Paie-t-on trop d’impôts en France ?

« Paie-t-on trop d’impôts en France ? L’instrument à utiliser pour répondre est le taux des prélèvements obligatoires. Il mesure le pourcentage de la richesse créée par le pays en une année, et qui part en recettes fiscales. Ces recettes incluent tous les prélèvements obligatoires, sans exception : aussi bien les impôts que les cotisations sociales. On voit alors que, comparé à d’autres pays similaires en prospérité et en peuplement, la France a bien une pression fiscale plus élevée. Avec 45,2% de la richesse produite par tout le pays en un an, cette pression est similaire à celle de l’Italie (44%), mais plus haute que celle de l’Allemagne (36,4%) ou du Royaume-Uni (32,5%) [OCDE, Recettes fiscales (% du PIB), données de 2013].

Cependant, en réalité toute une partie de ces recettes fiscales n’est pas dépensée par l’Etat : c’est de l’argent qui repart directement dans les poches des habitants sous forme d’aides sociales de toutes sortes. Ainsi, contrairement aux fonds que les pouvoirs publics dépensent pour financer des administrations, payer des fonctionnaires ou encore entretenir écoles et hôpitaux, cet argent-là ne fait que transiter par les caisses publiques pour retourner à la population. En toute rigueur, il faut donc le soustraire du calcul pour pouvoir véritablement comparer la pression fiscale entre les pays. Or, le niveau d’aides sociales versées aux habitants est significativement plus élevé en France que chez ses voisins comparables : 19,2% de la richesse produite par le pays en un an, contre seulement 10,7% au Royaume-Uni. Une fois la soustraction faite pour ne prendre en compte que l’argent réellement capté par les pouvoirs publics afin de financer leurs dépenses, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni arrivent tous les quatre autour de 22-26% de la richesse annuelle produite par le pays. Continuer la lecture de « Paie-t-on trop d’impôts en France ? »

Cercle vicieux

« Les vagues de déréglementation permettent aux grandes firmes financières de faire de la spéculation en Bourse jusqu’à créer, tôt ou tard, une bulle. Gueule de bois en contrepartie de l’ivresse, un krach boursier survient. Faute de séparation entre banques d’affaires et de dépôt, ce krach se propage dans l’économie réelle, en particulier via le tarissement des prêts à la consommation et à l’investissement. Décrétées too big to fail, les grandes firmes financières bénéficient d’un sauvetage sur fonds publics, tandis que l’argent public prend également en charge la hausse des dépenses sociales liée à la montée du chômage et de l’appauvrissement. Il s’ensuit l’augmentation brutale des dettes publiques des Etats, dont les titres sur le marché des obligations sont accaparés par les grandes firmes financières grâce aux traités européens interdisant à la Banque centrale européenne de les préempter. Sous la pression des grandes firmes financières, qui se retournent alors contre les Etats venant de les sauver de la faillite, lesdits Etats, en application des traités européens, se lancent dans des politiques d’austérité fiscale, en augmentant les prélèvements obligatoires des classes moyennes populaires ; d’austérité budgétaire, en réduisant la voilure des services aux habitants ; et de vente à la découpe de leurs services publics, en application des directives européennes. Les grandes firmes en général, financières en particulier, profitent de ces privatisations pour transformer ces services publics en oligopoles dans lesquels une poignée d’entre elles s’installent en rente de situation. Parallèlement, conformément au credo de l’Antisocial, des politiques de baisse des prélèvements obligatoires profitant aux plus riches et aux grandes firmes sont conduites dans l’espoir de sortir ainsi du krach économique. C’est autant d’argent perdu pour les comptes publics, d’où encore plus d’austérité en pilote automatique. Cet argent repart dans le système financier, ce qui réamorce le cercle vicieux. Jusqu’au prochain krach. »

Thomas Guénolé, Antisocial,
La guerre sociale est déclarée
, Plon, 2018

Concurrence

« […] l’Antisocial plaide invariablement l’intérêt des consommateurs pour promouvoir la privatisation massive des monopoles d’Etat que sont généralement nos services publics. Or, en réalité, dans certains cas Léon Walras [économiste du XIXe siècle théoricien de la libre-concurrence] lui-même recommande le monopole d’Etat et refuse les privatisations. Il l’explique dans son analyse de l’économie du chemin de fer [Léon Walras, L’Etat et le chemin de fer, 1875] :

“Une seule conduite peut suffire à desservir toute une population d’eau ou de gaz aussi bien que dix conduites ; une seule route peut suffire à la même circulation de voyageurs et de marchandises que dix routes. […] Il y a là, J.S. Mill l’a justement remarqué, une circonstance qui met les industries où elle se produit en dehors du principe de la libre concurrence, par la raison que cette libre concurrence ne pourrait s’y exercer que moyennant des frais multipliés de premier établissement tout à fait inutiles en eux-mêmes. Poser un second système de conduites d’eau ou de gaz dans une ville où il y en a déjà un qui pourrait à lui seul répondre à tous les besoins, construire un second réseau de routes dans un pays où il y en a déjà un en état de suffire à lui seul toutes les communications, ce serait une façon absurde de poursuivre le bon marché.”

Continuer la lecture de « Concurrence »

Dahu

« Nous sommes des millions à avoir eu droit, enfants, à une plaisanterie ancestrale : des adultes, généralement un parent, nous ont fait croire qu’il était possible de capturer un dahu, alors qu’en réalité cet animal n’existe pas. Puisque les offres d’emploi non pourvues faute de candidat laisseraient 98% des chômeurs au chômage même si elles étaient toutes satisfaites, il convient de décrire pour ce qu’elle est la politique exigeant des chômeurs qu’ils cherchent un emploi : c’est une gigantesque chasse au dahu. »

Thomas Guénolé, Antisocial, Plon, 2018

Le jeu populiste de l’automne

A la question : « vous diriez à nouveau qu’il y a aujourd’hui en France une minorité seulement de familles Roms qui ont un projet de vie, qui veulent s’intégrer en France ? », un populiste célèbre a répondu :

« Oui, il faut dire la vérité aux Français. Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres, et qui sont évidemment en confrontation, il faut tenir compte de cela, cela veut bien dire que les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie. »

Qui cela peut-il être ?

— Adolf Hitler

— Slobodan Milosevic

— Gilles Bourdouleix

— Marine Lepen

— Nicolas Sarkozy

— Manuel Valls

Les gagnants de notre grand-jeu concours recevront un aller-simple pour Bucarest en caravane.

Vivent les PTT !

Suite à une attaque de SPAM, l’hébergeur Free a supprimé tous les commentaires de ce blog sans autre forme de procès. Précisons que les mesures anti-SPAM y sont peu efficaces précisément à cause du fonctionnement bridé des serveurs de Free, le sémillant Xavier Niel préférant sans doute investir dans la téléphonie mobile plutôt que dans l’hébergement de pages web.

Depuis la privatisation de France Télécom, la guerre des prix entre FAI et opérateurs de téléphonie mobile a fait rage, laissant quelques suicidés sur le bord du chemin du néo-management. Mais c’était, paraît-il, pour le plus grand bien des consommateurs qui, sans cela, on nous l’a bien répété, n’auraient jamais pu bénéficier du haut-débit et de la téléphonie à bas coût. Ah bon ? Qui dit qu’un service public tel que les défuntes P&T ou PTT n’aurait jamais pu sans le saint aiguillon de la concurrence libre et non faussée (pouf pouf) mettre en place de meilleurs outils que les Orange, Free, SFR, Bouygues (qui ont grassement profité, et profitent encore du dépeçage de la Poste et de France Télécom)  ? Par exemple une Poste qui accueille vraiment les usagers plutôt que de les jeter devant des automates entre deux agents d’ambiance débordés, un abonnement téléphonique unique pour téléphones fixes et mobiles, sans formules marketing à la con, un accès internet haut-débit, un hébergement de pages web de qualité… voilà des services (et non des « offres » ou des « produits ») qu’un organisme public aurait très bien été à même de fournir en y intégrant à chaque fois les dernières évolutions technologiques. Rappelons que dans les années 80, le Minitel fut un service innovant et accessible qui ne devait rien au dynamisme du privé ni à la concurrence entre opérateurs. Aujourd’hui, la redondance de réseaux concurrents n’apporte rien, si ce n’est davantage de précarité au travail et de pollution, pour des services dont rien ne prouve qu’ils soient de meilleure qualité que ce qu’aurait pu faire un vrai service public. Il est temps de rebâtir un vrai pôle public de poste, téléphone et télécommunication.

Que revivent les PTT !

Où sont les armes ?

Depuis quelque temps, des militants de LO, des anarchistes purs et durs, des révolutionnaires convaincus, me bassinent avec la révolution armée par opposition au réformisme tiède qui serait celui du Front de Gauche.

De mon côté, je veux bien que le prolétariat en armes abolisse le capitalisme et détruise l’Etat bourgeois, encore que je préfère autant que possible éviter le bain de sang. Mais quand je vois ces braves révolutionnaires mépriser toutes les revendications sociales du front de Gauche et toute tentative de s’emparer du pouvoir par les urnes, j’ai envie de leur demander : « où sont les armes ? »

J’attends toujours la réponse. Pour patienter, j’ai décidé de continuer à oeuvrer au sein du Front de Gauche, histoire de ne pas rester les bras ballants. Les armes finiront peut-être par arriver.

Aux armes, etc.
Aux armes, etc.

Lettre ouverte à un camarade de LO

Mon dernier billet, qui ironisait sans trop de délicatesse sur les accusations portées de façon récurrente par Lutte Ouvrière contre le Front de Gauche et contre Jean-Luc Mélenchon, a suscité un intéressant commentaire de Recriweb, militant de LO avec qui j’ai déjà eu l’occasion de débattre brièvement (nombre limité de caractères oblige) sur Twitter. Ce commentaire, par la densité de son argumentation, me semble soulever des questions de fond sur la gauche, sur mon propre parcours politique, et sur ce qui oppose une organisation comme LO à celle à laquelle j’appartiens aujourd’hui : le Parti de Gauche. Cela m’a donné envie de répondre, non par un commentaire du commentaire, mais par une lettre ouverte qui pourrait contribuer, à sa manière, au débat interne à gauche.

Camarade,

« Il est bon », disais-tu le 24 août dernier en réponse à mon billet intitulé « LO nous brouille l’écoute« , « de ne pas supprimer les cloisons ou de taire nos divergences ». Encore faut-il être clair sur la nature réelle de ces divergences, ce qui implique d’examiner sans anathème ni procès en sorcellerie les objectifs et les stratégies de nos organisations respectives. L’occasion m’est donnée, en rectifiant quelques falsifications ou en dissipant certains malentendus, de faire cet effort de clarté.

LO n’est pas propriétaire du marxisme et du trotskysme.

Je n’ai pas, contrairement à ce que tu affirmes, « qualifié le marxisme et le trotskysme d’appareillage théorique pauvre ». J’ai écrit que certains partis, dont LO, émettaient des signaux politiques de faible qualité (lo-fi), peut-être (entre autres hypothèses) « par pauvreté de leur appareillage théorique ». Mon propos visait évidemment LO, certes, mais certainement pas « le marxisme », ni même « le trotskysme », dont LO n’a pas le monopole (même si LO est peut-être la dernière organisation en France à s’affirmer ouvertement, totalement et exclusivement trotskyste). Il existe en effet bien d’autres groupes qui se réclament du marxisme, décliné dans un de ses héritages, qu’il soit social-démocrate, jauressien, conseilliste, léniniste, trotskyste, stalinien, maoïste, situationniste… – cités ici sans jugement de valeur – chacun pouvant éventuellement se targuer, tout autant que LO, d’un certain légitimisme ès marxisme.

Par exemple, le POI (Parti Ouvrier Indépendant), comporte un courant trotskyste lambertiste et s’inscrit dans la lutte des classes, même s’il comporte aussi des courants non-trotskystes. A l’intérieur du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), la composante trotskyste issue de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire, avec qui LO a plusieurs fois fait alliance, d’ailleurs) garde un rôle décisif. Gauche Unitaire, organisation issue elle aussi de la LCR trotskyste, mais membre du Front de Gauche (coupable de « réformisme » selon LO), prône un « socialisme démocratique », et ses statuts précisent que la « rupture nécessaire » avec le capitalisme « ne se fera probablement pas selon le schéma d’une généralisation des luttes conduisant à un unique et bref affrontement avec le pouvoir central » (donc pas par une unique révolution) mais « sur un double processus de mobilisations sociales prolongées et de consultations populaires » (donc pas par la seule réforme gouvernementale ou parlementaire).

J’en profite pour dire en aparté que je souscris tout à fait à cette idée de « double processus » qui rend à mes yeux caduque la traditionnelle opposition entre révolutionnaires et réformistes. Les élections sont un des moyens légaux de faire de la propagande (ce dont LO ne se prive pas), de peser dans les rapports de force (ce que LO néglige, à mon humble avis) et de déposséder la bourgeoisie de tout ou partie de l’appareil d’Etat (ce que LO refuse sous prétexte qu’il n’y aurait rien à gagner à s’emparer d’un Etat, qualifié de « bourgeois », qu’il faut précisément détruire — je reviendrai plus loin sur cette question).

Je citerai enfin le cas pittoresque du PCOF (Parti Communiste des Ouvriers de France), qui n’est assurément pas trotskyste du tout, mais qui se considère comme authentiquement marxiste-léniniste (prônant toujours explicitement la dictature du prolétariat) et n’en adhère pas moins au Front de Gauche que LO trouve si peu révolutionnaire. Comme quoi la lutte des classes, la révolution, le marxisme, et même le trotskysme, ne sont pas la propriété d’une seule et unique organisation. « La propriété, c’est le vol », disait Proudhon. Le contresens que tu fais, camarade Recriweb, me semble symptomatique d’une tendance de LO à se considérer comme propriétaire du marxisme et du trotskysme, ce qui revient à dénier aux autres le droit de s’en réclamer, ou même de faire un usage non-exclusif de certaines thèses de Marx ou Trotsky (quelques années de militantisme en faveur des cultures libres et contre les abus du Code de la Propriété Intellectuelle m’ont aussi sensibilisé à cette question). Je dois avouer d’ailleurs qu’au Front de Gauche, nous sombrons parfois dans le même travers en nous présentant comme les seuls propriétaires légitimes de la vraie gauche, ce qui n’est pas la manière la plus habile de dénoncer les politiques antisociales menées par un PS qui, pour beaucoup d’ouvriers notamment, est toujours considéré comme « à gauche ».

On est toujours le social-traître, le stalinien, ou le gauchiste infantile de quelqu’un. Quant à moi, si j’ai rejoint le PG, c’est notamment parce qu’il fait figure de parti « creuset » de la gauche où s’amalgament les traditions républicaine, socialiste et écologiste. J’y ai trouvé des gens venus d’autres partis (PS, PC, MRC, FASE, Les Verts, NPA) mais aussi des gens venus comme moi de la mouvance libertaire et/ou du syndicalisme. Avec le Front de Gauche, nous sommes en train de concrétiser ce que le NPA ou le POI, peut-être d’avantage marqués par le trotskysme, ont eux aussi ambitionné (mais avec moins de succès) : dépasser les clivages qui ont rendu la gauche impuissante, et créer une force radicale au service de ce que les uns et les autres, selon leur « tradition » (libertaire, marxiste, républicaine), appellent « le prolétariat », « les ouvriers », « les travailleurs », « la plèbe », « le peuple », voire « la nation ». Bien sûr, tous ceux qui militent pour rendre au peuple (au prolétariat… etc.) le pouvoir confisqué par le Capital n’ont pas forcément envie de fondre leurs traditions politiques respectives (qu’elles soient réformistes, révolutionnaires, ou même qu’elles aient dépassé ce clivage) dans un parti, fût-il creuset, tel le Parti de Gauche. Et c’est bien là le rôle du Front de Gauche (qui n’est pas un parti mais qui est déjà plus qu’une simple alliance électorale de circonstance) : offrir un cadre commun de lutte à des organisations et à des militants non-encartés qui conservent chacun leur identité propre.

C’est sans doute une cause de fréquents malentendus entre nos partis respectifs, camarade Recriweb : tu affirmes que « les révolutionnaires ne sont armés que de la théorie de Marx et de la méthode révolutionnaire de Lénine » ; nous pensons au contraire qu’il ne faut pas considérer Marx et Lénine (ou Trotsky) comme les prophètes définitifs de la vraie foi, et que nous pouvons aussi bien en rejeter certaines thèses (personnellement, je n’ai jamais adhéré à l’autoritarisme de la dictature du prolétariat, par exemple) et puiser chez d’autres auteurs ou acteurs de révolutions passées des thèses et des méthodes d’action. Au Front de Gauche, on ne s’interdit pas les références à des personnages aussi variés (et parfois opposés) que Robespierre, Babeuf, Proudhon, Bakounine, Jaurès, Rosa Luxembourg, Gramsci, Debord, Chomsky, Lordon, et j’en passe. On dirait que pour LO, tout ce qui n’est pas exclusivement marxiste-léniniste version trotskyste selon la norme de LO est rangé dans la catégorie « aile gauche de la bourgeoisie », ce qui condamne LO à rester un groupuscule persuadé d’avoir raison contre tous mais échouant depuis des décennies avec une touchante constance à armer intellectuellement et concrètement la classe ouvrière. Voilà ce que j’appelle « appareillage théorique pauvre ». Nous autres, au Front de Gauche, nous savons que nos organisations respectives ne sont pas objectivement en mesure, chacune de leur côté, d’armer la classe ouvrière, ni de mener des luttes sociales victorieuses, ni de conquérir légalement le pouvoir. Dans tous les cas, il nous faut donc construire un rassemblement plus large qui permette de surmonter sans les édulcorer les dissensions traditionnelles de la gauche. Ce n’est pas gagné, et je crois que certains des initiateurs de ce qui ne devait être au départ qu’une alliance électorale sont les premiers surpris de la dynamique spontanée du Front de Gauche… Mais ça marche ! Pourquoi ? On peut analyser les parcours et les évolutions de chacun, l’habileté des uns ou des autres… Je crois que la nécessité historique y est pour beaucoup.

 

Réforme ou révolution ? Ni l’une ni l’autre, l’une et l’autre… Tout dépend du contexte.

J’ai dit moi-même que je venais de l’anarchisme. Tu me qualifies donc « d’ex-anarchiste enrôlé désormais dans la gauche parlementaire », ce qui rendrait « inévitable » que je me décrédibilise en qualifiant abusivement « le marxisme et le trotskysme » « d’appareillage théorique pauvre ». Je viens de montrer sur ce dernier point en quoi ta réaction contenait une falsification de mes propos. Mais je peux comprendre qu’un militant de LO convaincu d’être membre de la seule organisation authentiquement révolutionnaire, marxiste et trotskyste trouve peu crédible le parcours de quelqu’un passé de « l’anarchisme » (révolutionnaire mais pas marxiste) à « la gauche parlementaire » (donc au réformisme tant décrié par LO). Or, il est possible de voir les choses d’une toute autre façon. Tout d’abord, en adhérant au Parti de Gauche, je n’ai pas tiré un trait définitif sur les idées communistes libertaires qui furent les miennes. La presse bourgeoise aura beau marteler des accusations d’autoritarisme contre Mélenchon (vilipendé pour avoir passé ses vacances chez Chavez, mais aussi parfois carrément comparé à Staline ou à Pol-Pot !), j’ai trouvé dans le parti qu’il co-préside une énorme liberté d’initiative, une pratique assez courante de l’autogestion, et j’ai pu aussi constater que je n’étais pas le seul militant ayant tendance à mêler le noir de l’anarchie au rouge du socialisme. Lorsque Mélenchon appelle le peuple à prendre le pouvoir et donne comme consigne « n’attendez pas les consignes », on peut se demander si c’est moi qui suis un ex-anarchiste rallié à la gauche parlementaire ou si c’est lui, l’ex-trotskyste ex-sénateur et ministre socialiste, qui ne serait pas en train de mettre un peu d’anarchie dans sa République. Pour ma part, je reste et je demeure partisan d’un collectivisme non-autoritaire et de tout ce qui peut contribuer à l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle de l’être humain. Pour cela, je suis prêt à utiliser tous les moyens même légaux. Mais la participation à des élections et aux débats parlementaires ne sont pas une fin en soi : le but reste bel et bien d’abolir la domination de l’homme par l’homme et la société de classes. Le programme du Front de Gauche, qui n’est certes pas un programme révolutionnaire, mais est un programme radical et concret de gouvernement applicable immédiatement, est une première étape, dans le contexte des forces réellement en présence, contexte dans lequel, tu le reconnais toi-même, le prolétariat n’a ni la conscience ni les armes qui lui permettraient d’abolir l’Etat bourgeois. Même dans le cadre limité qu’offre le programme « l’humain d’abord », il manque d’ailleurs selon moi des éléments de radicalité concrète qui auraient pu s’y trouver (je pense au revenu universel de vie, par exemple), mais c’est déjà un bon compromis et nous avons devant nous une réelle occasion d’opérer avec les assemblées citoyennes, les luttes sociales, et une victoire électorale désormais à portée de main, un véritable début de révolution citoyenne. Prôner cette voie nous situe bien dans la gauche radicale et non dans l’extrême-gauche révolutionnaire, quoi qu’en disent les médias bourgeois effrayés par le rouge de nos drapeaux. Mais cette révolution citoyenne est bel et bien un instrument de lutte contre la domination du Capital et ne nous range en rien dans le camp de la bourgeoisie, quoi qu’en disent les trotskystes gardiens de la vraie foi révolutionnaire.

Le Front de Gauche, par la force des choses au moins, n’est pas réductible à « la gauche parlementaire », pour la bonne raison qu’il a très peu de députés et de sénateurs (presque tous issus du seul PCF) et ne peut donc peser qu’à la marge dans le débat parlementaire. En se lançant dans la bataille sociale et en militant pour un referendum sur le TSCG, le Front de Gauche agit même objectivement d’ores et déjà dans un cadre plus extra-parlementaire que parlementaire. Par ailleurs, certains militants du Front de Gauche sont tout à fait prêts, je pense, si le contexte devenait réellement révolutionnaire, à oeuvrer au sein de conseils ouvriers à l’expropriation des capitalistes.

 

L’Etat bourgeois n’est pas bourgeois par nature.

Tu commets une autre falsification en disant : « Fidèle en cela au réformisme, tu imagines l’Etat bourgeois s’auto-détruire par une réforme profonde de l’Etat et de la propriété ». Il n’en est rien. Si j’accepte aujourd’hui la voie que tu appelles réformiste (encore que je récuse la validité de ce terme), c’est parce qu’elle me semble être une des manières les plus propres (dans le contexte actuel) à renforcer nos positions dans notre opposition au Capital. Il ne s’agit absolument pas d’attendre que l’Etat bourgeois s’auto-détruise, mais bel et bien de le plier à nos fins. J’ai pensé autrefois, fidèle en cela à l’anarchisme (et non au « réformisme »), que l’Etat, qu’il soit bourgeois ou qu’il prétende être ouvrier (cela ne faisait pour moi aucune différence), devait être détruit, que tout Etat était synonyme de domination bureaucratique. Aujourd’hui, je pense que c’est l’individualisme libertarien qui gangrène la société, bien plus que l’Etat, fût-il bourgeois. J’en suis arrivé à la conclusion que la priorité ne doit plus être la destruction de l’Etat mais la reconstruction des capacités d’action collective. La destruction immédiate de l’Etat bourgeois était sans doute souhaitable à l’époque où la conscience de classe et la capacité d’auto-organisation collective étaient croissantes dans le prolétariat, mais elle ne l’est plus maintenant que le capitalisme a réussi à atomiser la société en kyrielles d’individus passifs et isolés. L’Etat, même bourgeois, demeure en certains de ses aspects un des derniers remparts contre la domination totale et absolue du Capital. Cet Etat est ambivalent : bien que bras armé de la domination capitaliste, il est aussi dans sa structure actuelle le fruit des luttes sociales des deux derniers siècles. Il n’est pas qu’un tissu de procédures et d’hommes au service du Capital, il est aussi un ensemble de lois conquises par les ouvriers, de fonctionnaires au service de l’intérêt général, qui soignent, éduquent, protègent, transportent, relient en dépit même des obstacles posés par leur propre hiérarchie. C’est sur cet aspect-là de l’Etat qu’un pouvoir de gauche devra s’appuyer, pour mieux lutter contre les forces qui, à l’intérieur de l’appareil d’Etat, sont soumises au Capital. La « réforme profonde de l’Etat et de la propriété » contribuera également à rendre au peuple le pouvoir confisqué par le Capital.

Nous ne nous attendons évidemment pas à ce que cela se passe sans résistance de la part du Capital et de la partie de l’appareil d’Etat qui lui est acquise. Oui, la bourgeoisie se défendra, bien sûr. Mais il ne faut pas pour autant rester tétanisé comme un lapin devant la lumière des phares par les exemples passés de répression sanglante contre le peuple et des gouvernements de gauche ayant réellement essayé de combattre le Capital. Le risque existe toujours, bien sûr, et il convient de le déjouer dans la mesure du possible, mais en aucun cas ce risque ne doit devenir prétexte à l’inaction. Et puis, s’il faut se fonder sur des exemples, les révolutions citoyennes sud-américaines de la dernière décennie montrent bien, même si elles ont leurs limites, que dans le contexte actuel d’affaiblissement de la puissance américaine, des mouvements de gauche radicale forts du soutien populaire peuvent conquérir le pouvoir, transformer l’Etat et l’utiliser pour redistribuer les richesses, pour affaiblir la domination du Capital… sans finir inévitablement comme Allende. En France et en Europe, la paupérisation des classes moyennes fait que toute une partie de la petite bourgeoisie, y compris celle qui pourrait avoir un rôle à jouer au sein de l’appareil d’Etat dans une répression contre-révolutionnaire, a désormais intérêt à s’allier au prolétariat conscientisé contre l’oligarchie… à moins qu’elle ne succombe à la séduction des chiens de garde du capitalisme que sont les mouvements néo-nazis, fascistes, et autres lepénistes. C’est là tout l’enjeu de la stratégie Front contre Front de Mélenchon. Et cet enjeu dépasse de loin le cadre de l’Etat-Nation. Il y a aujourd’hui une convergence internationale des luttes contre le capitalisme et ses hommes de main fascistes. Différents fronts de gauche se sont constitués, chacun à leur rythme, avec plus ou moins de difficultés, voire d’échecs, mais aussi des réussites.

 

Le Front de Gauche est-il dans la majorité ou dans l’opposition à Hollande ?

Voilà la question qui obsède décidément les médias, mais aussi LO ! A quoi cela sert-il d’étudier Marx, Lénine et Trotsky si c’est pour penser comme Jean-Michel Apathie ? Il faudra qu’on m’explique. Mélenchon aura beau répondre inlassablement qu’il est dans « l’autonomie conquérante », refusant d’être dans l’opposition aux côtés de la droite et refusant tout autant de soutenir la politique austéritaire de la majorité formée par le PS et ses vassaux, rien n’y fait. Du côté des médias, rien d’étonnant, il faut alimenter le spectacle en termes simplistes et jouer à essayer de faire dire aux politiciens ce qu’ils font mine de ne pas vouloir dire. On ira même faire de Mélenchon le « meilleur opposant » (sondage à l’appui) à Hollande, en lui reprochant néanmoins « d’éructer » ou de « vociférer » (ce qui relève bien, ne t’en déplaise, camarade, du même champ sémantique que le ton « tonitruant » évoqué par Paul Sorel pour Lutte Ouvrière), afin de mieux souligner son « impatience » et son « intransigeance », qu’on se fera un devoir d’opposer (pour le plus grand plaisir de l’Elysée) à un PCF supposé plus doux. Quant à toi, camarade trotskyste, tu as décidé de ton côté que Mélenchon était « dans la majorité » et même le « revendiquait ». C’est évidemment faux, mais LO veut tellement que Mélenchon soit dans le camp de Hollande, pour mieux pouvoir le ranger dans le camp de la bourgeoisie, que la réalité des discours n’a plus aucune importance. Mélenchon affirme-t-il que le Front de Gauche est prêt à gouverner ? Tu en déduis qu’il veut gouverner avec Hollande, ce qui est pourtant impensable : non seulement Mélenchon a de longue date déclaré qu’il refuserait tout maroquin, mais le PCF, qui était peut-être le plus susceptible de céder aux sirènes du PS a lui aussi refusé (malgré les prophéties contraires des médias) d’aller au gouvernement ; avec « l’autonomie conquérante », Mélenchon a explicitement annoncé que l’objectif stratégique était de ravir le leadership à gauche au PS — c’est dire que si un jour Hollande appelle Mélenchon à Matignon, ce sera parce que celui-ci aura conquis la majorité, soit par un ralliement (peu probable) de nombreux députés PS au Front de Gauche, soit par une victoire du Front de Gauche à des élections anticipées. Que Mélenchon puisse se penser en possible remplaçant d’Ayrault (et même de Hollande), voilà qui n’a rien d’extraordinaire de la part d’un homme qui s’est présenté à l’élection présidentielle. Mais pourquoi diable, camarade, en déduis-tu que ce serait pour gouverner, comme le PS et avec le PS, « l’Etat de la bourgeoisie » plutôt que pour mettre en marche la révolution citoyenne pour laquelle il aura été élu ? Parce que les « politiciens » racontent toujours des « fables », peut-être ? Moi je veux bien, mais fidèle en cela à mon anarchisme viscéral, je mets les « politiciens » de LO dans le même sac. Pourquoi les ouvriers devraient-ils les croire, eux, plutôt que Mélenchon ? Peut-être pour une raison tout à fait objective : si Mélenchon arrive un jour au pouvoir, ce sera à la faveur d’un vaste mouvement social et porté par une alliance de partis différents, tous exigeants et rompus à la critique (contrairement aux vassaux actuels du PS) : il sera sous haute surveillance. Mais en l’état actuel des choses, si LO « renverse » un jour « l’Etat bourgeois » à la faveur d’une révolution prolétarienne (ce qui est bien moins probable qu’une victoire du FdG), ce sera par un coup de force solitaire. Arrivera-t-il alors aux révolutionnaires non soumis à l’orthodoxie de LO la même chose qu’aux Menchéviks, SR et anarchistes de jadis (couic) ? La révolution citoyenne n’est certes pas une révolution prolétarienne, tout simplement parce que le prolétariat n’est plus celui du XIXe siècle. Il n’a pas disparu, contrairement à ce qu’ont longtemps affirmé les médias, mais il a changé : il pèse moins en nombre et en capacité d’organisation collective, il n’a plus dans la société la même place incontournable dans la production de richesses, et il ne peut plus avoir, à lui seul, le rôle révolutionnaire que Marx lui avait assigné. Mais il existe aux côtés du prolétariat une petite-bourgeoisie plus ou moins prolétarisée, souvent intellectuelle, et qui est mûre désormais pour trahir sa classe. Je pense, comme François Ruffin (dans le numéro 55 de Fakir), que c’est l’alliance des ouvriers les plus conscients et de ceux qu’on a souvent moqués sous le terme de « bobos » qui peut aujourd’hui accomplir la révolution citoyenne contre l’oligarchie.

Les divergences entre LO et le Front de Gauche sont réelles et profondes. La stratégie solitaire de LO, à mon sens, est une impasse, qui joue la politique du pire dans l’espoir que cela donne envie aux ouvriers de faire la révolution, et s’il est vrai que le combat anticapitaliste ne passe pas obligatoirement par une adhésion au Front de Gauche, je trouve décidément très obtus le discours consistant à falsifier systématiquement nos propos pour mieux nous qualifier de valets de la bourgeoisie. Néanmoins, j’espère effectivement, camarade, qu’on se retrouvera dans les luttes. Si le sort me place un peu devant, je ne pourrai néanmoins pas m’empêcher de me retourner parfois avec appréhension : un coup de couteau dans le dos est si vite arrivé.

 

Erratum

Dans notre dernier billet, nous citions Laurent Tarillon pour montrer que les profs n’étaient payés que sur 10 mois. Or, notre commissaire du peuple chargé de l’épuration interne nous signale qu’il s’agirait d’une erreur, reconnue par l’auteur lui-même. Si l’on en croit par exemple David Sarrado :

1) Le salaire des enseignants est bien calculé sur 12 mois (et non, comme stipulé, sur 10 mois ramenés à 12)
2) Le temps de préparation des cours est estimé à 2 heures pour 1 heure (et non à 1h30 pour 1 heure)

Donc, par rapport à ce que nous affirmions, les enseignants sont payés plus… mais pour travailler plus (ce qui ne modifie en rien notre analyse du néo-management national-sarkozyste appliqué à l’ex-Education nationale).

Le camarade coupable de ne pas avoir suffisamment vérifié ses sources sera de corvée de pluches et balaiera le kolkhoze.

Non au management de l’Education !

Rien de tel que l’ex-presse national-sarkozyste pour résumer avec la finesse qui se doit les mesures antisociales préconisées par le petit président de l’ex-République en matière d’éducation. Voici donc comment Le Figaro présente les « six piliers » du « projet de réforme du système éducatif », annoncés à l’occasion du bras d’honneur que le sale petit mec en campagne officieuse a adressé en guise de vœux officiels au monde enseignant jeudi 5 janvier 2012 :

• Vers une autonomie des établissements

Pour le chef de l’État, elle serait un «moyen pour garantir que les objectifs nationaux de l’école soient réalisés sur tous les points du territoire ». Le dispositif Éclair, que Nicolas Sarkozy a jugé « remarquable » en a posé les bases. Elle permet aux chefs d’établissement de recruter sur profil leurs enseignants. «Quel meilleur moyen de s’assurer de la cohésion de l’équipe pédagogique? », a-t-il demandé.

On passera sur ce sophisme pitoyable : « l’autonomie » locale serait un moyen d’atteindre les « objectifs nationaux ». Le suivant est remarquable : la cohésion d’une équipe ne peut donc, selon Sarko, être assurée que par l’attribution de pouvoirs arbitraires au chef d’établissement. La fameuse (et fumeuse) « autonomie » sera donc bien celle des « chefs », et non celle des équipes de plus en plus soumises à un flicage intensif, considérées a priori comme déficientes ou en faute, et toujours mises en demeure d’innover avec des moyens en baisse (cette technique de management est d’ailleurs déjà en vigueur dans de nombreux établissements). Les membres de l’équipe pourront être recrutés « sur profil », c’est-à-dire en fonction de leur docilité (le profil « militant syndical », par exemple, ne sera peut-être pas le plus prisé). Il s’agit donc évidemment d’une tentative de mise au pas des profs et des personnels de l’ex-Education nationale, qui seront désormais soumis au même management déshumanisant que celui qui a déjà fait ses preuves dans d’autres secteurs passés du public au privé (souvenons-nous par exemple des vagues de suicides à France Télécom : elles ont efficacement assuré la suppression de plusieurs postes dans la fonction publique).

• De nouvelles missions pour les enseignants

L’objectif est de «revaloriser le métier de professeur, dont la fonction doit être remise au centre de notre projet de société ». Nicolas Sarkozy suggère que les professeurs puissent «accepter de nouvelles manières de travailler, d’être plus présents dans les établissements », autrement dit, sortir du statut de 1950 qui fixe uniquement le nombre d’heures de cours.

Le statut de 1950 n’avait justement pas fixé le nombre d’heures de cours (18h par semaine pour un professeur certifié) à la légère. Comme l’a justement rappelé Laurent Tarillon : « En fait, ce temps a été conçu en prévoyant qu’un enseignant travaille 1,5 heures chez lui pour une heure devant élève afin de préparer ses cours, évaluer les élèves et actualiser ses connaissances dans sa discipline. Cela fait 18 fois 2,5 heures (1 devant les élèves et 1,5 à la maison), soit 45 heures hebdomadaires. En effet, le temps de travail légal de l’époque s’il était légalement de 40 heures par semaine, était en réalité d’environ 42h par semaine, sur 50 semaines. » On notera qu’entre temps, la durée légale du travail a été abaissée, mais pas le nombre d’heures de cours des profs. Quant aux vacances scolaires, souvent considérées par les adeptes de l’esclavage généralisé comme un énorme privilège dont jouiraient les enseignants, elles ne sont tout simplement pas payées. En effet, comme le rappelle toujours Laurent Tarillon, la grille des professeurs « a été, elle aussi, fixée en 1950 au même niveau que les autres cadres de la fonction publique recrutés avec un concours au niveau Bac +3. Mais à cette grille, il (…) a été retiré 2 mois de salaires, puis le résultat a été divisé par 12 (pour recevoir un salaire chaque mois). Par exemple si un inspecteur des impôts est payé 2000 Euros par mois il recevra 24000 Euros par an, alors que pour la même qualification,  un enseignant recevra aussi 2000 Euros par mois mais sur 10 mois, soit  20000 Euros par an. Cette somme est ensuite divisée par 12 et donne 1667 Euros par mois. »

A partir de là, pourquoi diable les profs devraient-ils être « plus présents dans les établissements » ? Pour attendre le client dans un bureau sous-équipé (la maintenance informatique est de moins en moins assurée dans les bahuts, les crédits nécessaires ayant été supprimés) où il leur sera beaucoup plus difficile que chez eux de corriger les copies, préparer les cours, remplir les innombrables paperasses que la bureaucratie manageriale se plaît déjà à faire proliférer, se documenter, mettre à jour leurs connaissances et se former de façon continue aux technologies qui sont déjà obsolètes dès qu’elles ne sont plus nouvelles ? Le but n’est-il pas plutôt de stigmatiser encore davantage aux yeux de l’électorat du Front Nazional des profs réputés fainéants et privilégiés ? De réaffirmer un certain mépris de la culture et de l’éducation propre à ramener au bercail national-sarkozyste les beaufs tentés par La Pen ?

Les anciennes « manières de travailler » des profs ont pourtant permis à la population française d’atteindre un niveau d’alphabétisation encore jamais vu dans l’histoire, comme le souligne par exemple Emmanuel Todd dans Après la démocratie. Ce bilan est-il donc si négatif qu’il faille chercher de « nouvelles manières de travailler » en tout point copiées sur l’exploitation des travailleurs du privé ?

 

• Salaires augmentés et carrières revalorisées

En contrepartie de ce nouvel investissement, leur rémunération «devra être considérablement augmentée». Car, en terme de salaires, la France se classe en dernière position d’un classement de 10 pays établi par l’OCDE. Les conditions de travail devront aussi être améliorées, notamment avec «la mise à disposition de bureaux » et l’évaluation par le chef d’établissement, ébauchée par Luc Chatel, sera le «premier pas » vers cette «nouvelle conception du métier de professeur », à condition que «les compétences disciplinaires continuent à être évaluées par l’inspecteur d’académie ».

Les ébauches de Luc Chatel n’ont pourtant pas été perçues comme une « amélioration des conditions de travail » par les enseignants qui ont déjà fait grève le 15 décembre 2011 contre le projet du ministre manager de l’ex-Education nationale. Sarko ne dit d’ailleurs pas où les chefs d’établissement vont bien pouvoir trouver des bureaux à mettre à disposition de tous les enseignants. En supposant que cela ne soit pas tout bonnement impossible en terme d’espace, il va falloir de sacrés travaux d’aménagement dans tous les établissements pour y parvenir. Comment seront-ils financés ? Et de telles dépenses sont-elles vraiment prioritaires alors que les moyens modernes de communication permettent justement le travail à distance et donc à domicile (les bulletins de note, les cahiers de texte, les livrets de compétence… sont déjà le plus souvent dématérialisés et remplis via internet par les profs) ? S’il s’agit de permettre aux élèves d’avoir des entretiens individuels en dehors des cours, rappelons que les profs le font déjà, bien évidemment, mais surtout qu’il existe des personnels qualifiés pour s’occuper des questions individuelles : surveillants, assistantes sociales, conseillères d’orientation, infirmières, médecins scolaires, psychologues… qui font de plus en plus cruellement défaut suite aux innombrables suppressions de postes décidées par le même Sarko qui prétend à présent vouloir « améliorer les conditions de travail » des profs.

• Mettre fin au collège unique

La réforme devra «mettre fin aux faiblesses du collège unique, qui n’arrive pas à prendre en compte correctement la diversité des élèves». Deux pistes sont évoquées: «recentrer la 6e et la 5e sur les enseignements fondamentaux en assurant une meilleure continuité avec le primaire » et «assumer la diversité des parcours en 4e et 3e », car le collège actuel ne prépare, selon le président, qu’à l’enseignement général et pas à l’enseignement professionnel.

Le petit président de l’ex-République ne dit pas en quoi le « collège unique » n’arriverait pas à « prendre en compte la diversité des élèves ». Est-ce un mauvais souvenir de son propre redoublement en classe de sixième qui lui fait dire cela ? On voit bien que ce discours vise en réalité à permettre d’exclure du système scolaire dès la fin de 5ème des élèves en difficulté auxquels on offrait jusque là des possibilités de remédiation en les maintenant jusqu’au bout au collège. Ils pouvaient ainsi accéder à cette culture générale qui paraît si inutile à l’éminent représentant de l’inculture bling bling qu’est Sarkozy.

• Valoriser l’alternance  au lycée

Le chef de l’État suggère que la formation en alternance devienne obligatoire en dernière année de CAP ou de bac professionnel, la jugeant comme un remède au chômage de ceux qui n’accèdent pas à l’enseignement supérieur. Ce qui impliquerait d’augmenter de 200.000 par an le nombre de contrats avec les entreprises.

Il s’agit ici ni plus ni moins que de liquider les lycées professionnels et les postes qui vont avec (pour le plus grand plaisir des agences de notation), comme l’a bien démontré Jean-Luc Mélenchon : « Mais personne ne se préoccupera bien sûr de savoir comment une telle masse de jeunes vont pouvoir être accueillis en entreprise dans de bonnes conditions. Et cela alors même que leurs capacités d’accueil sont déjà saturées ! »

• L’efficacité  à moyens constants

Le maître mot: optimiser. «Un système scolaire plus efficace mais à moyens constants », résume Nicolas Sarkozy. «La question n’est pas celle des moyens, qui ont augmenté de 80% ces tr dernières années, la question, c’est d’oser le changement.»

Sarkozy ment sur toute la ligne, et prend les Français pour des cons en parlant d’optimisation à moyens constants alors qu’il liquide tout bonnement le service public de l’Education nationale. Mais prenons-le au mot, et « osons le changement », y compris en matière d’emploi du temps. Sauf que c’est le sien qu’il faut changer, plutôt que celui des profs : en avril-mai 2012, accordons-lui beaucoup de temps libre.