Hégémonie

« On voit donc ici trois options, une sociale-démocrate, une communiste révolutionnaire et une préfiguratrice de l’anarcho-syndicalisme, qui dessinent trois manières de représenter la classe ouvrière dans son unité. Toutes sont liées à un aspect de l’expérience ouvrière mais aucune ne peut prétendre à l’hégémonie. L’histoire postérieure du mouvement ouvrier les verra proposer des manières souvent concurrentes, parfois complémentaires, comme lors de la Commune de Paris de 1871, de réaliser l’union ouvrière. Si elles ont toutes contribué aux victoires ouvrières des décennies qui ont suivi la révolution de 1848, leur potentiel révolutionnaire peut sembler aujourd’hui en partie épuisé. Mais elles sont porteuses de leçons qu’il est possible aujourd’hui de reprendre.

La première de ces leçons est que la construction de l’unité ouvrière, loin d’être le résultat mécanique de l’industrialisation, se trouve à l’intersection de processus économiques, techniques, politiques, intellectuels interconnectés, dans lesquels les ouvriers et les ouvrières tiennent une place centrale, mais ne sont pas les seules forces présentes. Le mouvement ouvrier français est un creuset où la conscience de classe naissante se nourrit des discours et des pratiques des républicains, des socialistes, et même des interactions avec la bourgeoisie libérale.

La deuxième leçon de cette histoire est qu’il doit émerger de ce creuset un processus de mise en commun (qu’on l’appelle « fédération », « centralisation » ou « solidarité ») des initiatives des travailleurs et des travailleuses, pour constituer une puissance capable de porter une représentation de classe.

La troisième est que les épisodes révolutionnaires sont des moments clés où de tels processus peuvent devenir visibles, légitimes et efficaces, mais sont aussi porteurs de dangers. Les victoires populaires de juillet 1830, février 1848 ou février 1871 donnent de la force aux ouvriers et aux ouvrières, mais ont chaque fois été le prélude de réactions bourgeoises souvent sanglantes.

Rester ouvert, unitaire et vigilant : voilà ce à quoi le mouvement ouvrier français du début du XIXe siècle engage ceux et celles qui aujourd’hui souhaitent hériter de cette histoire pour en revivifier le pouvoir émancipateur. »

Samuel Hayat, « La construction historique de l’unité ouvrière »,
in Nouveau peuple, nouvelle gauche,
Les livres de l’Institut La Boétie, éditions Amsterdam, 2025

Exégèse :

Les passages du texte de Samuel Hayat que j’ai mis en gras me remémorent pourquoi j’avais adhéré au Parti de Gauche en 2012 : parce qu’il se présentait comme un « parti creuset » de la gauche, avec pour devise « Ecologie, Socialisme, République » — devise que Jean-Luc Mélenchon déclinait alors ainsi : « Il n’y a qu’un seul écosystème qui rend la vie humaine possible, donc il y a un intérêt général humain. Et s’il y a un intérêt général humain, il est plus important que les intérêts particuliers et il a des droits antérieurs aux intérêts particuliers. » Pour moi qui venais plutôt de la mouvance communiste libertaire, ce syncrétisme avait pour vertu d’oeuvrer à l’unité de mon camp social et au dépassement de son impuissance.

Des camarades constatant qu’aujourd’hui j’ai pris mes distances avec le césarisme de Mélenchon m’affirment que l’autoritarisme a toujours été constitutif du personnage et des organisations qu’il a fondées (Parti de Gauche ou France Insoumise), que je savais bien où j’avais mis les pieds, que j’ai bien tort de m’en plaindre, qu’il faut ce qu’il faut, que ce qui compte c’est le programme, et que je n’ai qu’à me ranger derrière le chef parce que c’est ça ou rien et que sinon je suis un traître… Et pourtant, aussi loin que je me souvienne, même si bien sûr les qualités de tribun du personnage ont contribué à me convaincre à l’époque, ce n’est pas l’idée de suivre un chef qui m’avait séduit, ni même la possibilité de consommer un beau programme livré tout cuit sans que j’aie eu à me soucier de sa confection, mais bien la perspective de réaliser l’unité des trois grands courants du mouvement ouvrier décrits par Hayat. Le reste, je m’en accommodais comme d’un moindre mal tant que la consigne était « n’attendez pas les consignes » et non « fermez vos gueules ou c’est la purge ».

Or, je constate qu’aujourd’hui, Mélenchon et son mouvement incarnent bien par leur participation aux institutions et leur programme gentiment keynésien — et quoiqu’ils n’aient que des insultes à la bouche contre les « soce-dems » — le courant social-démocrate réformiste. Mais au-delà des postures radicales qui ne feront croire qu’à la bourgeoisie la plus inculte que la FI serait « d’extrême-gauche », il y a bien peu de place pour le communisme révolutionnaire et encore moins pour l’anarcho-syndicalisme. Mélenchon et son organisation ont peut-être gardé le côté autoritaire du marxisme-léninisme, mais pas les formes de démocratie et d’autogestion conquises par le mouvement ouvrier dans ses différentes organisations politiques et syndicales. Même si Manuel Cervera-Marzal a pu qualifier d’anarcho-césarisme l’autocratie gazeuse de la France Insoumise, on serait bien en peine d’y trouver la moindre trace de pratique libertaire. Les postes des cadres décisionnaires n’y sont par exemple pas attribués par mandat électif révocable à tout moment mais par cooptation au sein d’un petit clan.

Plus grave, l’histoire du PG puis de la FI montrent surtout que la priorité du fondateur est la conquête de l’hégémonie sur les autres courants et organisations de la gauche et non la victoire de notre camp social. Sinon, Mélenchon aurait négocié avec Hamon pour se qualifier au premier tour de la présidentielle en 2017, et avec le PCF pour obtenir davantage de sièges de députés, puis pour rebâtir une candidature unitaire en 2022. Certes il y a eu la NUPES puis le NFP… que les organisations ont lancés en catastrophe pour sauver les meubles… puis aussitôt détruits pour reprendre leur course à l’hégémonie. Mais en purgeant ses député·e·s les plus ouvertement unitaires à la veille des législatives de 2024, le mouvement a montré où était sa priorité la plus prioritaire.

Déjà en 2017, contre le vote des militants locaux, la FI avait parachuté un proche de Mélenchon dans ma circonscription pour les législatives.
En 2020, lors des municipales, la FI avait décidé de favoriser les assemblées citoyennes… mais à condition d’en avoir le total contrôle. Chez moi, les Insoumis qui avaient joué le jeu s’étaient retrouvés en porte-à-faux quand une ancienne porte-parole du PS sous Valls investie par la FI avait coupé court aux discussions et était allée nouer un accord de coin de table avec le PCF, loin du tumulte citoyen.
En 2023, Mélenchon avait essayé d’imposer son autorité à l’intersyndicale mobilisée pour les retraites et s’était assis sur le choix de l’intergroupe NUPES d’aller au vote sur la loi Borne (avec une chance sérieuse d’obtenir une majorité pour refuser la retraite à 64 ans).
En 2024, ni la FI ni les autres partis qui composaient le NFP n’avaient favorisé la structuration des collectifs unitaires locaux en lien avec les syndicats et les associations citoyennes.
Aux municipales de 2026, chez moi à Pantin, la FI a poussé le sectarisme jusqu’à refuser la fusion au 2ème tour avec la liste unitaire formée par le PS (aile gauche), le PCF, l’APRES et Debout, laissant ainsi le maire issu de l’aile droite du PS et soutenu par Place Publique être réélu pour un 5ème mandat.

En imposant sa quatrième candidature à la présidentielle, en s’affranchissant du collectif, je doute que Mélenchon soit en mesure de rassembler assez largement pour contrer la menace fasciste qui sera cette fois très concrète en 2027. C’est pourquoi je défends l’idée d’une primaire de la gauche, et dans ce cadre, la candidature de Clémentine Autain, dont les propositions sont plus radicales que celles des autres candidat·e·s, avec notamment la Sécurité Sociale de l’alimentation. Elle me semble avoir aussi, contrairement à Mélenchon, une capacité à dialoguer avec d’autres pour rechercher l’unité, et à se plier au jeu démocratique (puisqu’elle, contrairement à Glucksmann, Hollande, Guedj ou Mélenchon, est prête à prendre le risque de perdre lors de la primaire). Sur les questions internationales, elle est moins campiste qu’un JLM, et sur les questions de racisme, elle n’a jamais eu les élans confusionnistes d’un Mélenchon ou d’un Ruffin. Enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, elle a une meilleure capacité à déviriliser la politique (j’avoue que je n’en peux plus de ses militants insoumis qui me vantent « les couilles » de leur champion). Sans visée hégémonique, elle me semble mieux placée pour opérer une « mise en commun » unitaire et respecter l’autonomie syndicale et les contre-pouvoirs en restant « ouverte, unitaire et vigilante ». Elle ne révère pas la figure controversée de François Mitterrand (auteur du « tournant de la rigueur » en 1983, tournant sur le dos à son programme de 1981) et ne présente pas le risque, si elle est élue, de se couler dans les habits autoritaires de la monarchie présidentielle, de ne tenir aucun compte de ses alliés ou du mouvement social, et d’opérer des tête-à-queue stratégiques ou programmatiques sur le fondement de son seul génie personnel.

Le communiqué d’Adrien Quatennens qu’on aurait aimé lire

« Suite à la révélation par le Canard enchaîné d’une main courante déposée par mon épouse, je suis obligé de m’expliquer au sujet de violences conjugales que j’ai commises et qui sont en totale contradiction avec l’engagement féministe que j’affiche.

Oui, j’ai bien donné une gifle à ma compagne il y a plusieurs mois et je n’ai pas eu le courage à l’époque d’en parler publiquement ni d’en tirer les conséquences.

Oui, plus récemment, lorsqu’elle m’a fait part de son intention de divorcer, je lui ai pris le poignet et j’ai essayé de lui prendre de force son téléphone, à la suite de quoi elle est allée déposer une main courante. Certes, elle a émis le souhait qu’il n’y ait pas de suites judiciaires et a fait cette démarche pour poser un jalon dans le cadre d’un divorce conflictuel, mais je mesure à présent que cela ne change rien au problème de fond.

Je ne vais pas m’abriter derrière les circonstances de la dispute ni derrière mon dépit d’être quitté. Je comprends bien d’ailleurs que le fait de lui avoir un jour donné une gifle est en soi pour mon épouse une excellente raison de me quitter, quand bien-même je dois respecter son choix quelles que soient les raisons et quoi que j’en pense.

Je ne vais pas non plus dire : « je ne suis pas violent », « ce geste, ce n’est pas moi, c’était exceptionnel ». J’ai cru ne pas être violent parce que j’étais capable de ne pas coller de baffe à mes contradicteurs sur les plateaux télé, parce que je n’ai violé personne ni obligé personne à m’accorder ses faveurs en profitant de mon pouvoir d’élu, mais ne pas avoir été capable de retenir ma main contre ma compagne lors d’une dispute fait bien de moi un homme violent, reproduisant dans son foyer les schémas désormais bien connus de la masculinité toxique.

J’en prends conscience aujourd’hui et je m’engage à employer toutes mes forces à faire un travail sur moi-même, avec l’aide de professionnels, pour déconstruire les causes profondes de ce passage à l’acte et veiller à ce que plus jamais une femme n’ait à souffrir de ma violence. Je demande bien évidemment pardon à ma victime qui n’est en rien responsable des conséquences de cette affaire sur ma vie politique ni des éventuelles suites judiciaires.

Je comprends aussi qu’il me devient difficile d’être député et porte-parole d’un mouvement féministe sans avoir prouvé à toutes et tous ma prise de conscience et ma réelle volonté de changer, faute de quoi ce mouvement perdrait beaucoup en crédibilité. Inutile de chercher à faire diversion en glosant sur les fuites policières et la malveillance des médias et des réseaux sociaux. C’est à nous, militant.e.s de l’émancipation, de ne pas offrir de prise au régime injuste et patriarcal que nous combattons. Il n’a aucune raison de nous faire de cadeau. Nous ne lui en ferons pas non plus et je n’attendrai pas une décision de la justice bourgeoise pour faire ce qui est nécessaire. »

Malheureusement, c’est un autre communiqué que le camarade Quatennens a publié, et il n’est pas satisfaisant. Il n’est peut-être pas trop tard pour faire mieux ?

Fâchés… pas fachos ?

« Les appels du pied aux “fâchés pas fachos” ont-ils porté leurs fruits ? Non. Lorsque les populistes de gauche s’avancent sur le terrain des populistes de droite, les transferts de voix sont au mieux à somme nulle, au pire au bénéfice du Rassemblement national. Au premier tour de la présidentielle de 2017, 4% des électeurs de Marine Le Pen 2012 ont voté Mélenchon, et 4% des électeurs de Mélenchon 2012 ont voté Marine Le Pen. Match nul, donc. Aux européennes de 2019, les instituts de sondage estiment que la proportion d’électeurs de Le Pen 2017 ayant voté pour la liste de Manon Aubry est proche de 0%. A l’inverse, 7% des électeurs de Mélenchon 2017 ayant voté en 2019 ont choisi la liste conduite par Jordan Bardella. On peut y ajouter les 2% ayant opté pour la liste Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan. Cela signifie qu’environ 300 000 personnes ayant voté Mélenchon en 2017 ont migré vers l’extrême-droite aux européennes de 2019, alors que moins de 10 000 personnes ont fait le trajet inverse.

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Big Bang

A l’initiative de Clémentine Autin, députée FI et d’Elsa Faucillon, députée communiste, a été publié un appel en faveur d’un « big bang » de gauche.

J’ai des doutes sur cette initiative, bien sûr. Manoeuvre d’une petite intelligentsia de gauche au service d’une possible ambition personnelle ? Enième rassemblement impuissant et désincarné pour un front unitaire rassemblé de l’unité de la gôche de gôche unie ensemble pour tisser des liens et des fils en vue d’un avenir en commun dans le grand rassemblement citoyen de la rassemblitude du peuple pour l’unitay ? Peut-être. On verra.
En attendant, le texte publié ne me semble en rien incompatible avec l’idée de nouveau front populaire ou de fédération populaire qu’il faudra bien réussir à constituer pour espérer vaincre à la fois le fascisme et le néolibéralisme autoritaire et mener ce pays vers la bifurcation écologique et sociale qui s’impose.

Et puis les cris de haine de certains camarades insoumis contre Clémentine Autain me font honte et me foutent franchement les jetons. Quoi qu’on pense de cette initiative, cela ne vaut pas un tel déferlement d’ordures.

Enfin, même si je suis plus partisan de constituer des collectifs à la base, sur le modèle des assemblées populaires des Gilets jaunes, voire en investissant celles-ci, je vois dans les premiers signataires des noms qui m’inspirent confiance, comme celui de Corinne Morel-Darleux ou Mathilde Larrère. Et le fait que l’appel regroupe des gens aussi différents que Rokhaya Diallo (bête noire du « Printemps Républicain ») et Gaël Brustier (ancien chevènementiste tenant du « populisme de gauche » naguère fondateur du collectif « Gauche Populaire » avec Laurent Bouvet, futur fondateur du… « Printemps Républicain ») me semble de bon augure, en terme de diversité de courants, à l’heure où les Insoumis ne trouvent rien de mieux à faire que se déchirer entre « souverainistes laïcards » et « islamo-gauchistes » sur les réseaux antisociaux (faute de pouvoir le faire en interne dans des espaces de délibération qui n’existent pas).

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Aménité

« […] La stratégie et les moyens mis en œuvre par la FI aujourd’hui au mieux passent à côté des enjeux, au pire desservent les fins. Dans les deux cas elles me semblent en-deçà de l’exigence écosocialiste. Les “ signifiants vides ” du populisme et de la stratégie anti-Macron, visant à fédérer le plus largement possible, étouffent trop souvent la radicalité du projet initial. Les affaires internes et le commentaire systématique de l’actualité me semblent de plus en plus hors-sol. Les réactions auto-centrées nous coupent les ailes. J’ai toujours plaidé pour l’alliance d’une aménité de ton et d’une radicalité de fond, je vois l’opposé. La critique interne, même bienveillante, est vécue comme une attaque, le pas de côté comme une trahison. »

Corinne Morel-Darleux, « Pourquoi quittez-vous la direction du Parti de Gauche ?« ,
Reporterre, 27 novembre 2018

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