant le ridicule de l’accusation et le côté franchement borderline de l’accusateur (ressemblant finalement beaucoup à l’objet de sa détestation), cela m’a amené à me repencher sur toute cette histoire de la gauche et du mouvement ouvrier parsemée d’anathèmes, d’excommunications, de haines recuites et de vendetta séculaire. Ce qui m’avait séduit dans le Parti de Gauche (que j’ai quitté depuis), c’était la notion de parti « creuset » qui semblait ambitionner de dépasser tous ces anciens clivages qui avaient rendu la gauche impuissante face à la contre-révolution néolibérale. Que reste-t-il aujourd’hui de ces vieilles querelles dogmatiques ? N’est-il pas temps de bâtir collectivement et démocratiquement (pour une fois), par la base (et non par la volonté d’un César ou de bureaucrates moisis), ce parti (ou mouvement, ou rassemblement, ou fédération, je m’en cogne) creuset dont nous avons besoin pour battre à la fois le néolibéralisme et le fascisme, et reprendre le cours de la longue révolution des communs dont la Révolution française, la Révolution russe, la Libération, mai 68 n’ont été que des étapes ?Je n’ai hélas à ce sujet pas beaucoup de raisons d’être optimiste.




