Les futurs retraités : exploités comme des prolos, mais exploiteurs comme des bourgeois

Avant la manif du 6 novembre, voici de quoi mieux comprendre les vrais enjeux de la contre-réforme nationale-sarkozyste des retraites, avec quelques morceaux choisis d’un excellent article de Frédéric Lordon en date du 23 octobre dernier.

Lordon démontre de façon implacable que cette contre-réforme a pour objectif de satisfaire « la finance » (et les agences de notation).

Ainsi par un monstrueux dérèglement dont aucun des habituels curés de la « démocratie » ne semble s’être aperçu, nous assistons à cette situation proprement ahurissante dans laquelle un gouvernement prétendument légitime tente de s’adresser simultanément à deux communautés parfaitement hétérogènes et dont les intérêts sont radicalement antagonistes, à savoir la communauté politique nationale des citoyens et la communauté extra-politique (quoique politique elle le soit mais à sa manière bien à elle) et extra-nationale des créanciers internationaux, le comble du dérèglement venant de ce que, de plus en plus, les arbitrages des politiques publiques sont rendus en faveur de la seconde de ces communautés et contre la première.

L’autre objectif réel de cette contre-réforme, que nous avions déjà évoqué ici-même, est d’ouvrir la voie à la capitalisation (par les fonds de pension), qu’on rendra « inévitable » par la prophétie autoréalisatrice de l’effondrement du système par répartition.

Désormais bien établie, la stratégie de la paupérisation préalable et délibérée des services publics (lato sensu) se montre autrement plus efficace puisqu’il n’est en effet pas de plus sûr moyen de jeter les usagers dans les bras des opérateurs privés que d’avoir auparavant méthodiquement dégradé les prestations des opérateurs publics. Après le service de l’emploi, le transport ferroviaire, la poste, bientôt l’éducation et puis la santé, la retraite n’échappe pas à cette unité de vue stratégique. (…) Et en effet : pourquoi risquer de braquer inutilement la population avec des mots qui blessent, comme « capitalisation », quand il est possible tout en jurant la mission de « sauver la répartition », de la faire tomber comme un fruit mûr par de toutes simples mesures d’âge qui instituent la décote comme règle et le taux plein comme exception.

Si les pensions issues de la répartition deviennent trop modestes et trop tardives, les futurs retraités n’auront plus qu’à se tourner vers des retraites complémentaires (pour la plus grande joie du groupe Malakoff-Médéric et de son secrétaire général Guillaume Sarkozy).

Autrement dit :

Organiser délibérément l’attrition de la répartition (sous couleur bien entendu de ne penser qu’à la sauver) pour mieux renvoyer les cotisants vers des formules complémentaires de capitalisation privée, en d’autres termes créer artificiellement le problème (du public) pour mieux y apporter la solution déjà prête (du privé), et par là mettre en place toutes les incitations à une substitution de long terme parfaitement silencieuse mais qui aboutira inexorablement à faire transiter une part croissante du financement des pensions par la sphère des marchés, le tout alors que ladite finance des marchés n’en finit pas de démontrer à grand spectacle l’ampleur des destructions de valeur dont elle est capable, voilà une manœuvre qui en dit assez long sur l’aveuglement idéologique du gouvernement présent, ou bien sur son degré de commission aux intérêts de l’industrie financière.

Lordon expose ensuite la conséquence peut-être la plus funeste de la capitalisation rampante : en tant que futurs retraités pensionnaires, les salariés victimes de la dictature des marchés en deviennent les complices, et même les commanditaires.

Ce printemps n’a-t-il pas vu l’opinion britannique s’insurger des pénalités dont le gouvernement étasunien a menacé BP ? C’est qu’en effet le cumul des amendes anticipées et des coûts de nettoyage du Golfe du Mexique a divisé par deux le cours de l’action BP… à la très grande fureur des retraités anglais loin des flaques de mazout – car BP est un poids lourd de l’indice Footsie et l’un des plus importants supports des pensions britanniques ! Sous le prétexte bien fondé des retraites capitalisées, les entreprises n’ont donc plus guère de mouron à se faire : elles peuvent exploiter tout leur saoul, polluer autant qu’elles veulent et pactiser avec n’importe quelle junte sans plus avoir besoin de payer un rapport de Bernard Kouchner.

Grâce à la boucle perverse de la capitalisation, les victimes deviennent leur propre bourreau. En termes marxistes, cela revient à dire que le prolétaire (le salarié qui ne possède que sa force de travail) deviendra bourgeois dès lors qu’il sera retraité (il touchera une pension en tant que propriétaire des moyens de production, par l’intermédiaire de son fond de pension). Le prolétaire n’est donc qu’un futur bourgeois. S’il défend les intérêts de sa classe (le prolétariat) contre la bourgeoisie rentière, il nuit à ses intérêts de futur retraité (rentier). Le capitalisme financier réussit ainsi à rendre les travailleurs schizophrènes, donc inoffensifs.

Collectivement opprimés à leur frais comme salariés alors qu’ils essayent tous de défendre individuellement leurs intérêts comme pensionnés !

Collectivement impuissants et dociles, les travailleurs deviennent individuellement bourreaux de l’intérêt général et donc, en fin de compte, de leur propre intérêt individuel.

Le pouvoir financier, dont Sarkozy est le dévoué laquais, se pose en « modeste intermédiaire » de ce système dans lequel les travailleurs s’asservissent eux-mêmes. Mais bien évidemment, C’est le modeste intermédiaire qui continue à se goinfrer et qui mène, seul, le jeu. Pour finir, Lordon cite la préface de Gérard Mordillat à une réédition du Capital de Marx :

La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution.

Bibliographie :

Frédéric Lordon, « Le point de fusion des retraites« , La pompe à Phynance, Les blogs du Diplo, 2010.
Karl Marx, Qu’est-ce que le capitalisme. Volume 1 : les mystères de la plus-value, préface de Gérard Mordillat, Demopolis, 2010.

Une mobilisation sans précédent

Selon la quasi-totalité de l’ex-presse, la mobilisation du 28 octobre pour la défense des retraites a été en très « nette baisse ». Moins de manifestants, moins de grévistes, moins de perturbations, moins de blocages, et même un soutien de l’opinion publique en recul : « selon un sondage CSA publié par Le Parisien, 65% des Français soutiennent cette nouvelle journée d’actions, ce qui représente une baisse de six points par rapport à la précédente mobilisation nationale », assène par exemple le site de l’ex-chaîne de service public France 2. »

« 65% des Français », c’est pourtant une large majorité, de celles dont rêveraient bien des hommes politiques pauvrement élus, tel ce petit président de l’ex-République qui n’obtint misérablement que 53% des suffrages exprimés en 2007 (ce qui représente d’ailleurs moins de la moitié du corps électoral, si l’on prend en compte l’abstention). Mais France 2, dont le patron doit désormais directement son poste à Sarkozy, préfère insister naturellement sur la « baisse de 6 points ».

Sur le site du Parisien (ex-Parisien libéré, qui a raccourci son nom en 1986, probablement par désir inconscient de révéler enfin sa vraie nature), on a droit à la même rengaine, avec en prime un beau communiqué d’Hortefeux (ce ministre condamné en première instance à 750 € d’amende pour injures raciales en juin 2010) :

Quelque 560 000 personnes ont manifesté en France, selon le ministère de l’Intérieur. Il s’agit, selon la place Beauvau, de «la plus faible participation depuis le début des journées de mobilisation en juin».

Ainsi donc le mouvement s’essouffle, la mobilisation s’affaiblit : voilà ce que le gouvernement de l’ex-République et l’ex-presse à l’unisson veulent retenir de cette journée. Sauf qu’à y regarder de plus près, si la mobilisation est « la plus faible » depuis « juin », cela indique justement que le mouvement dure depuis juin ! N’est-ce pas extraordinaire ? A-t-on souvent vu dans l’histoire de France un mouvement social durer tant de mois ? Et 560000 personnes (selon la police) pour la septième journée d’action nationale depuis septembre, ce n’est tout de même pas rien ! En pleines vacances de la Toussaint ! Alors que les salariés ont déjà été éreintés par les manifs et ruinés par les jours de grève ! En plein marasme économique ! 560000 personnes (selon la police) dans les rues malgré le désespoir instillé chaque jour par les media aux ordres de la MAFIA politico-financière ! Malgré les violences policières et les intimidations ! Malgré les difficultés d’approvisionnement en essence (difficultés niées contre toute évidence par l’ex-futur premier ministre Borloo, comme le révélait le Canard enchaîné du 27 octobre) ! Malgré les tentatives de défection de certaines centrales syndicales toujours plus pressées de trouver une porte de sortie « honorable » (sic) que d’accompagner la contestation populaire !

Cut the crap !

Par certains côtés, ce mouvement social est d’une ampleur sans précédent, plus profond même que ceux de décembre 95 ou mai 68. Et sans précédent sont aussi la morgue et le cynisme de ce gouvernement qui s’est engagé dans une véritable guerre sociale.

Un détail ne trompe pas, d’ailleurs : même les hiérarques aujourd’hui si frileux d’un ex-parti de gauche (Harlem Désir, Martine Aubry, Claude Bartolone, Benoît Hamon…) étaient de sortie ce jeudi.

l'ex-PS en goguette
L'ex-PS en goguette

Oh ! Ils n’ont trempé que le bout des pieds dans la marée sociale, bien sûr, mais ils avaient l’air heureux, comme de grands enfants qui s’éclaboussent sans oser se jeter vraiment dans les vagues. D’ailleurs, pas de danger qu’ils en fassent, eux, des vagues. Mais c’était gentil d’être venus. Si ces éléphants-là avaient eu de la mémoire, ils auraient même pu apporter des pelles et des seaux : la plage était sous leurs pieds, il suffisait de creuser.

STOP la connerie

Dans le domaine de la connerie réactionnaire antisociale, un « collectif » brille particulièrement : il s’appelle « Stop la grève » et a même son site internet, sur lequel on peut lire ceci :

Stop la grève est un collectif qui défend le droit pour chacun de ne pas être pris en otage par les manœuvres politiciennes engagées tantôt par les syndicats, qui défendent bien plus facilement leurs intérêts plutôt que ceux des français, tantôt par certains dirigeants politiques, tout heureux de pouvoir compter (et jouer) sur le « capital grévistes » afin de prendre le pays tout entier en otage et d’empêcher le bon déroulement d’une réforme dans notre pays.

Arrêtons-nous pour commencer sur cette prose qui fleure bon l’UNI ou quelque soupente poujadiste de l’UMP, voire du FN. La « prise d’otage » est bien sûr un grand classique. Il ne serait pas venu à l’esprit de ces buses qu’une grève qui ne prend personne en « otage » (ou plutôt qui ne crée aucune gêne, le terme d’otage étant évidemment bien trop fort) ne servirait rigoureusement à rien… Ou plutôt si, ils l’ont sans doute parfaitement compris et c’est bien ce qu’ils veulent : que le peuple perde toute possibilité de résister au pouvoir national-sarkozyste qui lui a déclaré la guerre.

Quant aux « syndicats » qui défendent « leurs intérêts » plutôt que ceux des « Français », c’est un amusant renversement de la réalité (« Stop la grève » accuse même dans ses communiqués ou sur ses affiches les grévistes d’être « égoïstes », « corporatistes » et de s’accrocher à leurs « privilèges » : on croit rêver !). On se demande en effet quels mystérieux « intérêts » qui ne seraient pas ceux des « Français » pourraient avoir à défendre les « syndicats ». Des intérêts pas français, peut-être ? Dommage qu’on ne puisse plus accuser la main de Moscou ! Ben Laden, alors ?

Prenons l’exemple des grèves actuelles contre la casse des retraites. Les différents syndicats se sont unis, et le mouvement a reçu, d’après les sondages, le soutien d’une large majorité des Français. Tous ces travailleurs engagés dans la grève au prix de lourdes retenues sur salaire défendent effectivement leurs intérêts à tous, à savoir justement l’intérêt des Français en général, y compris des non-grévistes, autrement dit l’intérêt général. Mais ces intérêts ne semblent décidément pas être les mêmes que ceux des « Français » du collectif « Stop la grève ». Qui sont donc ces « Français » qui n’ont pas les mêmes intérêts que le reste du peuple de France ? Ne serait-ce pas justement ceux-là mêmes qui accaparent les richesses dont ils refusent le partage, confisquent le pouvoir, défendent leurs privilèges de classe contre le peuple ? Ne serait-ce pas justement les oligarques de l’UMP et du MEDEF, les jeunes héritiers bas du front (national) de l’UNI ? Ne serait-ce pas par exemple Guillaume Sarkozy, frère de l’autre, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas les mêmes intérêts que le bas-peuple aspirant à une retraite pleine et entière à 60 ans ? Il dirige en effet un fond de pension (Malakoff-Médéric) qui prospèrera évidemment davantage si les Français obligés de renoncer à toucher une retraite décente se retrouvent dans l’obligation de capitaliser toute leur vie pour s’en sortir une fois qu’ils auront 60 ans. Virés par les entreprises qui les trouveront trop vieux, ils seront encore trop jeunes pour toucher leur retraite. Merci qui ? Merci Sarkozy, et merci « Stop la grève » qui aura contribué par sa propagande mensongère à briser la résistance du peuple.

Les « syndicats » et « certains dirigeants politiques » auraient vocation à empêcher tout « bon déroulement d’une réforme dans notre pays » dit encore « Stop la grève ». C’est également un gros mensonge digne de Goebbels (« n’importe quel mensonge, à force d’être répété, finit par être cru »). Les « réformes » dont parle « Stop la grève » ne sont en réalité que des contre-réformes visant à revenir sur des acquis sociaux. Il ne fait aucun doute qu’une vraie réforme sociale ne déclencherait aucune grève des travailleurs. Imaginons que le gouvernement abaisse l’âge de la retraite à 58 ans, par exemple. Aucune raffinerie ne serait bloquée, de même qu’aucun lycée, aucun transport en commun. Personne ne descendrait dans la rue pour protester ! Personne ne se mettrait en grève ! A part peut-être Guillaume Sarkozy… et Sébastien Bordmann, l’auteur du site de « Stop la grève », et militant très actif de l’UNI, syndicat universitaire d’extrême-droite. Tiens donc.

Stop la grève ? Cut the crap !