Oui au RIC, non au fétichisme du RIC

Le mouvement des Gilets Jaunes a connu plusieurs phases : d’abord apparu comme un mouvement anti-fiscal aux relents poujadistes, il s’est enrichi ensuite de revendications sociales et démocratiques à dominante progressiste (au point qu’une bonne partie d’entre elles figurent déjà dans le programme « L’Avenir en commun » de la France Insoumise) qui ont permis à certains militants de gauche ou syndicalistes d’abord réticents (j’en suis) de converger finalement avec cette lutte populaire. D’abord cantonné à un blocage des flux, le mouvement a ensuite pris une dimension insurrectionnelle avec des assauts lancés contre les lieux de pouvoir (Elysée, préfectures…). Après plus d’un mois d’actions soumises à une répression sans précédent de la part d’un pouvoir aux abois, une revendication a émergé parmi les Gilets Jaunes, sur les ronds-points occupés, les barrages, dans les groupes Facebook, les boucles Telegram, via aussi certains des initiateurs du mouvement : le Referendum d’Initiative Citoyenne (RIC). 

Cette idée ne date pas d’hier. Selon Dominique Rousseau, le référendum d’initiative populaire « était [déjà] prévu dans la Constitution de 1793. Les lois étaient votées par l’Assemblée et devaient être envoyées dans les départements ; si, dans les quarante jours, dans la moitié des départements plus un, le dixième des assemblées primaires faisait des objections, un référendum devait être organisé ; sinon, la loi était définitivement adoptée ». La Commune de Paris en 1871 a brièvement appliqué la démocratie directe. En 2001, Arnaud Montebourg défendait également l’idée de referendum d’initiative populaire, et en 2014 le Parti de Gauche avait organisé une votation citoyenne à propos du referendum révocatoire, qui figura par la suite dans le programme de Jean-Luc Mélenchon en 2017
Le referendum d’initiative populaire ou citoyenne existe déjà dans plusieurs Etats : en Suisse, en Italie, en Slovénie ou encore en Californie, avec différentes modalités et restrictions. 

Quant aux Gilets Jaunes, la revendication du RIC a d’abord été incluse parmi 42 propositions (plutôt progressistes) aussi variées que le rétablissement de l’ISF, le SMIC à 1300€, l’accueil des réfugiés… Elle traduit évidemment une demande de démocratie tout à fait louable au moment où la monarchie présidentielle de la 5e République semble à bout de souffle et laisse le citoyen avec le sentiment d’être dépossédé de toute possibilité de peser réellement sur les politiques menées. Personnellement, je soutiens entièrement cette demande et accorde peu de poids aux objections les plus couramment posées : le RIC pourrait permettre le retour de la peine de mort ou autre mesure réactionnaire, ce serait la porte ouverte à tous les abus démagogiques, la possible révocation des élus conduirait à l’instabilité, etc. En fait, il s’agit là d’un procès fait par avance au peuple, suspect de mal penser et de pouvoir mal voter. On peut d’ailleurs transposer la même suspicion sur les élections. Effectivement, le peuple peut faire démocratiquement des choix contestables. Sinon, Macron n’aurait pas été élu président. En fait, il s’agit là d’un procès intenté à la démocratie elle-même. Interrogé sur le RIC et sur l’hypothèse d’une remise en cause du mariage pour tous par ce bais, le député Alexis Corbière n’a pas écarté l’éventualité, précisant tout de même qu’un RIC aurait toutes les chances de « relégitimiter » (terme maladroit) le mariage pour tous, la population étant majoritairement acquise désormais à celui-ci. Les tartuffes qui ont aussitôt accusé bêtement Corbière de vouloir remettre en question le mariage gay (il n’avait évidemment rien dit de tel) devraient remettre en question l’élection présidentielle autant que le RIC : en effet, lors de l’élection présidentielle de 2017, le candidat François Fillon qui était le grand favori avant l’affaire Pénélope, était un adversaire résolu du mariage pour tous, sur lequel il avait promis de revenir. Pourtant, je n’ai vu à l’époque aucun partisan du mariage pour tous réclamer la suppression de l’élection présidentielle parce que trop dangereuse.

En réalité, il existe évidemment des garde-fous possibles vis-à-vis du RIC. On peut imaginer que des éléments de loi soient sécurisés par une constitutionnalisation, et prévoir également un seuil plus important de signatures pour pourvoir lancer un referendum portant modification de la constitution. Le RIC n’est donc pas l’objet maléfique que ses contempteurs hâtifs veulent y voir.

Pour autant, le RIC, comme tout arsenal institutionnel, n’est pas non plus une baguette magique. En effet, pour lancer une campagne de signatures et ensuite une campagne en vue du « oui » ou du « non » au referendum ainsi suscité, il faut une capacité de mobilisation de l’opinion que des forces s’appuyant par exemple sur la propriété des médias ont bien davantage que les simples citoyens ou les forces politiques, associatives ou syndicales bénéficiant de moins de moyens que les 10 milliardaires possédant aujourd’hui 90% des grands médias français. Ainsi, des forces émancipatrices devraient déployer bien plus d’énergie pour obtenir des avancées sociales ou écologiques que l’oligarchie pour maintenir le statu quo. C’est d’ailleurs ce qui s’observe en Suisse où, comme le rappelait une émission du site Arrêt Sur Images, « référendum ne veut pas forcément dire pouvoir direct du citoyen de proposer des lois : ce sont des groupes constitués, bien souvent, qui arrivent à récolter assez de signatures pour imposer un référendum ». Dans ces conditions, on peut concevoir le RIC comme un outil d’approfondissement de la démocratie, de préférence dans le cadre d’une refonte globale des institutions en vue de l’instauration d’une 6e République démocratique, écologique et sociale. Mais aucune réforme institutionnelle et aucun outil juridique ne sauraient éliminer complètement les rapports de domination qui traversent la société. Le droit n’est toujours qu’un rapport de force cristallisé, et pour que le rapport de force soit favorable au peuple contre l’oligarchie capitaliste, on ne peut s’en remettre aux institutions, fussent-elles plus démocratiques que les institutions actuelles. Le renforcement de la démocratie dans les institutions n’est donc pas une fin en soi de l’action politique et sa réalisation ne saurait permettre comme par magie le renversement des dominations de classe. 

Or, depuis quelque temps, on observe au sein du mouvement des Gilets Jaunes, à travers des prises de position de Maxime Nicolle (alias Fly Rider), par exemple, mais aussi via une propagande intensive sur les réseaux sociaux de « Gentils Virus« , à une grande offensive pour restreindre les revendications des Gilets Jaunes au seul RIC, au motif que tout le reste s’en suivrait une fois le RIC obtenu. Derrière cette offensive, nul autre qu’Etienne Chouard, promoteur infatigable du RIC depuis des années, qui fétichise celui-ci comme il l’avait déjà fait avec le tirage au sort, particulièrement en 2014, lors de la création du Mouvement pour la 6ème République, que ses partisans avaient violemment trollé. On rappellera donc, y compris au camarade François Ruffin (qui semble l’avoir oublié), qu’Etienne Chouard s’est rendu infréquentable aux yeux de toute la gauche (y compris de Frédéric Lordon) par ses propos confusionnistes en faveur du nazi Alain Soral (qu’il qualifiait de « résistant »), sa manière de dire que le FN était « de gauche », son adhésion aux thèses complotistes de Thierry Meyssan, Eustace Mullins ou Anthony Sutton, bref par sa proximité avec l’extrême-droite, et que non, il n’a pas du tout mis fin à « ses étranges liens ». Lorsqu’il a fini par reconnaître le racisme, le sexisme et l’autoritarisme de Soral (qu’il avait longtemps niés), puis par retirer de son blog le lien vers le site de Soral (lien qu’il a ensuite remis, avant d’enlever tous ses liens sans distinction !), il l’a fait, contraint et forcé (pour pouvoir s’occuper de ses « ateliers constituants sans plus avoir à se justifier de sa coupable complaisance avec l’extrême-droite la plus infâme), en des termes qui restent totalement inadmissibles, reconnaissant tout de même à Soral d’être dans une « lutte légitime et courageuse contre de redoutables projets de domination » (« résistance qui m’intéresse toujours et dont je ne me désolidarise pas », dit-il) — omettant de signaler que l’obsession du nazi Soral n’est rien d’autre qu’une prétendue « domination juive ». Il précisait aussi : « je supprime le lien de mon site vers Soral. Désormais, je ferai le filtre, en évoquant moi-même les auteurs que je trouve utiles, comme Shlomo Sand, Jacob Cohen, Bernard Lazare, Israël Shahak, Gilad Atzmon, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Mearsheimer et Walt, Éric Hazan, etc. » Il réalisait ainsi le tour de force de mettre sur le même plan que des auteurs de gauche comme Eric Hazan les délirants Jacob Cohen et Gilad Atzmon, proches de Soral, ce même Soral dont il faisait mine de se distancer (de bien mauvaise grâce décidément !). Mais de l’eau a peut-être coulé sous les ponts depuis 2014 ? Cela reste à prouver. Le 24 novembre 2018, Chouard relayait encore sur sa page Facebook une publication de Jean Bricmont, défenseur des négationnistes et soutien de l’UPR, le parti confusionniste d’Asselineau pour lequel Chouard avait d’ailleurs appelé à voter en 2017. Sur son blog, il annonce aussi un rendez-vous le 30 décembre 2018 avec le complotiste belge Michel Collon. Il en faudra davantage pour prouver le réel changement de Chouard auquel Ruffin semble vouloir croire.

Montage vidéo de Yannis Youlountas, militant anarchiste qui connaît bien Chouard

Au fond, le problème du fétichisme chouardien sur le RIC, c’est aussi qu’il rabougrit la lutte. Le mouvement des Gilets Jaunes a pris de l’ampleur lorsqu’il s’est élargi à d’autres revendications, plus sociales et démocratiques, que la seule demande d’annulation de la hausse de la taxe sur l’essence. Ces revendications, notamment celles portant sur la restauration pleine et entière de l’ISF ou l’annulation du CICE, heurtent de plein fouet la substance de la politique de Macron, cette politique entièrement au service des plus riches. En tentant de tout restreindre au seul RIC, les chouardiens offrent à Macron une porte de sortie inespérée : oubliés le SMIC, l’ISF, les salaires, les services publics, les retraites… Une vague promesse de mise à l’étude du RIC pour une future réforme institutionnelle et tout le monde peut rentrer chez soi. Merci Chouard. Sauf qu’heureusement, les Gilets Jaunes ne tombent pas tous, loin de là, dans le fétichisme chouardien. François Ruffin a d’ailleurs brillamment rappelé lors de sa présentation de la future proposition de loi sur le RIC du groupe France Insoumise (malgré son hommage mal inspiré à Chouard) que rien ne saurait remplacer les luttes et qu’il ne fallait pas se rendormir une fois la revendication du RIC formulée. 

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste féministe autogestionnaire laïcard partageux

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