Merci pour le rapport de force

Arnaud Montebourg, l’ex-chantre de la démondialisation, a eu beau dire, l’Etat ne nationalisera pas Florange, même pas provisoirement, et laissera donc Mittal continuer à mentir et à spéculer avec Goldman Sachs sur le dos des ouvriers. L’ex-presse a promptement glosé sur l’humiliation subie par Montebourg, publiquement désavoué par son premier ministre, si bien que celui-ci a dû, avec d’autres hiérarques sociaux-libéraux, vanter après coup le rôle du ministre de la désindustrialisation dans cette affaire. Selon le JDD :

« “On a été durs aussi”, nous raconte Ayrault, qui reconnaît que l’idée de nationalisation “a pesé dans le bras de fer. C’est une solution ultime. Un rapport de force a été créé et Arnaud Montebourg a joué son rôle.” »

La référence au « rapport de force » devient dès lors un élément de langage qui sera répété en boucle par les communicants et autres ministres sociaux-libéraux, tel Michel Sapin dans Le Figaro :

« L’intervention du ministre du Redressement productif, qui a menacé de démissionner avant de se raviser, a été “plus qu’utile” car “c’est lui qui a permis que se construise un rapport de force”, a expliqué Sapin pour qui “c’est parce qu’il y avait un rapport de force que au bout du compte il y a eu un résultat différent de celui que ArcelorMittal avait l’intention de mettre en oeuvre.” »

Hollande, Ayrault — et Montebourg lui-même — étaient-ils réellement prêts à recourir à la nationalisation ou s’agissait-il d’un bluff ? Mittal a-t-il réellement fait la moindre concession, lui qui n’a de toutes façons respecté jusqu’ici aucun de ses engagements ? Montebourg est-il le dindon de la farce ou a-t-il servi d’épouvantail ? A-t-il vraiment menacé de démissionner ? A-t-il été « carbonisé » par le premier ministre ? Sert-il d’alibi volontariste à un gouvernement capitulard ou permet-il de faire reculer ne serait-ce qu’un tout petit peu la domination de la finance sur l’industrie ? Autant de questions plus ou moins pertinentes qui agitent évidemment l’ex-presse, laquelle, se faisant, a négligé de remarquer un fait pourtant tout à fait important : depuis la conversion du PS à la religion du marché, on n’avait pas si souvent entendu un hiérarque socialiste — et encore moins un premier ministre — invoquer publiquement le concept de « rapport de force ». Les salariés de Florange auront certes bien du mal à avaler l’idée que le rapport de force ait été favorable à l’Etat dans le cas qui les concerne. Et nul ne saurait leur reprocher de se sentir trahis et abandonnés après que Montebourg leur a fait miroiter l’hypothèse de la nationalisation. Mais quelles que soient les intentions réelles de ce gouvernement social-libéral austéritaire, une chose est sûre : il vient d’employer un langage qui n’était plus, jusqu’ici, employé que par « l’autre gauche ». En termes gramsciens, on peut dire que c’est déjà, en cela, un coup porté à l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie oligarchique qui avait si bien réussi à faire disparaître du langage courant des termes comme « rapport de force » ou « lutte des classes ». On sait depuis Orwell que la novlangue imposée par les dominants permet justement de dissimuler aux dominés la réalité de la domination elle-même, et d’empêcher ainsi la prise de conscience qui permettrait au peuple de renverser la situation. La renaissance du vocabulaire de la révolution est donc le préalable à la possibilité-même de la révolution.

Il reste donc à prendre Ayrault au mot : oui, la société est bien organisée par des rapports de force, et de même que le gouvernement prétend peser face à la finance en agitant son Montebourg, chaque parti, chaque syndicat, chaque collectif de lutte, chaque groupement de citoyens, peut légitimement revendiquer lui aussi le rapport de force pour faire valoir ses intérêts. Qui osera encore prétendre que les grévistes prennent les usagers « en otage », que les habitants de Notre-Dame des Landes doivent accepter qu’un inutile Ayraultport les spolie, que les citoyens doivent se résigner à l’austérité à perpétuité ? La lutte est légitime, et c’est celui qui a le plus gros Montebourg qui l’emporte. C’est le premier ministre lui-même qui l’a dit. Et avec la mobilisation continue du Front de Gauche et des syndicats (80000 personnes manifestant contre l’Europe austéritaire le 30 septembre dernier), avec le programme « L’humain d’abord », avec le contre-budget du PG, avec la possibilité d’une majorité alternative sur les bases de l’écosocialisme, le peuple a à sa disposition des instruments bien plus efficaces que ce pauvre Montebourg pour faire en sorte que ce rapport de force lui devienne enfin favorable.

Le rapport de force est donc officiellement de retour dans le champ politique le plus large. Et bientôt, sera-ce le retour de la lutte des classes et de la révolution ? Merci Monsieur Ayrault.

Adresse aux camarades qui veulent bouder la manifestation du 30 septembre 2012

A l’appel du Front de Gauche, mais aussi d’autres partis, organisations, syndicats et associations, une manifestation unitaire aura lieu le 30 septembre 2012 à Paris (départ 13h30 place de la Nation) contre le TSCG (le traité « Merkozy » qui impose à toute l’Europe l’austérité et la soumission à la finance). Si certaines organisations appellent à manifester simplement « contre » le traité, le Front de Gauche, lui, exige un referendum qui pourrait permettre au peuple, comme en 2005, de se prononcer (le Front de Gauche, dans une telle éventualité, militerait bien évidemment pour le « non »).

Bien que cette manifestation soit l’occasion d’un très large rassemblement de la gauche, certains arguments sont émis ça et là par des camarades sensibles aux sirènes sociales-démocrates ou gauchistes pour en contester le bien fondé ou l’utilité. Il convient d’examiner ces arguments et d’y répondre.

1) Le candidat Hollande avait promis de « renégocier » ce traité. Selon les dirigeants du PS et les ministres du gouvernement Ayrault, il aurait respecté cette promesse, et il n’y aurait donc pas matière à s’opposer à l’adoption du traité par le parlement. Interrogé le 26 août par BFMTV, Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, et naguère chantre éphémère de la « démondialisation » et du protectionnisme européen, a estimé qu’il est « impossible de voter contre » le traité budgétaire européen qui sera soumis au Parlement en octobre, car il constitue « un progrès considérable » dans « le combat pour la croissance » en Europe. Il a argué notamment de l’ajout d’ « un paquet croissance de 120 milliards d’euros » pour « rééquilibrer les mesures de rétablissement des comptes publics ». Or, même un élu EELV comme Jacques Boutault reconnaît que « François Hollande n’a fait que rajouter, en annexe, un pacte de croissance de 120 milliards d’euros, dont 60 milliards redéployés à partir de fonds déjà votés et 60 autres milliards de nouveaux prêts qui restent à trouver. Mais une annexe n’est pas une renégociation et ne remet pas en cause la logique du traité dont le cœur consiste à renforcer les contraintes budgétaires des Etats en leur interdisant – sous peine d’amende –  un déficit structurel supérieur à 0,5% de leur PIB. » Le traité élaboré par Merkel et Sarkozy n’a donc pas le moins du monde été renégocié. Il fait toujours passer les Etats de la zone euro sous la dictature austéritaire de la Commission européenne et de la BCE.

2) Dans ce qui reste de l’aile gauche du PS, des voix s’élèvent malgré tout contre la ratification du TSCG. Ainsi, la sénatrice Marie-Noëlle Linemann a déclaré qu’elle voterait contre. Mais elle n’envisage pas pour autant de participer à la manifestation du 30 septembre, sous prétexte de ne pas « tendre les deux pôles de la gauche, une qui gère et une qui proteste ». En fait, cette déclaration montre bien, ce qui est assez triste, que seule son appartenance au PS empêche Marie-Noëlle Linemann de se joindre à cette manifestation. Car la tension n’est d’ores et déjà plus entre deux pôles de gauche, mais entre un gouvernement de capitulation appliquant l’austérité de droite d’un côté, et de l’autre « la gauche qui proteste », certes, mais qui est tout à fait prête à « gérer » munie d’un vrai programme de gauche : « L’humain d’abord« . Les militants de l’aile gauche du PS qui n’ont pas encore rallié l’aile droite en échange de postes sont désormais ultra-minoritaires au sein de leur parti, soigneusement verrouillé par Hollande, Ayrault et Aubry. Ils n’ont plus la moindre chance d’y faire valoir une autre ligne que celle qui a valu en Grèce à Papandréou le succès que l’on sait. La seule attitude cohérente pour les membres du PS qui se considèrent encore de gauche est de rejoindre la manifestation unitaire du 30 septembre.

3) En 2005, le peuple français avait voté « non » lors du referendum sur la constitution européenne. Pourtant, les principales clauses de cette constitution sont passées tout de même avec le traité de Lisbonne ratifié sous la présidence de Sarkozy. Du coup, nombre de citoyens se demandent quelle serait l’utilité d’un referendum aujourd’hui, partant du principe qu’un « non » du peuple n’aurait pas plus de chance d’être respecté en 2012 qu’en 2005. Certains même trouvent inutile de manifester pour exiger un referendum car, Hollande étant décidé à faire ratifier le texte par le Parlement (où il dispose de la majorité dans les deux chambres), il n’y aurait aucune chance pour qu’il cède à la pression de la rue. C’est un raisonnement défaitiste qui ne peut pousser qu’à la passivité du peuple, et c’est précisément sur cela que misent le gouvernement, la Commission européenne et les marchés. Le non-respect du vote populaire de 2005 est effectivement un déni de démocratie, ainsi que la casse des retraites en 2010 malgré les milliers de personnes qui ont manifesté pendant des mois pour s’y opposer. Mais c’est justement pourquoi il faut continuer à établir le rapport de force pour obtenir aujourd’hui ou demain ce que nous n’avons pas réussi à obtenir hier. C’est aussi la prise de conscience de ce déni de démocratie qui a permis d’obtenir en 2012 la courte défaite de Sarkozy et la percée des idées défendues par le Front de Gauche dans l’opinion. Il faut enfoncer encore le clou. Même si nous sommes des milliers dans la rue, nous n’obtiendrons peut-être pas satisfaction cette fois-ci, mais nous montrerons notre force et nos idées progresseront encore auprès du peuple au fur et à mesure que l’incapacité de Hollande d’apporter le moindre remède à la crise apparaîtra au grand jour. Et si nous sommes des centaines de milliers puis peut-être des millions, nous deviendrons incontournables et montrerons l’exemple aux autres peuples européens. Si le traité est malgré tout ratifié, il n’aura aucune légitimité et nous n’en serons que mieux fondés à réclamer son abrogation. Si au contraire nous renonçons à nous battre sous prétexte que le combat est perdu d’avance, nous sommes sûrs de réaliser nous-mêmes la prophétie de nos défaites. « Camarades, vous ne savez jamais quel sera le destin d’une lutte, et celui qui la préfigure à l’avance n’est pas des nôtres ! » affirmait avec force Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière fête de l’Humanité.

4) D’après certains militants gardiens auto-proclamés de la pureté révolutionnaire, tels ceux de LO, la lutte contre le TSCG serait celle « qui gêne le moins le gouvernement : les premiers visés sont l’Europe et Merkel, et l’attention des travailleurs est ainsi détournée vers un faux combat ». On peut s’étonner que des militants qui se disent internationalistes ne voient pas que le combat contre l’austérité en Europe voulue notamment par les rentiers allemands est un combat pour les travailleurs français mais aussi pour les travailleurs allemands, grecs, italiens, espagnols, portugais, etc. LO, fidèle à sa stratégie de dénigrement systématique du Front de Gauche, ne recule devant aucune falsification pour faire croire que le combat du Front de Gauche n’est pas un combat social, et serait même un combat nationaliste, ce qui est un contre-sens et une calomnie (sans doute destinée à faire l’amalgame entre ce front-là et le FN). Le TSCG est bel et bien un instrument qui permettra une domination renforcée du Capital. Il est de l’intérêt de tous les travailleurs européens de lutter contre. C’est un vrai combat. Et ceux qui, comme LO, croient qu’un tel combat se mène au détriment des autres se comportent en spectateurs passifs d’un inepte zapping politique et social : ils confondent la lutte et leur canapé devant la télé. La manifestation du 30 septembre, contrairement à ce qu’affirme LO, ne se fera pas « au lieu de proposer aux travailleurs des objectifs pour défendre leur emploi et leur salaire ». Lors de la fête de l’Huma, Jean-Luc Mélenchon rappelait encore : « il faut le travail politique de conscientisation, d’élévation du niveau de la conscience, qui ne s’est jamais acquis autrement que par la discussion, le débat, l’éducation politique, et par la lutte, la lutte, la lutte ! Ne rien lâcher, ne rien céder ! Usine par usine, école par école, entreprise par entreprise ! Ne laissez pas une seule usine être vidée de ses machines, ne laissez pas une seule salle de classe être fermée ! » Non seulement le TSCG aura bien évidemment des conséquences désastreuses sur l’emploi et les salaires, mais surtout la lutte contre le TSCG n’empêche en rien de lutter sur d’autres fronts, par exemple auprès des salariés de Pétroplus ou de Sodimédical et partout ailleurs dans les entreprises, petites ou grandes, ou dans les services publics ; par exemple en réclamant le vote par le parlement de la loi interdisant les licenciements boursiers déjà proposée en février 2012 au sénat par un sénateur communiste et rejetée de justesse malgré le vote favorable des socialistes qui ont dû oublier depuis qu’ils avaient un jour eu tant d’audace… Les militants du Front de Gauche sont présents aussi dans les mouvements sociaux, à travers leurs syndicats notamment. Manifester contre le traité n’empêche en rien les autres luttes. Ce traité, LO prétend que « c’est un chiffon de papier car aucun gouvernement n’a attendu ce traité pour imposer l’austérité aux travailleurs et ce n’est pas ce traité qui oblige les patrons à licencier, à bloquer les salaires et à aggraver l’exploitation ». Mais ce « chiffon de papier » va pourtant bien permettre aux patrons de continuer leur sale besogne dans un cadre qui leur sera encore plus favorable, et les travailleurs encore plus affaiblis et fragilisés seront les principales victimes de ce coup d’Etat. Une fois encore, LO et ceux qui sont sur la même ligne adoptent la stratégie du pire, attendant que le prolétariat réagisse enfin lorsqu’il n’en pourra vraiment plus. On voit pourtant en Grèce qui profite de la ruine du pays et du désespoir : les néo-nazis.

Le peuple de gauche composé de l’ensemble des travailleurs conscientisés n’a aucun intérêt à la passivité et au pourrissement. Il ne se renforcera qu’au fil des luttes, rassemblant un nombre toujours plus large de participants conscients de leurs intérêts de classe. La manifestation unitaire du 30 septembre contre le TSCG en est une étape.

Lettre ouverte à un camarade de LO

Mon dernier billet, qui ironisait sans trop de délicatesse sur les accusations portées de façon récurrente par Lutte Ouvrière contre le Front de Gauche et contre Jean-Luc Mélenchon, a suscité un intéressant commentaire de Recriweb, militant de LO avec qui j’ai déjà eu l’occasion de débattre brièvement (nombre limité de caractères oblige) sur Twitter. Ce commentaire, par la densité de son argumentation, me semble soulever des questions de fond sur la gauche, sur mon propre parcours politique, et sur ce qui oppose une organisation comme LO à celle à laquelle j’appartiens aujourd’hui : le Parti de Gauche. Cela m’a donné envie de répondre, non par un commentaire du commentaire, mais par une lettre ouverte qui pourrait contribuer, à sa manière, au débat interne à gauche.

Camarade,

« Il est bon », disais-tu le 24 août dernier en réponse à mon billet intitulé « LO nous brouille l’écoute« , « de ne pas supprimer les cloisons ou de taire nos divergences ». Encore faut-il être clair sur la nature réelle de ces divergences, ce qui implique d’examiner sans anathème ni procès en sorcellerie les objectifs et les stratégies de nos organisations respectives. L’occasion m’est donnée, en rectifiant quelques falsifications ou en dissipant certains malentendus, de faire cet effort de clarté.

LO n’est pas propriétaire du marxisme et du trotskysme.

Je n’ai pas, contrairement à ce que tu affirmes, « qualifié le marxisme et le trotskysme d’appareillage théorique pauvre ». J’ai écrit que certains partis, dont LO, émettaient des signaux politiques de faible qualité (lo-fi), peut-être (entre autres hypothèses) « par pauvreté de leur appareillage théorique ». Mon propos visait évidemment LO, certes, mais certainement pas « le marxisme », ni même « le trotskysme », dont LO n’a pas le monopole (même si LO est peut-être la dernière organisation en France à s’affirmer ouvertement, totalement et exclusivement trotskyste). Il existe en effet bien d’autres groupes qui se réclament du marxisme, décliné dans un de ses héritages, qu’il soit social-démocrate, jauressien, conseilliste, léniniste, trotskyste, stalinien, maoïste, situationniste… – cités ici sans jugement de valeur – chacun pouvant éventuellement se targuer, tout autant que LO, d’un certain légitimisme ès marxisme.

Par exemple, le POI (Parti Ouvrier Indépendant), comporte un courant trotskyste lambertiste et s’inscrit dans la lutte des classes, même s’il comporte aussi des courants non-trotskystes. A l’intérieur du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), la composante trotskyste issue de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire, avec qui LO a plusieurs fois fait alliance, d’ailleurs) garde un rôle décisif. Gauche Unitaire, organisation issue elle aussi de la LCR trotskyste, mais membre du Front de Gauche (coupable de « réformisme » selon LO), prône un « socialisme démocratique », et ses statuts précisent que la « rupture nécessaire » avec le capitalisme « ne se fera probablement pas selon le schéma d’une généralisation des luttes conduisant à un unique et bref affrontement avec le pouvoir central » (donc pas par une unique révolution) mais « sur un double processus de mobilisations sociales prolongées et de consultations populaires » (donc pas par la seule réforme gouvernementale ou parlementaire).

J’en profite pour dire en aparté que je souscris tout à fait à cette idée de « double processus » qui rend à mes yeux caduque la traditionnelle opposition entre révolutionnaires et réformistes. Les élections sont un des moyens légaux de faire de la propagande (ce dont LO ne se prive pas), de peser dans les rapports de force (ce que LO néglige, à mon humble avis) et de déposséder la bourgeoisie de tout ou partie de l’appareil d’Etat (ce que LO refuse sous prétexte qu’il n’y aurait rien à gagner à s’emparer d’un Etat, qualifié de « bourgeois », qu’il faut précisément détruire — je reviendrai plus loin sur cette question).

Je citerai enfin le cas pittoresque du PCOF (Parti Communiste des Ouvriers de France), qui n’est assurément pas trotskyste du tout, mais qui se considère comme authentiquement marxiste-léniniste (prônant toujours explicitement la dictature du prolétariat) et n’en adhère pas moins au Front de Gauche que LO trouve si peu révolutionnaire. Comme quoi la lutte des classes, la révolution, le marxisme, et même le trotskysme, ne sont pas la propriété d’une seule et unique organisation. « La propriété, c’est le vol », disait Proudhon. Le contresens que tu fais, camarade Recriweb, me semble symptomatique d’une tendance de LO à se considérer comme propriétaire du marxisme et du trotskysme, ce qui revient à dénier aux autres le droit de s’en réclamer, ou même de faire un usage non-exclusif de certaines thèses de Marx ou Trotsky (quelques années de militantisme en faveur des cultures libres et contre les abus du Code de la Propriété Intellectuelle m’ont aussi sensibilisé à cette question). Je dois avouer d’ailleurs qu’au Front de Gauche, nous sombrons parfois dans le même travers en nous présentant comme les seuls propriétaires légitimes de la vraie gauche, ce qui n’est pas la manière la plus habile de dénoncer les politiques antisociales menées par un PS qui, pour beaucoup d’ouvriers notamment, est toujours considéré comme « à gauche ».

On est toujours le social-traître, le stalinien, ou le gauchiste infantile de quelqu’un. Quant à moi, si j’ai rejoint le PG, c’est notamment parce qu’il fait figure de parti « creuset » de la gauche où s’amalgament les traditions républicaine, socialiste et écologiste. J’y ai trouvé des gens venus d’autres partis (PS, PC, MRC, FASE, Les Verts, NPA) mais aussi des gens venus comme moi de la mouvance libertaire et/ou du syndicalisme. Avec le Front de Gauche, nous sommes en train de concrétiser ce que le NPA ou le POI, peut-être d’avantage marqués par le trotskysme, ont eux aussi ambitionné (mais avec moins de succès) : dépasser les clivages qui ont rendu la gauche impuissante, et créer une force radicale au service de ce que les uns et les autres, selon leur « tradition » (libertaire, marxiste, républicaine), appellent « le prolétariat », « les ouvriers », « les travailleurs », « la plèbe », « le peuple », voire « la nation ». Bien sûr, tous ceux qui militent pour rendre au peuple (au prolétariat… etc.) le pouvoir confisqué par le Capital n’ont pas forcément envie de fondre leurs traditions politiques respectives (qu’elles soient réformistes, révolutionnaires, ou même qu’elles aient dépassé ce clivage) dans un parti, fût-il creuset, tel le Parti de Gauche. Et c’est bien là le rôle du Front de Gauche (qui n’est pas un parti mais qui est déjà plus qu’une simple alliance électorale de circonstance) : offrir un cadre commun de lutte à des organisations et à des militants non-encartés qui conservent chacun leur identité propre.

C’est sans doute une cause de fréquents malentendus entre nos partis respectifs, camarade Recriweb : tu affirmes que « les révolutionnaires ne sont armés que de la théorie de Marx et de la méthode révolutionnaire de Lénine » ; nous pensons au contraire qu’il ne faut pas considérer Marx et Lénine (ou Trotsky) comme les prophètes définitifs de la vraie foi, et que nous pouvons aussi bien en rejeter certaines thèses (personnellement, je n’ai jamais adhéré à l’autoritarisme de la dictature du prolétariat, par exemple) et puiser chez d’autres auteurs ou acteurs de révolutions passées des thèses et des méthodes d’action. Au Front de Gauche, on ne s’interdit pas les références à des personnages aussi variés (et parfois opposés) que Robespierre, Babeuf, Proudhon, Bakounine, Jaurès, Rosa Luxembourg, Gramsci, Debord, Chomsky, Lordon, et j’en passe. On dirait que pour LO, tout ce qui n’est pas exclusivement marxiste-léniniste version trotskyste selon la norme de LO est rangé dans la catégorie « aile gauche de la bourgeoisie », ce qui condamne LO à rester un groupuscule persuadé d’avoir raison contre tous mais échouant depuis des décennies avec une touchante constance à armer intellectuellement et concrètement la classe ouvrière. Voilà ce que j’appelle « appareillage théorique pauvre ». Nous autres, au Front de Gauche, nous savons que nos organisations respectives ne sont pas objectivement en mesure, chacune de leur côté, d’armer la classe ouvrière, ni de mener des luttes sociales victorieuses, ni de conquérir légalement le pouvoir. Dans tous les cas, il nous faut donc construire un rassemblement plus large qui permette de surmonter sans les édulcorer les dissensions traditionnelles de la gauche. Ce n’est pas gagné, et je crois que certains des initiateurs de ce qui ne devait être au départ qu’une alliance électorale sont les premiers surpris de la dynamique spontanée du Front de Gauche… Mais ça marche ! Pourquoi ? On peut analyser les parcours et les évolutions de chacun, l’habileté des uns ou des autres… Je crois que la nécessité historique y est pour beaucoup.

 

Réforme ou révolution ? Ni l’une ni l’autre, l’une et l’autre… Tout dépend du contexte.

J’ai dit moi-même que je venais de l’anarchisme. Tu me qualifies donc « d’ex-anarchiste enrôlé désormais dans la gauche parlementaire », ce qui rendrait « inévitable » que je me décrédibilise en qualifiant abusivement « le marxisme et le trotskysme » « d’appareillage théorique pauvre ». Je viens de montrer sur ce dernier point en quoi ta réaction contenait une falsification de mes propos. Mais je peux comprendre qu’un militant de LO convaincu d’être membre de la seule organisation authentiquement révolutionnaire, marxiste et trotskyste trouve peu crédible le parcours de quelqu’un passé de « l’anarchisme » (révolutionnaire mais pas marxiste) à « la gauche parlementaire » (donc au réformisme tant décrié par LO). Or, il est possible de voir les choses d’une toute autre façon. Tout d’abord, en adhérant au Parti de Gauche, je n’ai pas tiré un trait définitif sur les idées communistes libertaires qui furent les miennes. La presse bourgeoise aura beau marteler des accusations d’autoritarisme contre Mélenchon (vilipendé pour avoir passé ses vacances chez Chavez, mais aussi parfois carrément comparé à Staline ou à Pol-Pot !), j’ai trouvé dans le parti qu’il co-préside une énorme liberté d’initiative, une pratique assez courante de l’autogestion, et j’ai pu aussi constater que je n’étais pas le seul militant ayant tendance à mêler le noir de l’anarchie au rouge du socialisme. Lorsque Mélenchon appelle le peuple à prendre le pouvoir et donne comme consigne « n’attendez pas les consignes », on peut se demander si c’est moi qui suis un ex-anarchiste rallié à la gauche parlementaire ou si c’est lui, l’ex-trotskyste ex-sénateur et ministre socialiste, qui ne serait pas en train de mettre un peu d’anarchie dans sa République. Pour ma part, je reste et je demeure partisan d’un collectivisme non-autoritaire et de tout ce qui peut contribuer à l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle de l’être humain. Pour cela, je suis prêt à utiliser tous les moyens même légaux. Mais la participation à des élections et aux débats parlementaires ne sont pas une fin en soi : le but reste bel et bien d’abolir la domination de l’homme par l’homme et la société de classes. Le programme du Front de Gauche, qui n’est certes pas un programme révolutionnaire, mais est un programme radical et concret de gouvernement applicable immédiatement, est une première étape, dans le contexte des forces réellement en présence, contexte dans lequel, tu le reconnais toi-même, le prolétariat n’a ni la conscience ni les armes qui lui permettraient d’abolir l’Etat bourgeois. Même dans le cadre limité qu’offre le programme « l’humain d’abord », il manque d’ailleurs selon moi des éléments de radicalité concrète qui auraient pu s’y trouver (je pense au revenu universel de vie, par exemple), mais c’est déjà un bon compromis et nous avons devant nous une réelle occasion d’opérer avec les assemblées citoyennes, les luttes sociales, et une victoire électorale désormais à portée de main, un véritable début de révolution citoyenne. Prôner cette voie nous situe bien dans la gauche radicale et non dans l’extrême-gauche révolutionnaire, quoi qu’en disent les médias bourgeois effrayés par le rouge de nos drapeaux. Mais cette révolution citoyenne est bel et bien un instrument de lutte contre la domination du Capital et ne nous range en rien dans le camp de la bourgeoisie, quoi qu’en disent les trotskystes gardiens de la vraie foi révolutionnaire.

Le Front de Gauche, par la force des choses au moins, n’est pas réductible à « la gauche parlementaire », pour la bonne raison qu’il a très peu de députés et de sénateurs (presque tous issus du seul PCF) et ne peut donc peser qu’à la marge dans le débat parlementaire. En se lançant dans la bataille sociale et en militant pour un referendum sur le TSCG, le Front de Gauche agit même objectivement d’ores et déjà dans un cadre plus extra-parlementaire que parlementaire. Par ailleurs, certains militants du Front de Gauche sont tout à fait prêts, je pense, si le contexte devenait réellement révolutionnaire, à oeuvrer au sein de conseils ouvriers à l’expropriation des capitalistes.

 

L’Etat bourgeois n’est pas bourgeois par nature.

Tu commets une autre falsification en disant : « Fidèle en cela au réformisme, tu imagines l’Etat bourgeois s’auto-détruire par une réforme profonde de l’Etat et de la propriété ». Il n’en est rien. Si j’accepte aujourd’hui la voie que tu appelles réformiste (encore que je récuse la validité de ce terme), c’est parce qu’elle me semble être une des manières les plus propres (dans le contexte actuel) à renforcer nos positions dans notre opposition au Capital. Il ne s’agit absolument pas d’attendre que l’Etat bourgeois s’auto-détruise, mais bel et bien de le plier à nos fins. J’ai pensé autrefois, fidèle en cela à l’anarchisme (et non au « réformisme »), que l’Etat, qu’il soit bourgeois ou qu’il prétende être ouvrier (cela ne faisait pour moi aucune différence), devait être détruit, que tout Etat était synonyme de domination bureaucratique. Aujourd’hui, je pense que c’est l’individualisme libertarien qui gangrène la société, bien plus que l’Etat, fût-il bourgeois. J’en suis arrivé à la conclusion que la priorité ne doit plus être la destruction de l’Etat mais la reconstruction des capacités d’action collective. La destruction immédiate de l’Etat bourgeois était sans doute souhaitable à l’époque où la conscience de classe et la capacité d’auto-organisation collective étaient croissantes dans le prolétariat, mais elle ne l’est plus maintenant que le capitalisme a réussi à atomiser la société en kyrielles d’individus passifs et isolés. L’Etat, même bourgeois, demeure en certains de ses aspects un des derniers remparts contre la domination totale et absolue du Capital. Cet Etat est ambivalent : bien que bras armé de la domination capitaliste, il est aussi dans sa structure actuelle le fruit des luttes sociales des deux derniers siècles. Il n’est pas qu’un tissu de procédures et d’hommes au service du Capital, il est aussi un ensemble de lois conquises par les ouvriers, de fonctionnaires au service de l’intérêt général, qui soignent, éduquent, protègent, transportent, relient en dépit même des obstacles posés par leur propre hiérarchie. C’est sur cet aspect-là de l’Etat qu’un pouvoir de gauche devra s’appuyer, pour mieux lutter contre les forces qui, à l’intérieur de l’appareil d’Etat, sont soumises au Capital. La « réforme profonde de l’Etat et de la propriété » contribuera également à rendre au peuple le pouvoir confisqué par le Capital.

Nous ne nous attendons évidemment pas à ce que cela se passe sans résistance de la part du Capital et de la partie de l’appareil d’Etat qui lui est acquise. Oui, la bourgeoisie se défendra, bien sûr. Mais il ne faut pas pour autant rester tétanisé comme un lapin devant la lumière des phares par les exemples passés de répression sanglante contre le peuple et des gouvernements de gauche ayant réellement essayé de combattre le Capital. Le risque existe toujours, bien sûr, et il convient de le déjouer dans la mesure du possible, mais en aucun cas ce risque ne doit devenir prétexte à l’inaction. Et puis, s’il faut se fonder sur des exemples, les révolutions citoyennes sud-américaines de la dernière décennie montrent bien, même si elles ont leurs limites, que dans le contexte actuel d’affaiblissement de la puissance américaine, des mouvements de gauche radicale forts du soutien populaire peuvent conquérir le pouvoir, transformer l’Etat et l’utiliser pour redistribuer les richesses, pour affaiblir la domination du Capital… sans finir inévitablement comme Allende. En France et en Europe, la paupérisation des classes moyennes fait que toute une partie de la petite bourgeoisie, y compris celle qui pourrait avoir un rôle à jouer au sein de l’appareil d’Etat dans une répression contre-révolutionnaire, a désormais intérêt à s’allier au prolétariat conscientisé contre l’oligarchie… à moins qu’elle ne succombe à la séduction des chiens de garde du capitalisme que sont les mouvements néo-nazis, fascistes, et autres lepénistes. C’est là tout l’enjeu de la stratégie Front contre Front de Mélenchon. Et cet enjeu dépasse de loin le cadre de l’Etat-Nation. Il y a aujourd’hui une convergence internationale des luttes contre le capitalisme et ses hommes de main fascistes. Différents fronts de gauche se sont constitués, chacun à leur rythme, avec plus ou moins de difficultés, voire d’échecs, mais aussi des réussites.

 

Le Front de Gauche est-il dans la majorité ou dans l’opposition à Hollande ?

Voilà la question qui obsède décidément les médias, mais aussi LO ! A quoi cela sert-il d’étudier Marx, Lénine et Trotsky si c’est pour penser comme Jean-Michel Apathie ? Il faudra qu’on m’explique. Mélenchon aura beau répondre inlassablement qu’il est dans « l’autonomie conquérante », refusant d’être dans l’opposition aux côtés de la droite et refusant tout autant de soutenir la politique austéritaire de la majorité formée par le PS et ses vassaux, rien n’y fait. Du côté des médias, rien d’étonnant, il faut alimenter le spectacle en termes simplistes et jouer à essayer de faire dire aux politiciens ce qu’ils font mine de ne pas vouloir dire. On ira même faire de Mélenchon le « meilleur opposant » (sondage à l’appui) à Hollande, en lui reprochant néanmoins « d’éructer » ou de « vociférer » (ce qui relève bien, ne t’en déplaise, camarade, du même champ sémantique que le ton « tonitruant » évoqué par Paul Sorel pour Lutte Ouvrière), afin de mieux souligner son « impatience » et son « intransigeance », qu’on se fera un devoir d’opposer (pour le plus grand plaisir de l’Elysée) à un PCF supposé plus doux. Quant à toi, camarade trotskyste, tu as décidé de ton côté que Mélenchon était « dans la majorité » et même le « revendiquait ». C’est évidemment faux, mais LO veut tellement que Mélenchon soit dans le camp de Hollande, pour mieux pouvoir le ranger dans le camp de la bourgeoisie, que la réalité des discours n’a plus aucune importance. Mélenchon affirme-t-il que le Front de Gauche est prêt à gouverner ? Tu en déduis qu’il veut gouverner avec Hollande, ce qui est pourtant impensable : non seulement Mélenchon a de longue date déclaré qu’il refuserait tout maroquin, mais le PCF, qui était peut-être le plus susceptible de céder aux sirènes du PS a lui aussi refusé (malgré les prophéties contraires des médias) d’aller au gouvernement ; avec « l’autonomie conquérante », Mélenchon a explicitement annoncé que l’objectif stratégique était de ravir le leadership à gauche au PS — c’est dire que si un jour Hollande appelle Mélenchon à Matignon, ce sera parce que celui-ci aura conquis la majorité, soit par un ralliement (peu probable) de nombreux députés PS au Front de Gauche, soit par une victoire du Front de Gauche à des élections anticipées. Que Mélenchon puisse se penser en possible remplaçant d’Ayrault (et même de Hollande), voilà qui n’a rien d’extraordinaire de la part d’un homme qui s’est présenté à l’élection présidentielle. Mais pourquoi diable, camarade, en déduis-tu que ce serait pour gouverner, comme le PS et avec le PS, « l’Etat de la bourgeoisie » plutôt que pour mettre en marche la révolution citoyenne pour laquelle il aura été élu ? Parce que les « politiciens » racontent toujours des « fables », peut-être ? Moi je veux bien, mais fidèle en cela à mon anarchisme viscéral, je mets les « politiciens » de LO dans le même sac. Pourquoi les ouvriers devraient-ils les croire, eux, plutôt que Mélenchon ? Peut-être pour une raison tout à fait objective : si Mélenchon arrive un jour au pouvoir, ce sera à la faveur d’un vaste mouvement social et porté par une alliance de partis différents, tous exigeants et rompus à la critique (contrairement aux vassaux actuels du PS) : il sera sous haute surveillance. Mais en l’état actuel des choses, si LO « renverse » un jour « l’Etat bourgeois » à la faveur d’une révolution prolétarienne (ce qui est bien moins probable qu’une victoire du FdG), ce sera par un coup de force solitaire. Arrivera-t-il alors aux révolutionnaires non soumis à l’orthodoxie de LO la même chose qu’aux Menchéviks, SR et anarchistes de jadis (couic) ? La révolution citoyenne n’est certes pas une révolution prolétarienne, tout simplement parce que le prolétariat n’est plus celui du XIXe siècle. Il n’a pas disparu, contrairement à ce qu’ont longtemps affirmé les médias, mais il a changé : il pèse moins en nombre et en capacité d’organisation collective, il n’a plus dans la société la même place incontournable dans la production de richesses, et il ne peut plus avoir, à lui seul, le rôle révolutionnaire que Marx lui avait assigné. Mais il existe aux côtés du prolétariat une petite-bourgeoisie plus ou moins prolétarisée, souvent intellectuelle, et qui est mûre désormais pour trahir sa classe. Je pense, comme François Ruffin (dans le numéro 55 de Fakir), que c’est l’alliance des ouvriers les plus conscients et de ceux qu’on a souvent moqués sous le terme de « bobos » qui peut aujourd’hui accomplir la révolution citoyenne contre l’oligarchie.

Les divergences entre LO et le Front de Gauche sont réelles et profondes. La stratégie solitaire de LO, à mon sens, est une impasse, qui joue la politique du pire dans l’espoir que cela donne envie aux ouvriers de faire la révolution, et s’il est vrai que le combat anticapitaliste ne passe pas obligatoirement par une adhésion au Front de Gauche, je trouve décidément très obtus le discours consistant à falsifier systématiquement nos propos pour mieux nous qualifier de valets de la bourgeoisie. Néanmoins, j’espère effectivement, camarade, qu’on se retrouvera dans les luttes. Si le sort me place un peu devant, je ne pourrai néanmoins pas m’empêcher de me retourner parfois avec appréhension : un coup de couteau dans le dos est si vite arrivé.

 

LO nous brouille l’écoute

En politique comme en acoustique, il y a la hi-fi (high fidelity) : là où un appareillage hi-fi tend à restituer un son très proche du signal d’origine en se fondant sur les caractéristiques de l’oreille humaine (perception d’une plage de fréquences de 20 Hz à 20k Hz), un mouvement politique hi-fi émet des idées et des propositions en utilisant le plus large spectre de concepts perceptibles par une intelligence humaine (non limitée par un abrutissement prolongé devant un écran de télévision). Le Parti de Gauche entre à mon avis dans cette catégorie.

Mais il y a aussi des appareillages lo-fi (low fidelity) ne restituant que partiellement les fréquences sonores, avec des effets de saturation ou de distorsion dans certaines fréquences. De même, en politique, il existe des partis lo-fi qui crachouillent en boucle des idées monophoniques (voire monomaniaques), soit par pauvreté de leur appareillage théorique, soit par usure dans la pratique, soit encore par volonté délibérée de toucher les esprits les plus simples ou de ne stimuler que les plus bas instincts. La liste des partis lo-fi qui ont parasité et parasitent encore la vie politique serait trop longue à établir. Aussi n’évoquerons-nous que le cas d’un parti lo-fi justement nommé LO (il paraît que cela signifie Lutte Ouvrière) – d’après le nom de son journal – et que nous serons donc tentés d’appeler affectueusement lo-LO.

L’Union Communiste (trotskyste) – le vrai nom de LO – se donne pour but de créer un parti communiste vraiment révolutionnaire apte à conduire la classe ouvrière vers un renversement armé de « l’Etat bourgeois ». Intention louable, mais puisque cela fait plus de 70 ans que cette fraction trotskyste échoue à constituer le parti communiste de ses rêves, de même (malgré ses tentatives d’entrisme dans les syndicats) qu’à mobiliser et armer la classe ouvrière, on peut mesurer le caractère borné et décidément lo-fi de son message. Dans le contexte actuel, il tend à devenir selon les cas vraiment inaudible, simplement risible, voire carrément contre-révolutionnaire dès lors qu’il s’oppose à toute conquête sociale qui n’aurait pas été obtenue par les armes.

Ainsi, à l’heure où, à la faveur d’une prise de conscience mondiale des contradictions les plus insupportables du capitalisme, s’opèrent partout des convergences entre les mouvements sociaux, « l’autre gauche », les luttes pour les libertés, les indignations, alors que des forces comme Syriza ou le Front de Gauche commencent à inquiéter l’oligarchie austéritaire en Europe, lo-LO concentre son tir (en parfaite synchronisation d’ailleurs avec un Jean-Marc Ayrault ou un Michel Sapin !) sur… nul autre que Jean-Luc Mélenchon.

Sur le site du journal Lutte Ouvrière, un certain Paul Sorel (version lo-fi de Georges Sorel ?) accuse en effet Mélenchon de se voir déjà « premier ministre de Hollande ». Dans cet article à paraître le 24 août, Sorel donne une retranscription très lo-fi du vacarme médiatique le plus débile. Le « ton » de Mélenchon est qualifié de « tonitruant », comme sur n’importe quel organe de presse possédé par Dassault, Lagardère ou Bouygues (dans la presse que lo-LO qualifie habituellement de bourgeoise, Mélenchon « vocifère » ou « éructe » forcément). Car bien évidemment, en version lo-fi, seul le « ton » passe, pas le fond. Pour Sorel, Mélenchon n’énonce que « quelques formules à l’emporte-pièce » derrière lesquelles il y a une « réalité » que lo-LO semble cerner mais dont on ne saura rien puisque le commentaire ne s’intéressera à rien d’autre, justement, qu’à la forme. Décidément outillé lo-fi, Sorel n’a donc probablement pas perçu l’argumentation solidement construite de Mélenchon dans ses critiques contre la politique menée depuis 100 jours par Hollande et Ayrault, argumentation qui reste dans le droit fil de ce qu’il énonçait déjà dans ses longs discours durant la campagne de la présidentielle puis des législatives. Mais c’est le problème quand on recrache du son hi-fi sur du vieux matériel lo-fi : il y a de la perte.

De tout l’entretien accordé à France-Inter le 20 août par Mélenchon, Sorel ne retient qu’une question du journaliste Bruno Duvic : « L’opposition, vous êtes dedans ? » Certes, ce pauvre Duvic n’est pas Albert Londres, mais parmi toutes les (mauvaises) questions qu’il a (mal) posées, Sorel ne retient donc que la plus crétine de toutes, celle-là même que la presse « bourgeoise » s’obstine à poser et re-poser à Mélenchon qui y a déjà pourtant répondu maintes fois, et qui doit encore répéter : « Non, l’opposition, c’est la droite ; nous, nous sommes autonomes, nous jugeons ce que nous croyons bon pour le pays ». Mais il faut croire que la notion explicite d’autonomie conquérante (l’objectif non dissimulé du Front de Gauche étant bien de ravir à terme le leadership à gauche et le pouvoir au PS) reste trop hi-fi pour lo-LO comme pour la presse « bourgeoise » : elle doit se situer dans des fréquences conceptuelles décidément trop difficiles à capter.

En outre, Sorel semble ébahi par les propos de Mélenchon lorsque celui-ci a le front (de gauche) de constater que Hollande a été élu pour 5 ans et que « c’est lui qui a le pouvoir de nommer le Premier ministre ». C’est pourtant la stricte réalité constitutionnelle de ce pays, Mélenchon qui milite depuis des lustres pour une VIe République n’étant d’ailleurs pas le plus suspect qui soit d’être favorable au présidentialisme de la Ve République. Et lorsque Mélenchon prophétise qu’Hollande sera contraint de changer de cap, Sorel, toujours bouché à l’émeri, précise que c’est en « se gardant bien de préciser quel cap » : sauf qu’il est on ne peut plus clair dans l’interview que le « cap » dénoncé par Mélenchon est celui de la soumission à l’Europe austéritaire, l’autre « cap » préconisé par lui-même étant donc au contraire celui qui est exposé depuis des mois dans le programme du Front de Gauche, programme que son candidat n’a eu de cesse d’énoncer et d’expliquer durant toute la campagne avec le succès que l’on sait (assemblées citoyennes dans tout le pays, des milliers de personnes rassemblées dans les meetings et 11% des voix obtenues à la présidentielle malgré la pression du vote utile).

L’analyse (désormais bien connue) de Mélenchon est la suivante : les politiques austéritaires mènent à la catastrophe ; le président français, bien que social-libéral convaincu, sera tôt ou tard confronté à l’échec de sa propre doctrine, et s’il ne veut pas être balayé par la tempête avec son pédalo, il sera obligé, donc, de « changer de cap » (la qualité de « brave homme » que lui reconnaît Mélenchon ne saurait l’empêcher de sombrer, le moment venu, s’il s’obstine dans la voie sociale-libérale). Dès lors, « il ne sera pas crédible s’il reprend comme Premier ministre l’un des sociaux-libéraux qui pullulent dans son parti. » Cela tombe effectivement sous le sens, et le dire n’équivaut pas à un acte de candidature personnelle, tant il est vrai qu’Hollande peut trouver facilement dans son propre parti des Montebourg, Hamon ou Lienemann qui pourraient prétendre au poste si le social-libéralisme n’était soudain plus à l’ordre du jour et qui offriraient de bien meilleures garanties de docilité que Mélenchon au point où il en est rendu à présent. L’ex-candidat du Front de Gauche estime, il est vrai, que lui et les siens étaient mieux préparés à gouverner que le PS, et il est évident que Mélenchon se considère lui-même comme compétent pour diriger l’Etat ou le gouvernement et appliquer ainsi le programme du Front de Gauche. On peut donc en conclure qu’en cas de changement de majorité (dans 5 ans ou plus tôt si Hollande était amené, « tempête » oblige, à dissoudre l’assemblée), Mélenchon serait prêt à aller en personne à Matignon pour y appliquer son programme (peu importe à vrai dire qui se trouverait alors à l’Elysée : entre 1997 et 2002, ce n’est pas tant Chirac qui a lié les mains de Jospin que sa propre pusillanimité). Que Mélenchon soit prêt, le moment venu, à aller à Matignon, ne devrait pas être une découverte, même pour Sorel, qui pourtant comprend encore tout de travers : « C’est donc l’objectif du bouillant Mélenchon : s’installer à Matignon sous les ordres de Hollande, qui serait un brave homme, aveuglé par son entourage ». Au moment même où Mélenchon accuse sévèrement Hollande de n’avoir tenu aucun compte des propositions du Front de Gauche (sans lequel il n’aurait pu être élu), et critique durement sa soumission à l’oligarchie financière, lo-LO laisse donc entendre que Mélenchon serait prêt à prendre la place d’Ayrault au premier coup de sifflet d’Hollande, sans doute pour faire la même politique d’austérité et avec la même majorité PS. Le mot est même lâché : Mélenchon n’aurait donc pour ambition que de servir « les bourgeois ».

Il faut dire que pour lo-LO, Mélenchon aura beau prôner la révolution citoyenne, et même la mettre en pratique (si jamais il accède un jour au pouvoir), il sera toujours marqué du sceau de l’infâmie car, pour les trotskystes purs et durs de LO, l’ancien trotskyste Mélenchon est coupable d’un crime impardonnable : le « réformisme ». Si jamais on a la possibilité de conquérir un jour le pouvoir sans effusion de sang, grâce à la conjonction des luttes sociales et d’une victoire électorale (qui n’est plus complètement improbable depuis l’émergence du Front de Gauche), si jamais on a la possibilité de rendre le pouvoir au peuple (institutionnellement, économiquement, socialement) par une réforme profonde de l’Etat et de la propriété (l’application du programme « l’Humain d’abord » n’en serait d’ailleurs qu’une première étape), alors lo-LO boudera encore parce que le prolétariat n’aura pas abattu l’Etat bourgeois par les armes. On serait en train de faire la révolution sous leur nez que les militants de LO ne s’en rendraient même pas compte, occupés qu’ils sont (jusqu’à la fin des temps ?) à armer le prolétariat qu’ils n’ont jamais réussi à mobiliser avec des armes qu’ils n’ont jamais eues. A chaque fois que j’ai une discussion avec un militant de LO, je finis par demander « où sont les armes ? », et je vois bien qu’il est gêné parce que ce n’est sans doute pas lui qui a les clés du local et qu’il n’y a peut-être rien d’autre dans le local qu’un vieux tas de tracts. C’est con, sinon on aurait pris le Palais d’Hiver ensemble puis on se serait foutu sur la gueule à Kronstadt, comme dans le bon vieux temps.

Nous, au Front de Gauche, nous allons continuer à faire feu de tout bois, et poursuivre la révolution citoyenne par les urnes, par les luttes, par l’éducation, et par tous les moyens appropriés au contexte, sans plus de violence que nécessaire. Beaucoup de militants d’organisations de gauche ou d’extrême-gauche nous ont déjà rejoints et nous rejoignent encore. Dans le Front de Gauche, et particulièrement au Parti de Gauche, se retrouvent des gens venus du PS, du PC, d’EELV, du NPA, ou même (j’en suis la preuve) de l’anarchisme, ainsi que des milieux associatifs ou syndicaux. On voit même arriver (et ce n’est pas le moins encourageant) des gens qui n’avaient jamais milité auparavant. Nous savons que dans les luttes, nous aurons parfois à nous retrouver aux côtés de militants de LO. Et même si selon nous, leur stratégie mène à l’autisme politique, nous n’oublions pas qui est notre véritable ennemi : le Capital. A titre personnel, je ne peux toutefois qu’inviter LO à se mettre enfin à la hi-fi, parce que je dois l’avouer, ma pauvre lo-LO, des fois, tu me brouilles un peu l’écoute.