RIC

« Les Gilets jaunes ont dénoncé les technocrates et les hauts fonctionnaires, mais finalement, ils ont repris à leur compte leur façon de penser l’action publique. Le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) repose sur la fiction d’un peuple homogène qui pourrait parler d’une seule voix, alors que nous savons bien que notre société est traversée par de multiples conflits entre des groupes et des classes qui ont des intérêts souvent contradictoires. Un référendum est une pratique institutionnelle qui fait la part belle aux bureaucrates (qui doivent l’organiser) et aux politiciens rompus à ce type d’exercice. Dans les pays où ce genre de consultation a été mis en oeuvre depuis longtemps, on ne peut pas dire qu’il ait fait avancer beaucoup la démocratie. On sait que l’extrême-droite raffole de ces consultations “populaires” car elles permettent souvent de faire passer dans la loi des propositions xénophobes.

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Intellectuel

« Tout le monde aujourd’hui peut jouer à l’intellectuel sur Facebook en dénonçant le pouvoir, en lançant son affaire Dreyfus, etc. Vu le niveau de ceux qui sont présentés comme des “intellectuels” à la télévision, on ne peut guère reprocher aux citoyens ordinaires de cultiver cette ambition. »

Gérard Noiriel, Les Gilets jaunes à la lumière de l’histoire,
dialogue avec Nicolas Truong, Le Monde / Editions de l’aube, 2019

Spectacle

« Je pense que nous assistons aujourd’hui à un nouvel épisode dans la lutte déjà ancienne que se livrent les politiciens et les journalistes pour apparaître comme les véritables représentants du peuple. En diffusant en boucle les propos des manifestants affirmant leur refus d’être “récupérés” par les syndicats et les partis, les chaînes d’information en continu ont mené leur propre combat pour écarter les corps intermédiaires et pour s’installer comme les porte-parole légitimes des mouvements populaires. Le fait que des journalistes aient endossé publiquement un gilet jaune avant la manifestation du 17 novembre illustre bien cette stratégie ; laquelle a été confirmée par les propos entendus sur les chaînes d’information en continu présentant ce conflit social comme un “mouvement inédit de la majorité silencieuse”. Nous avons là une illustration parfaite du rôle que jouent les médias audiovisuels dans la “démocratie du public” (…).

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Lutte

« (…) Même quand une lutte populaire est vaincue, il en reste toujours quelque chose. Les aspirations à la démocratie directe ont souvent été relayées par les élites et traduites dans des dispositifs compatibles avec les principes de la démocratie représentative. Le meilleur exemple est celui de la Révolution française qui aboutira au renversement de la monarchie par la République. Mais on peut évoquer aussi le suffrage universel masculin qui a été adopté par le gouvernement provisoire au lendemain de la révolution de février 1848. Plus près de nous, pour répondre aux aspirations “autogestionnaires” apparues lors du mouvement de mai-juin 1968, le général de Gaulle avait proposé de fusionner le Conseil économique et social et le Sénat au sein d’une nouvelle assemblée consultative, mais les Français, consultés par référendum, répondirent par la négative, ce qui conduisit à la démission du Général. »

Gérard Noiriel, Les Gilets jaunes à la lumière de l’histoire,
dialogue avec Nocilas Truong, Le Monde / Editions de l’Aube, 2019

Démocratie du public

« Les journées d’action du 17 et du 24 novembre ont été suivies par les chaînes d’information en continu dès leur commencement, minute par minute, “en direct” (terme qui est devenu désormais un équivalent de communication à distance d’événements en train de se produire). le samedi 24 novembre au matin, les journalistes étaient plus nombreux que les Gilets jeunes sur les Champs-Elysées. Si l’on compare avec les journées d’action des cheminots du printemps dernier, on voit immédiatement la différence. Aucune d’entre elles n’a été suivie de façon continue et les téléspectateurs ont été abreuvés de témoignages d’usagers en colère contre les grévistes, alors qu’on a très peu entendu les automobilistes en colère contre les bloqueurs.

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Peuple et nation

« A la différence des nobles, qui parlaient au nom de leur caste, la bourgeoisie cultivée s’exprimait au nom de tous. Pour convaincre l’opinion, il fallut désormais transformer les causes privées en causes publiques. Le peuple fut soudain paré de toutes les vertus et un mot nouveau surgit dans le langage de ceux qui se dévouaient ainsi à la cause commune : le mot “nation”. Ce terme, qui existait depuis le Moyen Âge dans la langue française, prit alors son sens moderne. En quelques décennies, il connut un succès extraordinaire, car il échappait aux connotations péjoratives ou subversives que charriait le mot “peuple”. Les philosophes, les écrivains, les parlementaires prétendirent désormais parler au nom de la nation française pour contester le pouvoir de l’Etat monarchique. »

Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France,
De la guerre de Cent Ans à nos jours
, Agone, 2018

Emeutes

« Les émeutes populaires de la première moitié du XVIIe siècle , bien qu’elles aient été impitoyablement réprimées, ne furent pas complètement vaines. En effet, le pouvoir de l’Etat progresse aussi grâce à la mémoire des conflits sociaux que les dominants conservent dans leurs archives (celles sur lesquelles travaille aujourd’hui l’historien). Le tour de vis fiscal imposé par Louis XIII et Richelieu fut perçu, dès cette époque, comme l’une des causes de la Fronde. Le pouvoir de l’Etat avait été imposé de façon trop brutale en s’attaquant frontalement aux intérêts de groupes sociaux certes très différents, mais qui avaient fini par faire cause commune contre la monarchie. »

Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France,
De la guerre de Cent Ans à nos jours
, Agone, 2018

Soulèvement

« (…) l’histoire montre que les classes populaires se soulèvent comme un seul homme pour former un “peuple” uniquement lorsqu’elles sont convaincues de leur bon droit. Plus précisément, il faut qu’elles soient animées par une croyance collective suffisamment puissante pour affronter un pouvoir impitoyable et accepter une issue qu’elles savent pertinemment tragique.

Ce genre d’étincelles, quand on y regarde de près, ne surgit jamais des classes populaires elles-mêmes mais de la classe qui rationnalise les croyances : les intellectuels. L’étincelle résulte généralement des frottements qui se produisent dans le monde des dominants, opposant ceux qui défendent le pouvoir en place et ceux qui le contestent. Le génie d’un peuple en arme réside dans les formes d’appropriation de la critique, les usages radicaux qu’il en fait, en prenant au mot les théoriciens de la dissidence. »

Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France,
De la guerre de Cent Ans à nos jours, Agone, 2018, p. 66