« Le problème d’un salarié lambda est moins un surplus d’ordre policier que le désordre total dans lequel le capitalisme néolibéral a plongé la vie des gens, en démantelant à petit feu tous les services publics. Il est impossible de prendre un bus ou un train à l’heure, d’avoir un appareil électronique qui marche correctement, des logiciels de gestion bien pensés, de transmettre avec certitude un courrier ou un colis. […]
Bref, la grande tendance à l’échelle mondiale pour les classes populaires n’est pas que le capitalisme produirait trop d’ordre, mais bien que le capitalisme néolibéral produit des désordres de plus en plus criants en déstabilisant les solidarités gagnées par nos luttes et institutionnalisées à travers les Etats-providences. Évidemment, le bloc bourgeois en crise tend à restreindre aussi les libertés fondamentales et se fascise. Nous devons le dénoncer, mais si on se focalise là-dessus et qu’on ne le vit pas, nous ne comprenons pas pourquoi beaucoup de membres de classes populaires sont, quant à eux, “en demande” de sécurité. On ne le comprend pas si on ne vit pas dans un quartier défavorisé, que sa voiture n’a aucun risque de brûler la nuit, que son enfant ne risque pas d’être racketté, de se prendre un coup de couteau. Le petit bourgeois n’a pas peur de perdre son emploi quand son train est en retard ou quand il tombe malade et ne comprend pas cette demande de sécurité qui traverse les sociétés et fait basculer vers l’extrême-droite et le néofascisme. Dans la même veine, si on n’est pas soi-même un jeune issu de l’immigration vivant dans une cité ou qu’on n’en côtoie aucun, on ne peut pas comprendre la peur et la haine éprouvées envers la police ni les violences policières. Si on n’est pas soi-même musulmane, on ne comprend pas l’islamophobie. Si on n’est pas une femme qui marche dans la rue le soir, on ne ressent pas le patriarcat au fond de sa chair. Sur le plan de la théorie, c’est là que nous avons besoin de l’existentialisme de Sartre, qui complète si bien le matérialisme dialectique.
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Étiquette : Bloc bourgeois
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L’ordre du parti contre le parti de l’ordre
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Le mouvement anti-pass, antichambre de l’extrême-droite libertarienne ?
Amélie Jeammet : « Et comment lisez-vous le récent mouvement “anti-pass sanitaire” ? Vous semble-t-il identique à celui des Gilets jaunes au sens où il serait l’expression d’une partie des classes populaires et moyennes délaissées par le bloc bourgeois ? » (…)
Stefano Palombarini : « En Italie, c’est comme en Allemagne, c’est un mouvement libertarien de refus des contraintes administratives, c’est très marqué à l’extrême-droite. (…) Il y a une sorte de méfiance généralisée envers l’Etat. La composante extrême-droite existe aussi en France, elle est importante, mais cette méfiance est très présente dans les classes populaires et sans doute produite par les événements précédents, pas seulement sous Macron, mais déjà à l’époque de Hollande et Sarkozy. Elle est justifiée mais un peu inquiétante, parce que je n’ai pas l’impression qu’elle soit spécialement dirigée vers le gouvernement présent. C’est plus général : l’Etat réprime nos libertés, l’Etat nous ment, l’Etat contre les citoyens d’une certaine façon. Je ne pense pas que le mouvement anti-pass, en lui-même, ait une énorme importance, mais si on doit l’interpréter comme un signal, ce n’est pas sûr que ce soit un signal favorable à une perspective de gauche au sens où Mélenchon la présente par exemple, et dans laquelle l’Etat aurait un rôle très important à jouer. Si c’est vraiment de la défiance vis-à-vis de l’Etat, ça pose un tas de problèmes, en particulier pour une politique volontariste, protectionniste, avec la planification qui jouerait un rôle, etc. Tout cela demande quand-même d’y croire. Cette méfiance a des racines véritables, en particulier chez les classes populaires : elle risque d’être un obstacle pour une perspective de gauche. »
Bruno Amable & Stefano Palombarini, Où va le bloc bourgeois ?,
La dispute, 2022
