Cocotte-minute

« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille “faisait des enfants”, aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de “mauvais parents”…

Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.

Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire. (…)

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Nature

« Nous sommes la nature qu’on défonce.
Nous sommes la Terre qui coule, juste avant qu’elle s’enfonce.
Nous sommes le cancer de l’air et des eaux, des sols, des sèves et des sangs.
Nous sommes la pire chose qui soit arrivée au vivant. Ok. Et maintenant ?
Maintenant, la seule croissance que nous supporterons
Sera celle des arbres et des enfants.
Maintenant nous serons la nature qui se défend. »

Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte, 2019

Simplification

« A la sous-préfecture de Dunkerque, il n’y a plus aucun agent à l’accueil. Trois volontaires du service civique — qui, ensemble, coûtent le même prix qu’un seul fonctionnaire d’Etat — passent (…) leurs journées à aiguiller les usagers vers un ordinateur placé à l’accueil. CAF, Pôle emploi, services sociaux : tous sont en transition vers la société sans contact. L’Etat avance l’argument de la simplification, mais, quand il s’agit du renouvellement d’un titre de séjour, le labyrinthe numérique oblige à se demander si les difficultés rencontrées – comme sur le site recueillant les signatures en faveur d’un référendum contre la privatisation d’Aéroports de Paris — ne font pas partie du processus de tri. Il est devenu encore plus facile de compliquer les démarches pour dissuader les usagers de s’y engager. »

Julien Brygo, « Peut-on encore vivre sans Internet ? » ,
Le Monde diplomatique, août 2019

Capitalocène

« Qu’ils adressent des suppliques aux puissants sous les dorures de leurs palais ou qu’ils se replient en communautés spiritualistes, les “effondristes” partagent une même vision du monde, arrimée à l’opposition abstraite entre deux catégories, “la nature” et “l’humanité”, pour en déduire que nous vivrions à l’anthropocène — l’époque de l’histoire de la Terre à partir de laquelle les activités humaines ont transformé négativement l’écosystème. “Je suis très inquiet de la capacité qu’a ce concept d’anthropocène de renforcer cette vieille farce bourgeoise selon laquelle la responsabilité des problèmes émanant du capitalisme reviendrait à l’humanité tout entière”, observe Jason W. Moore, professeur à l’université de Binghampton (Etat de New York) et coordinateur du Réseau de recherche sur l’écologie-monde (World-Ecology Research Network). A la notion d’anthropocène il substitue celle de capitalocène : le rérèglement climatique provient d’un régime économique reposant sur l’extraction de matières premières et l’appropriation d’énergie non payée, une prédation longtemps considérée comme allant de soi. C’est cette stratégie d’utilisation peu coûteuse des ressources non renouvelables, sur laquelle repose l’accumulation illimitée, qui touche à sa fin, et non l’humanité. “Nous sommes en train de vivre l’effondrement du capitalisme, considère-t-il. C’est la position la plus optimiste que l’on puisse embrasser. Il ne faut pas craindre l’effondrement. Il faut l’accepter. Ce n’est pas l’effondrement des gens et des bâtiments, mais des relations de pouvoir qui ont transformé les humains et le reste de la nature en objets mis au travail gratuitement pour le capitalisme.”

Un autre effondrement est possible. »

Jean-Baptiste Malet, « La fin du monde n’aura pas lieu« ,
Le Monde diplomatique, août 2019.

Ruines

« Pour les églises, quatre solutions différentes ont été avancées, et reconnues défendables jusqu’au jugement par l’expérimentation, qui fera triompher promptement la meilleure :

G.-E. Debord se déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions. (Qu’il n’en reste aucune trace, et qu’on utilise l’espace.)

Gil J Wolman propose de garder les églises, en les vidant de tout concept religieux. De les traiter comme des bâtiments ordinaires. D’y laisser jouer les enfants.

Michèle Bernstein demande que l’on détruise partiellement les églises, de façon que les ruines subsistantes ne décèlent plus leur destination première (la Tour Jacques, boulevard de Sébastopol, en serait un exemple accidentel). La solution parfaite serait de raser complètement l’église et de reconstruire des ruines à la place. La solution proposée en premier est uniquement choisie pour des raisons d’économie.

Jacques Fillon, enfin, veut transformer les églises en maisons à faire peur. (Utiliser leur ambiance actuelle, en accentuant ses effets paniques.)

Tous s’accordent à repousser l’objection esthétique, à faire taire les admirateurs du portail de Chartres. La beauté, quand elle n’est pas une promesse de bonheur, doit être détruite. Et qu’est-ce qui représente mieux le malheur que cette sorte de monument élevé à tout ce qui n’est pas encore dominé dans le monde, à la grande marge inhumaine de la vie ? »

Internationale Lettriste, Potlatch n°23, 1955

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