Grogne

« Mélenchon a raison de dire que certains fâchés ne sont pas fachos, en revanche 100% des fachos sont fâchés. J’ai compté.

La colère est peut-être l’affect-socle de l’extrême-droite. Le facho n’est pas seulement en colère contre la libération anticipée d’un violeur, il est en colère contre tout. La colère lui est un diapason réglé dès le matin, une disposition en attente d’un contenu. Il lui reste à pointer dans n’importe quel objet le truc qui fâche, et à toujours y revenir, et à sembler tirer de ce ressassement une joie mauvaise. (…)

L’extrême-droite, c’est peut-être ça : une mauvaise humeur qui se prend pour un projet politique. Et l’anar de droite ? Une pente contestataire que le passage aigre du temps dégrade en mauvais caractère.

La mauvaise humeur s’autoalimente. Plus elle m’envahit plus je l’exprime, plus je l’exprime plus elle m’envahit. »

François Bégaudeau, Notre joie, Pauvert, 2021

Réac-publicains

« Le glissement a commencé dans les années 1980, quand un honorable aéropage autoritaire a brandi l’étendard républicain pour monter au front contre deux sabotages internes de l’école : le voile, les pédagogues — nous y revoilà.

Serviteur le plus zélé de la cause, Onfray rappelle le péché originel des pédagogues : d’avoir détruit les fondamentaux de l’école de la République, à savoir : le prof sait, l’élève ignore ; le prof parle, l’élève écoute ; le prof dispense son savoir, l’élève l’avale et le recrache en contrôle. L’élève a deux compétences : s’asseoir et se taire. Un bon élève est un élève qui ferme sa gueule — il l’ouvrira quand il sera prof, s’il n’a pas pu mieux. En attendant, c’est à lui d’en chier, comme au service militaire qui avait du bon, qui soudait la nation. Faire ses classes, être en classe. On n’apprend pas sans douleur, qu’est-ce que tu crois ! éructe le vieux grognard. Moi ma mère si ça rentrait pas elle me foutait une torgnole, eh bien je peux te dire que la tirade de Cyrano à la fin je la connaissais par coeur. Et je la connais encore. C’est un roc c’est un pic c’est un cap que dis-je c’est un cap c’est une péninsule. Et maintenant ils viennent nous casser les couilles à interdire la fessée non mais franchement. On n’est pas en Suède. La preuve on est en France.

Circularité toujours : la langue autoritaire porte, produit, exprime, redouble une pensée autoritaire dont l’opération paradigmatique est comme de juste un rappel à l’autorité. La langue autoritaire soutient et se soutient d’une pensée autoritaire qui veut des maîtres. »

François Bégaudeau, Notre joie, Pauvert 2021, p.71

Communisme

« On ne va au communisme que par le communisme, par un “en bas” fait d’enrichissement des droits de la personne pour construire non pas le “je ferai” du candidat à la présidentielle, mais le “nous faisons” de travailleurs mobilisés pour décider effectivement du travail et de la production au niveau tant micro que macroéconomique. Avec des fonctions étatiques directement assumées par les citoyens-travailleurs, et avec des solidarités internationales au ras d’une humanité dont les zoonoses nous rappellent qu’elle est une et indissociable de tous les vivants dans leur métabolisme avec la nature. (…)

Dire “le communisme, c’est le régime général de sécurité sociale”, c’est — littéralement  — tomber des nues, revenir sur terre. »

Bernard Friot,
in Bernard Friot & Frédéric Lordon, En travail,
Conversations sur le communisme, La Dispute, 2021

Populisme

« Quant au prétendu “populisme de droite”, on évitera de recourir à cette expression, qui est trop souvent une façon complaisante de nommer l’extrême-droite. Rhabiller en “populistes de droite” des fascistes, des racistes et des nationalistes, c’est leur faire une offrande inespérée. C’est présenter en “amis de peuple” ses plus farouches ennemis. »

Manuel Cervera-Marzal, Le populisme de gauche,
Sociologie de la France Insoumise, La Découverte, 2021

Fâchés… pas fachos ?

« Les appels du pied aux “fâchés pas fachos” ont-ils porté leurs fruits ? Non. Lorsque les populistes de gauche s’avancent sur le terrain des populistes de droite, les transferts de voix sont au mieux à somme nulle, au pire au bénéfice du Rassemblement national. Au premier tour de la présidentielle de 2017, 4% des électeurs de Marine Le Pen 2012 ont voté Mélenchon, et 4% des électeurs de Mélenchon 2012 ont voté Marine Le Pen. Match nul, donc. Aux européennes de 2019, les instituts de sondage estiment que la proportion d’électeurs de Le Pen 2017 ayant voté pour la liste de Manon Aubry est proche de 0%. A l’inverse, 7% des électeurs de Mélenchon 2017 ayant voté en 2019 ont choisi la liste conduite par Jordan Bardella. On peut y ajouter les 2% ayant opté pour la liste Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan. Cela signifie qu’environ 300 000 personnes ayant voté Mélenchon en 2017 ont migré vers l’extrême-droite aux européennes de 2019, alors que moins de 10 000 personnes ont fait le trajet inverse.

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Quand il existait un parti socialiste

« Le parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l’organisation économique et politique du prolétariat. »

Déclaration de principe de la SFIO, 1905

Coalition antiraciste anticapitaliste

« Si donc, pour faire dans les grands mots, on devait formuler une éthique politique des luttes, ou de la coexistence des luttes, elle aurait pour premier principe de ne rien faire dans sa lutte qui puisse nuire aux autres luttes. A commencer par simplement s’abstenir de les débiner — comme inutiles distractions. Et aussi de passer par des lieux, des supports, ou des “alliés”, fussent-ils de rencontre, instrumentaux même, qui font objectivement du tort aux autres luttes. Par exemple : on ne va pas poursuivre la sortie de l’euro avec les racistes du RN (quand ils la poursuivraient…) ou les “souverainistes des deux bords” ; on n’entreprend pas de sauver le peuple de la classe ouvrière par la “Révolution nationale” ; on ne fait pas des procès pour racisme à des militants marxistes au seul motif de leur préférence pour la lutte des classes, etc. Moyennant quoi on laisse quelque chance à des petits miracles comme, par exemple, le mouvement Lesbians and Gays Support the Miners pendant les grèves de 1984 en Grand-Bretagne, ou encore, plus étonnant, ce rapprochement, en 1968, des Young Patriots, groupe de salariés blancs pauvres de Chicago, cochant à peu près toutes les cases du White trash (musique country, armes, drapeaux confédérés)… avec les Black Panthers, dont le leader dans l’Illinois décida de prêter moins d’attention à leurs boucles de ceinturon à pistolets croisés qu’à leur programme concret d’actions, vit qu’en réalité tout était réuni pour une alliance des luttes antiracistes et anticapitalistes, d’où naquit une improbable mais bien réelle Rainbow Coalition. L’idée étant qu’à, la fin ces rapprochements “miraculeux” deviennent un peu plus de l’ordre de l’ordinaire. »

Frédéric Lordon, Figures du communisme, p.246, La fabrique, 2021

Cucul

« Le “cucul”, c’est l’amour immodéré de la concorde, immodéré parce qu’il va au point de ne plus voir quand il y a de la discorde. Le signe indubitable de la “cuculerie” réside dans une passion si angoissée de l’harmonie sociale qu’elle ne peut pas supporter la moindre vision de conflit. D’où suit nécessairement l’évacuation de toute politique, ou plutôt sa dissolution caractéristique dans la morale — d’une part dans le partage entre la qualité morale des “cuculs” et la défectuosité des autres (qu’on ne sait pas comment qualifier), d’autre part dans la conversion de l’action politique en entreprise de redressement (des défectueux) et d’appels aux élans (de tous). »

Frédéric Lordon, Figures du communisme, La Fabrique, 2021

Presse libre

« Que les capitalistes investissant dans la presse lâchent la rentabilité financière, ça n’était pas très difficile à comprendre : le pouvoir d’influence vaut bien quelques fonds perdus, il résulte que les propriétaires seront d’autant moins enclins à partager le pouvoir qu’il leur reste — le pouvoir de la ligne. Ou alors il faut aller très loin dans les hypothèses héroïques, et imaginer que “faire vivre la presse du monde libre” offre en soi une redorure symbolique autosuffisante, semblable à celle que d’autres tirent du mécénat d’art. »

Frédéric Lordon, Figures du communisme, La Fabrique, 2021

Fascisme

« Dire que le danger est à venir constitue une façon d’éviter de dire qu’il est déjà là. Or le fascisme est actuel, quotidien, banal. Il se décline au jour le jour, intervient et structure la société, dans les institutions et jusque dans nos propres luttes. Que dire d’un Etat dont la police — institution sur laquelle il s’appuie entre toutes — vote déjà majoritairement pour l’extrême-droite, assume une histoire coloniale et raciste, et abat de plus en plus de jeunes hommes dans les quartiers populaires ? Horheimer disait : “celui qui ne veut pas parler du capitalisme doit se taire à propos du fascisme.” A nous d’ajouter : “Celui qui ne veut pas parler du fascisme doit se taire à propos du capitalisme.” »

Antonin Bernanos, « Fascisme, police et contradiction »,
in Police, La Fabrique, 2020

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