A bas Charlie Hebdo, vive Charia Hebdo !

Les laïcards anticléricaux sont-ils condamnés à être les idiots utiles de La Pen (de mort) et à finir en apôtres islamophobes du « choc des civilisations » ? La gauche anticapitaliste et antiraciste est-elle condamnée à tolérer l’intégrisme islamiste, voire à s’acoquiner avec lui pour peu qu’il nuise à « l’Empire » et aux tartuffes qui vivent du spectacle de la contestation sans contester vraiment le Spectacle ?

Tel est le triste dilemme que soulève une fois de plus l’affaire « Charia Hebdo ». Charia HebdoRappelons les faits. Après la victoire du parti islamiste en Tunisie et l’annonce de l’instauration de la charia par le nouveau pouvoir libyen, l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo avait annoncé dès lundi 31 octobre 2011 que son numéro du mercredi 2 novembre serait rebaptisé « Charia Hebdo ». En une, un Mahomet dessiné par Luz et présenté comme « rédacteur en chef » de ce numéro exceptionnel, annonçait, goguenard : « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire ! » Dans la nuit du 1er au 2 novembre, les locaux de Charlie Hebdo étaient incendiés par jets de cocktail Molotov. Dans le même temps, le site web du journal était hacké par un groupe islamiste turc, l’hébergeur belge du site refusait de le remettre en ligne suite à des menaces de mort, et Facebook bloquait la page Charlie Hebdo sur son réseau antisocial. Bref, même s’il n’est pas établi que l’attentat ait été commis par des islamistes, le journal a bel et bien subi des représailles consécutives à la parution du numéro spécial « charia ».

Si l’attentat a été assez unanimement condamné dans les media et dans le monde politique, certaines voix ont tout de même émis un son discordant. Ainsi Daniel Schneidermann, dans Rue 89, désignait l’opération « Charia Hebdo » comme une « provocation pas drôle ». Mais comment un journal satirique tel que Charlie Hebdo pourrait-il ne pas être « provocateur » ? A titre personnel, j’aimerais aussi rétorquer au créateur d’Arrêt sur images que j’ai au contraire trouvé cette « provocation » très drôle, et même franchement bien vue dans le contexte, mais évidemment, le débat n’est pas là.

« Le con étant la cible naturelle de Charlie, on comprend (oups) que son combat (re-oups) le porte naturellement vers les sujets piège à con, plutôt que vers les dossiers compliqués (bon, j’arrête), comme, au hasard, la crise de l’euro, dans lequel les cons et les pas cons sont plus délicats à départager. »

Schneidermann s’essayant à l’humour avec des calembours à base de « cons » (et visiblement pas très sûr lui-même d’être drôle) fait ici référence à la célèbre une de Charlie Hebdo qui faisait dire (déjà) à Mahomet « c’est dur d’être aimé par des cons » en 2006 lors de l’affaire des caricatures. Puisqu’il accuse aussi Charlie de faire de ce type de « provocation » son « fond de commerce », on peut tout de même noter que près de 6 ans se sont écoulés entre les deux « provocations ». Le rythme des « provocations » n’est donc pas si excessif. Accuser enfin Charlie de ne pas parler de « la crise de l’euro », c’est oublier un peu vite que Bernard Maris écrit chaque semaine dans Charlie Hebdo un ou deux éditoriaux traitant d’économie et, notamment, de la question de l’euro (l’ex-directeur de la BCE Jean-Claude Trichet y a été maintes fois critiqué de façon bien plus virulente que ce brave Mahomet). J’ai beau avoir exécré les prises de position de Philippe Val du temps où il dirigeait le journal, avoir été indigné par la façon dont le même Val avait calomnié puis viré Siné en 2008, par la façon dont l’actuel directeur Charb avait alors lâchement obéi à son maître et abandonné son « ami » Bob, je ne comprends décidément pas le procès en sorcellerie fait par Schneidermann contre Charlie Hebdo. Il y avait assurément des reproches plus pertinents à adresser à ce numéro précis de Charlie (j’y reviendrai plus loin).

De même je ne comprends pas l’article de Matthias Reymond sur ACRIMED, qui fait le parallèle entre l’attentat contre Charlie Hebdo et un autre commis quelques jours plus tôt contre un squat abritant des familles roms. Il est sans doute significatif que le monde médiatique se soit ému du sort de confrères plus que de celui de Roms. Mais en quoi peut-on le reprocher à Charlie Hebdo (qui consacre par ailleurs une chronique hebdomadaire aux expulsés et qui n’a jamais couvert de louanges la politique anti-Roms de Sarko, Hortefeux et Guéant) ? Moi qui me suis souvent régalé des attaques d’ACRIMED ou du Plan B contre Val et son hebdo, j’avoue que je ne suis plus. Et lorsque je lis les tweets de Mona Chollet, la dénonciation d’un « coup de pub » par Serge Quadruppani, gens dont j’apprécie par ailleurs habituellement les écrits, et que je vois une pétition « pour la défense de la liberté d’expression contre le soutien à Charlie Hebdo », je me demande si je n’ai pas la berlue. Car parmi les pétitionnaires figurent les journalistes Olivier Cyran et Sébastien Fontenelle qu’on a déjà vu mieux inspirés mais aussi deux membres d’une association « Participation et Spiritualité musulmanes » (sic !). Ils affirment :

« qu’un cocktail molotov lancé la nuit dans des locaux vides et n’occasionnant que des dégâts matériels ne mérite pas une mobilisation médiatique et politique supérieure à celle, pour le moins discrète, qu’occasionne l’incendie ou la mise à sac d’une mosquée ou d’un cimetière musulman ».

A cela, on peut tout de même répondre qu’il est difficile lorsqu’on incendie de nuit des locaux d’être sûr à 100% que ceux-ci sont vraiment vides et que le feu ne risque pas de s’étendre à une zone habitée. Le geste n’est donc pas bénin. On peut aussi répondre que Charlie Hebdo, victime de cet incendie, n’est en rien responsable de « la couverture médiatique et politique » qu’il a occasionné, et qu’enfin cette couverture médiatique dépend aussi (malheureusement sans doute) de la notoriété de la victime. Ainsi, si d’aventure je m’amusais à taguer « ni Allah ni maître » sur le mur de tel lycée de ma connaissance au nez à la barbe (c’est le cas de le dire) des « frères » qui racolent régulièrement devant ses portes, et si par la suite mon logement était incendié, quelque chose me dit que la couverture médiatique de l’événement serait encore plus faible que celle d’un saccage de mosquée ou de cimetière musulman.

Les pétitionnaires affirment encore :

« que la disproportion entre les unes alarmistes sur l’incendie de Charlie Hebdo et les brèves de dix lignes sur les saccages de lieux de culte musulmans entretient une vision du monde raciste : si un saccage est plus grave qu’un autre, c’est que les biens des uns sont plus précieux que les biens des autres, et c’est en définitive que les uns valent plus que les autres. »

On ne peut nier, évidemment, que le racisme soit un fléau dans ce pays, que la discrimination, notamment à l’embauche ou en matière de logement, y soit une réalité, et il est évident que la droite nationale-sarkozyste et l’extrême-droite ont tout intérêt à faire une lecture islamophobe de l’événement. Mais on ne peut pour autant décréter que le traitement médiatique de l’incendie de Charlie Hebdo dans sa globalité soit de nature à entretenir « une vision du monde raciste ». Ou alors on suit le même chemin que Val et son copain BHL qui voient dans toute critique du sionisme, de l’impérialisme et du néocolonialisme une preuve d’antisémitisme.

Je passe plus rapidement sur le reste du texte de la pétition, qui défend la « liberté » des femmes musulmanes à porter le voile (sic !), et qui dénonce « la nouvelle marque de fabrique » de Charlie Hebdo : « un anticléricalisme primaire doublé d’une obsession islamophobe ». Voici donc qu’après avoir utilisé la même technique délirante que Val pour dénigrer par avance les arguments de l’adversaire (forcément « antisémite » pour Val, forcément « islamophobe » pour nos braves pétitionnaires), nos camarades pourfendeurs du racisme ordinaire (au point d’en voir même là où il n’y en a pas) attaquent ici Charlie Hebdo pour « anticléricalisme primaire », expression qu’on eût pu attendre de Christine Boutin ou d’un quelconque démocrate-chrétien moisi dans l’eau bénite, mais qui est décidément plus surprenante venant d’adversaires de l’ordre national-sarkozyste. Comment Olivier Cyran, qui a longtemps écrit lui-même dans Charlie Hebdo, a-t-il pu signer un tel tissu de conneries ? Des rancœurs personnelles peut-être entièrement légitimes contre ce journal ne peuvent justifier de tels amalgames.

A tous ces camarades si islamophiles, j’ai envie de répondre que Charlie Hebdo a toujours été anticlérical, et que, du temps de Choron par exemple, il l’était même avec bien plus de virulence qu’aujourd’hui. Les religions juive ou chrétienne, entre autres, y ont été largement brocardées. Le traitement réservé à l’Islam par Charlie Hebdo en lien avec l’actualité (événements de Libye et de Tunisie) n’a rien de choquant. Pour qui a pris la peine de lire le numéro « Charia Hebdo », il est clair, à moins d’être demeuré ou de mauvaise foi, que la satire porte sur l’islamisme politique et non sur les musulmans, tel l’article de la franco-marocaine Zineb El Rhazoui qui donne quelques exemples tragiquement ridicules d’application de la charia. Charlie Hebdo n’a empêché personne de croire au dieu de l’Islam, n’a brûlé aucune mosquée, n’a pas appelé à la haine raciale et n’a prôné aucune discrimination contre les musulmans. Quadruppani, qui a autrefois écrit dans Siné Hebdo, hebdomadaire du très anticlérical Siné, dit sur son blog que ses amis tunisiens « n’ont pas besoin que des crétins laïcards excitent les crétins barbus ». Mais le propre des crétins barbus n’est-il pas précisément de s’exciter pour pas grand chose (un adultère, une mèche de cheveux qui dépasse d’un foulard de femme, un bout de lardon oublié dans un plat, un simple dessin…) ? Ces « crétins barbus » si prompts à lancer des menaces de mort pourraient très bien se moquer avec humour des mécréants sans risquer que des « crétins laïcards » les menacent ou les agressent physiquement. Tout ce qu’ils risquent en retour est un blasphème bien senti, mais un blasphème n’est qu’un mot, et leur dieu devrait être au-dessus de ça, à moins qu’il ne soit qu’un mot lui aussi : CQFD.

Siné, qu’on ne peut suspecter de sympathie pour l’équipe de Charlie Hebdo, qui fut — rappelons-le — militant actif de la cause algérienne en pleine guerre d’Algérie, et qui est encore pro-palestinien et anticolonialiste, écrivait dans sa zone du 18 octobre 2011 : « Même le restau chinois à côté de chez moi, est devenu ‘halal‘, c’est dingue ! Noisy-le-Sec ressemble de plus en plus à La Mecque ». Et le vieux Bob de déplorer la mode du « crâne rasé » et « barbouze » à côté de « femmes emmitouflées dans leur linceul ». Voilà qui est plus cinglant que les gentilles caricatures de Charia Hebdo, ce qui a peut-être échappé à nos si vigilants pétitionnaires antiracistes. Il serait d’ailleurs plaisant qu’ils osent accuser Siné de racisme et d’islamophobie… Le fondamentalisme musulman et sa prétention à régenter la vie privée mais aussi à occuper l’espace politique est bel et bien un fléau qui gagne du terrain dans des pays de vieille culture musulmane mais aussi en France. Le dire et s’en inquiéter n’est pas faire acte de racisme ou d’islamophobie, même si cet état de fait est évidemment pain bénit pour l’extrême-droite. La gauche ne doit pas l’ignorer, et doit au contraire s’efforcer de réoccuper le terrain sur lequel son absence a créé le vide dans lequel se sont engouffrés les militants islamistes (et aussi les militants du FN). Car c’est bien la démission de l’État, les politiques antisociales de ces dernières années, et le déclin des organisations militantes de gauche (associations, syndicats et partis) qui ont permis aux islamistes de s’engouffrer dans la brèche. La seule réponse qui vaille à ce problème est sociale, et il est évidemment vain et stupide d’interdire la burqa si dans le même temps le peuple est livré à la misère et à une indignité que seul le repli identitaire ou religieux peut illusoirement atténuer. Or, ce n’est pas en cédant à la peur, ou en pratiquant une autocensure destinée à éviter toute manifestation qui pourrait être prise comme une « provocation » tant par les barbus que par les fachos, que l’on peut espérer mobiliser le peuple dans les luttes sociales qu’il est plus que jamais urgent de mener. Une telle stratégie ne ferait que légitimer encore davantage les religieux qui, loin de s’inscrire dans la nécessaire lutte des classes, seront les premiers à aller se goinfrer dans les salons du pouvoir national-sarkozyste, sitôt que le petit président de l’ex-République leur proposera un rôle officiel une fois la loi de 1905 abrogée.

Oui, « Charia Hebdo » m’a fait rire, et je considère que pouvoir se moquer de toutes les religions, dans un pays laïque, est la moindre des choses. Charlie Hebdo n’est pas ce qui se fait de plus féroce en la matière.

Pour ma part, je revendique le droit de proférer des propos bien plus sacrilèges que ceux de Charlie Hebdo, et sans même prétendre à être drôle. Par exemple :

  • Il y a plein d’autres dieux que « Dieu » (mais aucun, de toutes façons, n’est un vrai dieu), et personne, pas même Mahomet, n’est leur prophète.
  • La religion est l’opium du peuple (ceci n’est pas une citation de Groucho Marx).
  • Les dieux et leurs interdits à la con ont été inventés par des hommes pour légitimer leur domination.
  • Ni Allah ni maître !

Depuis plusieurs milliers d’années, les croyants ont dit bien pire des athées, et ont commis bien des crimes au nom de leur(s) dieu(x). Quant à moi, en proférant ces « blasphèmes » que je tiens pour des vérités, je ne tue personne, je ne mutile personne, je n’empêche personne de croire, je n’attente à la liberté de personne. Le fait que je consacre quelques lignes à ce sujet alors que je n’ai pas parlé de tel ou tel autre fait divers dont ont pu être victimes des musulmans ou des étrangers ne fait pas de moi un islamophobe ou un raciste.

Même si ses dessins me font souvent marrer (ce qui fait que j’ai finalement recommencé à lire Charlie Hebdo après le départ du sinistre Val), je considère que Charb, l’actuel directeur de Charlie Hebdo, ainsi que les autres membres de l’équipe qui ont fermé leur gueule lors du lynchage de Siné, sont de fieffés coquins, de sales traîtres, ou de piteux lâches. Cependant, des coquins, des traîtres et des lâches peuvent aussi être drôles ou écrire des choses intéressantes. Certains complotistes hystériques (gros fachos mais aussi gens de gauche) ont accusé Charlie Hebdo d’avoir commis une escroquerie à l’assurance en faisant incendier ses propres locaux. D’autres, dans un registre similaire, parlent d’un coup monté pour doper les ventes et renflouer des comptes pas brillants. C’est complètement con, et quand bien même Charlie Hebdo aurait voulu sciemment susciter le scandale à des fins publicitaires, il n’en reste pas moins que ce journal satirique de tradition anticléricale est tout à fait dans son rôle en caricaturant les religions, y compris la musulmane. L’idée de faire un numéro intitulé Charia Hebdo, dans le contexte de l’automne 2011, était fort bonne, et si j’étais à la place de Charb, je rebaptiserais définitivement ainsi le journal.

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est qu’en se focalisant sur une satire anticléricale pourtant très légitime, des gens aussi engagés à gauche que Cyran, Fontenelle, Chollet, Quadruppani ou même Schneidermann sont complètement passés à côté d’un article de ce numéro de Charlie Hebdo qui, lui, était éminemment plus critiquable. Il s’agit d’un article signé Paul Klein intitulé « Mélenchon, le candidat AAAAA ». Le journaliste y dénonce le happening du Parti de Gauche qui avait investi le 21 octobre 2011 le siège parisien de l’agence Moody’s aux cris de « A, A, A, nous ne sommes pas des andouillettes ! ». Apparemment, cette opération n’a pas fait rire Paul Klein. Décidément, entre Klein et Schneidermann, il y en a qui devraient peut-être péter un coup, des fois. Toujours est-il que l’article enchaîne une série de reproches foireux contre Mélenchon, parce qu’il avait osé dire : « L’agence Moody’s prétend qu’elle va surveiller le peuple français, le peuple français l’informe qu’il surveille Moody’s ».

Premier reproche, alambiqué : « Moody’s ne surveille pas le peuple français, mais l’état des finances du gouvernement français ». Mélenchon aurait donc tort. Monsieur Klein n’a apparemment pas compris que cette surveillance vise justement à pousser le gouvernement à ne céder en aucun cas aux revendications sociales du peuple. Il s’agit donc bien, indirectement certes, mais clairement tout de même, d’une surveillance exercée sur le peuple auprès de qui le gouvernement joue le rôle de garde-chiourme au service de l’oligarchie financière et de ses dévouées agences de notation. Un journaliste écrivant dans un journal qui se prétend de gauche devrait le comprendre d’emblée.

Deuxième reproche : « S’il y a donc une action à mener, elle doit viser le gouvernement et non les agences de notation ». Parce que l’un empêcherait l’autre ? Un peu comme si se moquer de la charia empêchait de dénoncer les discriminations subies par des musulmans et faisait des moqueurs d’abominables racistes, en somme… Mélenchon ne réserve-t-il donc ses critiques qu’aux agences de notation et épargne-t-il le gouvernement ou les media ? Sur quelle planète vit donc Monsieur Klein ? Et dès lors que le gouvernement se soumet aux agences de notation, n’est-il pas quelque peu logique et légitime de les attaquer elles aussi ?

Troisième reproche : Mélenchon ose parler « au nom du peuple ». Et Klein de faire sur le champ un parallèle avec la Terreur de 1793 ! Du coup, je me demande si ce Paul Klein ne serait pas en fait Philippe Val revenu incognito à Charlie Hebdo pour dénoncer dans tout discours de gauche une dérive terroriste-antisémite-totalitaire-islamiste (rayez la mention inutile). L’auteur de l’article aura donc oublié que Mélenchon est bel et bien un élu du peuple (député européen et conseiller régional), qu’il est de bon ton chez les élus de parler « au nom du peuple », quand bien-même ils n’en représentent en réalité qu’une fraction, et qu’en l’occurrence la tirade de Mélenchon avait un côté bravache délibérément comique (le petit Parti de Gauche français qui essaie de faire peur au géant Moody’s devant lequel tremblent les gouvernements de ce monde, c’est à l’image du courage désabusé voire désespéré dont font preuve de nos jours les mouvements sociaux).

Quatrième reproche : « les gens qui travaillent chez Moody’s ne sont-ils pas français ? Ne font-ils pas partie du peuple français ? » Paul Klein, décidément obtus, n’a pas compris que Mélenchon et ses camarades ne manifestaient pas contre les employés de Moody’s mais contre Moody’s, et il ne lui est pas venu à l’esprit que parmi ces employés, il y avait peut-être des électeurs du Front de Gauche riant sous cape. Car Monsieur Klein l’ignore sans doute, mais toute la gauche n’est pas salariée ou pigiste à Charlie Hebdo. On a même déjà vu des élus de gauche employés du Crédit Lyonnais ou de la Poste, alors pourquoi pas Moody’s ?

Cinquième reproche : « il ne sert à rien de nier qu’il s’agit d’un acte de violence ». Là, on ne peut que se demander si la gauche façon Klein a déjà participé à une lutte sociale. Pour voir dans ce petit happening bon-enfant destiné à mettre les rieurs du côté du Front de Gauche un acte de violence robespierriste, il faut vraiment avoir renoncé à toute forme de lutte. Etre de droite, en somme.

Sixième reproche : « d’un candidat de gauche, on attend un discours qui s’élève au-dessus de la pensée magique (où les agences de notation font figure de fétiches malveillants) ainsi d’ailleurs que du manichéisme opposant les méchants Américains menaçant la paix du monde aux gentils Chinois, victimes des Tibétains ». A nouveau, Paul Klein ne voit donc pas que les agences de notation sont des acteurs parmi d’autres du coup d’Etat financier qui s’opère sous nos yeux, et que les dénoncer n’empêche pas de critiquer l’ensemble du mécanisme, ce que le candidat du Front de Gauche ne manque assurément pas de faire aussi. En revanche, faire de Mélenchon un pro-chinois anti-américain primaire relève de la désinformation. Dans un livre* paru en 2010, Mélenchon écrivait, certes, que « la relation [avec la Chine] peut être plus équilibrée et stimulante qu’avec l’empire en déclin technique des États-Unis ». Et d’ajouter : « Que le régime chinois ne nous convienne pas est une chose. Que le capitalisme y fasse des ravages, de même. Mais que ce soit le prétexte pour laisser les seuls États-Unis s’accorder directement avec lui dans le cadre d’un G2 dorénavant très visible est une immense faute politique ». Une telle realpolitik ne fait peut-être pas rêver, et elle peut être critiquée. Mais le rééquilibrage des relations extérieures de la France prônée par Mélenchon ne fait pas de lui un admirateur béat du régime chinois. Quant au Tibet, Klein fait sans doute allusion aux propos tenus par Mélenchon à la télévision sur le plateau de Laurent Ruquier en 2008. Mais qu’a-t-il dit au juste ? Que le servage et la théocratie bouddhiste qui sévissaient au Tibet avant 1959 n’étaient pas meilleurs que la domination chinoise qui s’y est rétablie depuis (et qui remontait en fait au XIVe siècle), et qu’il est illusoire de penser qu’on puisse obliger aujourd’hui la Chine à renoncer à « 25% de son territoire ». Bref, on peut éventuellement reprocher à Mélenchon une trop grande indulgence vis à vis de la Chine, mais un journal qui dénonce l’horreur et l’absurdité de l’application de la loi coranique devrait être un peu plus sensible à la critique d’une autre charia, même si l’obscurantisme bouddhiste a bizarrement meilleure presse en Occident que l’Islam le plus modéré.

A la fin de son article, Paul Klein profère enfin une énormité : « La crise actuelle vient de la pression que les marchés financiers font peser sur les États. Ces marchés n’ont pas besoin d’agences de notation pour mettre la France sous pression ». Or, les agences de notation sont précisément un des instruments grâce auxquels les marchés financiers exercent leur « pression » sur les États, et donc sur les peuples. Pourquoi s’interdire dès lors de dénoncer ces agences, même « à coups d’andouillettes » ? Ces andouillettes qui décidément n’ont pas fait rire Monsieur Klein n’étaient pourtant pas halal.

Charlie Hebdo journal islamophobe et raciste ? Cut the crap ! Charlie Hebdo reste un journal satirique anticlérical, voilà tout. Mais l’article de Paul Klein montre que l’esprit de Val hante toujours ce journal, qui reste capable donc, bien qu’il se revendique de gauche, du même délire antisocial et contre-révolutionnaire qui a permis jadis à Philippe Val de conquérir les beaux esprits germanopratins, si bien que celui qui se prenait pour Montaigne a fini comme Besson.

A bas Charlie Hebdo, vive Charia Hebdo !

* Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous !, Flammarion, 2010.

« La dictature de la transparence » : cut the crap !

« Parfois, la transparence est une forme de totalitarisme » affirmait Brice Hortefeux (ministre condamné en première instance pour injures raciales) le 30 novembre 2010 à propos des notes diplomatiques américaines divulguées par Wikileaks.

« Wikileaks : la dictature de la transparence » titrait Elisabeth Roudinesco, historienne psychorigide, pour Libération, le 2 décembre 2010.

« Internet, c’est la STASI en pire » assenait le 4 décembre Catherine Nay, employée du marchand d’armes Lagardère, dénonçant au passage « la tyrannie de la transparence » (on imagine aisément, à coup sûr, ce que la transparence pourrait coûter à des entreprises comme celle de Lagardère).

Trop de transparence est « dangereux pour la démocratie » renchérissait le 6 décembre le politicien ultra-libéral réactionnaire Mario Vargas Llosa en allant chercher son hochet (un quelconque prix Nobel) à Stockholm.

Cherchez l’intrus.

Les mêmes qui applaudissaient sans doute autrefois la « Glasnost » de Gorbatchev parce qu’elle fissurait l’opacité du totalitarisme stalinien se font donc à présent les défenseurs indignés du secret d’Etat et la transparence est devenue l’ennemie de la démocratie. C’est cocasse.

Passons sur les cris effarouchés des vieilles badernes de la droite réactionnaire pour nous attarder un moment sur la prose roudinesque.

Le déballage par le site WikiLeaks de milliers de courriers, mails et échanges qui auraient dû demeurer secrets jusqu’à l’ouverture des archives par des historiens pose, une fois de plus, le problème de la transparence.

Pourquoi diable ces documents auraient-ils demeurer secrets ? Pourquoi attendre l’ouverture des archives ? Et pourquoi dès lors en réserver l’usage aux seuls historiens ? Parce que c’est ainsi que l’Etat l’entend, qu’il soit américain ou français ? En quoi le problème de la transparence se pose-t-il « une fois de plus » ? Quand donc la transparence de l’Etat a-t-elle été un « problème » ? En l’espace d’une phrase, Elisabeth Roudinesco fait du secret d’Etat un absolu moralement indépassable, évitant ainsi toute réflexion sur la nature réelle des Etats qui pratiquent si allègrement le secret et n’ont jamais, mais alors jamais, été transparents en quoi que ce soit (en tout cas pas de leur plein gré).

Depuis qu’Internet a acquis un pouvoir de divulguer tout et n’importe quoi, des pirates surdoués peuvent se prendre pour les nouveaux Robin des bois d’un altermondialisme pour le moins suspect, consistant à faire croire à leurs internautes que tous les Etats du monde auraient organisé un vaste complot visant à asservir les pauvres citoyens.

Qui est « Internet«  ? Qu’est-ce que « l’altermondialisme«  des pirates surdoués a de « suspect » ? Et suspect de quoi ? Voilà rangés dans un fourre-tout indéterminé les usagers d’internet, les altermondialistes et les théoriciens du complot. Mais que dire de ceux qui voient des théories du complot partout ?

Ces derniers seraient ainsi les victimes inconscientes d’une puissance obscure et antidémocratique fondée sur le règne du crime et de la corruption. Telle est en tout cas l’idée fixe de cet étrange hacker australien – Julian Assange -, qui se croit un bienfaiteur de l’humanité alors même qu’il est pourchassé – peut-être à tort – par la justice suédoise dans le cadre d’une enquête pour suspicion de viol et d’agression sexuelle. Au point qu’il se cache quelque part en Grande-Bretagne et ne communique plus avec le reste du monde qu’à l’aide d’une messagerie cryptée. «Il est mon fils et je l’aime», a déclaré sa mère à la chaîne australienne ABC.

Elisabeth Roudinesco, dans le début de son article, n’aura donc pas dit un mot de la tartufferie diplomatique et du cynisme des Etats mis en lumière par Wikileaks. Mais elle aura lourdement insisté sur les accusations qui pèsent sur son fondateur en se couvrant d’un « peut-être à tort » bien faux-cul avec un art consommé de l’insinuation. Et de sauter du coq à l’âne en évoquant la mère de Julian Assange. Elle se gaussera ensuite du « hacker » qui « a pu occuper sur la Toile tantôt la place d’un héros planétaire et tantôt celle d’un suspect adoré de sa maman ». Quand le sage montre la lune, Roudinesco regarde sa mère.

Passons sur les roudinesqueries suivantes (Assange critiqué par plus « extrémiste » que lui), mais arrêtons-nous tout de même sur cette phrase sublime :

[Le processus de déballage] révèle d’une part que les gouvernants sont victimes de la même dictature de la transparence que celle qui affecte la vie privée des citoyens – et que seule la loi peut protéger -, et que, de l’autre, les médias sont devenus aussi puissants qu’eux dans la gestion des affaires du monde.

Dans un exercice de confusionnisme assez ahurissant, Elisabeth Roudinesco met donc sur le même plan le dévoilement des mensonges diplomatiques par Wikileaks et les atteintes à la vie privée des citoyens, qui, contrairement à ce qu’elle affirme, sont rarement empêchées par la loi dès lors qu’elles sont le fait du pouvoir économique ou de ses valets politiques. Il existe même des lois qui permettent aux Etats de violer l’intimité des citoyens, de les surveiller, de les ficher. Ces lois ne sont pas celles de la Chine pseudo-populaire ou de l’ex-fausse Union des fausses Républiques faussement Socialistes et pas du tout Soviétiques. Ce sont celles des Etats-Unis, de la France, et de la plupart des pays dits démocratiques, qui vidéo-surveillent le quidam, hadopisent les disques durs, épluchent les « fadettes », écoutent les conversations, contrôlent les papiers, relèvent les empreintes, prélèvent l’ADN, recoupent les données… tandis que le plus grand secret reste de rigueur à la tête de l’Etat et surtout à la tête des entreprises. Ne voient de la transparence dans les rouages du pouvoir que ceux qui, à force d’être dans le secret grâce à leur connivence avec les seigneuries ou à leur appartenance à celles-ci ont oublié à quel point le simple citoyen, lui, est maintenu dans l’ignorance ou aveuglé par les lumières du Spectacle.

A cet égard, pour rétablir l’équilibre entre la nécessité du secret, sans quoi aucun Etat de droit ne saurait exister, et la nécessité d’une certaine rigueur de l’information, il faudra bien trouver une parade à la sottise infantile des nouveaux dictateurs de la transparence.

Après s’être moqué du fils à sa maman qui pousse le ridicule jusqu’à être aimé de sa mère alors même qu’il est « suspect« , Roudinesco a beau jeu de pointer une « sottise » forcément « infantile » et d’opérer un retournement sémantique pour le moins osé : sont démocratiques les « Etats de droit » qui mentent aux peuples et bafouent l’intimité des citoyens, et sont des dictateurs ceux qui démasquent les mensonges.

Avoir été disciple de Lacan ou Deleuze pour finir par dire la même chose qu’Hortefeux, voilà qui est assez triste.

Le retour de Néanderthal

Dans Le Point (10/11/2010), magazine de droite appartenant à François Pinault, patron de droite, et dirigé par Franz-Olivier Giesbert, guignol de droite (pris en flagrant délit de cabotinage et de mensonge dans le film Fin de concession de Pierre Carles), Claude Allègre, Néanderthalien de droite (jadis grand dégraisseur de mammouth), fait un long et flagorneur éloge du petit président de droite de l’ex-République. Il y soutient, notamment, le passage en force de la loi sur le recul de l’âge de la retraite :

Fallait-il faire cette réforme ? Oui. Fallait-il la faire si vite ? Oui encore, sinon nos caisses de retraites, alors en quasi-faillite, auraient été obligées de baisser les pensions. Les personnes âgées le savent très bien !

Allègre, qui a longtemps prétendu être de gauche, reprend donc à son compte le vocabulaire mensonger de la droite réactionnaire, en appelant « réforme » cette contre-réforme. Il ment également en prétendant que les caisses de retraite sont en « quasi-faillite » et que sans cette contre-réforme, « elles auraient été obligées de baisser les pensions ». Obligées par qui ? Si d’aventure les dépenses devaient être supérieures aux recettes, ce qui n’est pas le cas, l’Etat n’aurait nulle obligation de diminuer les dépenses et aurait en revanche toute autorité pour augmenter lesdites recettes, en allant chercher l’argent là où il se trouve (la taxation des flux financiers est une possibilité parmi d’autres).

Une « personne âgée », à coup sûr, est d’accord avec Claude Allègre : c’est Claude Allègre lui-même, âgé déjà de 73 ans. Quant aux autres « personnes agées », gobent-elles les mensonges de cet homme de Néanderthal ? Rien n’est moins sûr.

Alors que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera bientôt 90 ans, peut-on continuer de s’arrêter de travailler à 60 ans ? Le simple bon sens nous dit que ce n’est pas possible.

Est-ce le même « simple bon sens » qui faisait dire en 1976 à Claude Allèqre que la Soufrière allait exploser, contre l’avis du vulcanologue Haroun Tazieff (la région fut évacuée pour rien : c’est bien Tazieff, qui s’était rendu, lui, sur le site, qui avait raison) ?

Est-ce le même « simple bon sens » qui a fait dire pendant des années à Claude Allègre que le réchauffement climatique n’était pas lié au CO2 issu des activités humaines ? Thèse qu’il a fini par abandonner le 28 octobre 2010, après tant d’élucubrations médiatiques sur le sujet, lorsque l’Académie des sciences, dont il est membre, a rendu un rapport affirmant le contraire. Le ridicule ne tue pas, et notre Néanderthalien a donc survécu. Mais il est tout de même étonnant que l’ex-presse donne encore si facilement tribune libre à un tel « expert ».

Est-ce le « simple bon sens » qui faisait dire à Allègre le 21 février 1999 sur TF1 qu’une boule de pétanque et une balle de tennis chutaient à la même vitesse, négligeant dans sa démonstration le paramètre du frottement de l’air, évidemment différent pour chacun des deux objets ?

Est-ce le « simple bon sens » qui poussa Allègre à annoncer en septembre 1997 que le taux d’absentéisme des enseignants était de 12%, ce qui était bien supérieur à la réalité (entre 5 et 8%) ?

Est-ce le « simple bon-sens » qui l’entraîna à dénoncer le désamiantage de la fac de Jussieu le 19 octobre 1996 (déjà dans Le Point) ? Rappelons que l’amiante y a été la cause avérée de 22 morts.

Cut the crap !

Claude Allègre, qui est né en 1937, est un vivant plaidoyer pour la retraite à 60 ans : ce vieux monsieur qui raconte décidément n’importe quoi aurait dû la prendre il y a 13 ans, sa retraite. Par exemple, lorsqu’il dit que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera « bientôt » 90 ans, il montre qu’il ne sait plus compter et qu’il prend ses désirs d’immortalité pour la réalité (à moins qu’il ne mente uniquement pour décrocher une récompense de la part de son nouveau maître Sarkozy ?).

En effet, l’espérance de vie en France était de 70,2 ans en 1960, et de 81,5 ans en 2008 (d’après les chiffres de la Banque mondiale), ce qui représente un gain de 11,3 ans en 48 ans. En admettant que l’espérance de vie continue à progresser au même rythme durant les années à venir, l’espérance de vie en France atteindrait donc 90 ans en 2044 ! Est-ce vraiment « bientôt » ?

D’ailleurs, est-il bien raisonnable de miser sur une poursuite sans effet de seuil de l’augmentation de l’espérance de vie tandis qu’on recule l’âge de la retraite, au risque d’accentuer la mortalité de toute une catégorie de la population ? Un ouvrier du bâtiment travaillant toujours à 62 ans, par exemple, a-t-il beaucoup de chances d’être encore vivant le jour de son départ en retraite ? Qu’en dit le « simple bon-sens » ?

Au demeurant, il est spécieux de parler ainsi d’espérance de vie, l’important étant évidemment l’espérance de vie en bonne santé. Selon l’INSEE, elle était de 64,2 ans pour les femmes et de 63,1 ans pour les hommes en 2007, celle des femmes ayant d’ailleurs légèrement baissé entre 2005 et 2007. La contre-réforme nationale-sarkozyste défendue si allègrement par notre si sourcilleux Néanderthalien va donc priver de nombreux Français de la jouissance d’une retraite en bonne santé (surtout ceux d’entre eux qui devront attendre l’âge de 67 ans pour pouvoir prétendre à une pension décente). Qu’en dit le « simple bon sens » ? Une chose est sûre, Claude Allègre, lui, n’a pas trop de souci à se faire pour ses vieux jours. En tant qu’universitaire, directeur de l’Institut de physique du globe de Paris de 1976 à 1986, député européen de 1989 à 1994, conseiller régional du Languedoc-Roussillon en 1992, président du conseil d’administration du Bureau de recherches géologiques et minières de 1992 à 1997 (où son train de vie fit scandale), ministre de l’Education nationale de 1997 à 2000, membre du conseil d’administration du groupe IPSOS en 2002, titulaire de diverses médailles et breloques, auteur de bestsellers de supermarchés… il ne connaîtra jamais le sort de ces millions de Français qui, après une courte vie d’un labeur pénible qu’ils n’ont pas choisi, mourront dans la misère avant même d’être à la retraite. En revanche, il n’a visiblement pas échappé au risque de sénilité et d’incontinence verbale.

Les futurs retraités : exploités comme des prolos, mais exploiteurs comme des bourgeois

Avant la manif du 6 novembre, voici de quoi mieux comprendre les vrais enjeux de la contre-réforme nationale-sarkozyste des retraites, avec quelques morceaux choisis d’un excellent article de Frédéric Lordon en date du 23 octobre dernier.

Lordon démontre de façon implacable que cette contre-réforme a pour objectif de satisfaire « la finance » (et les agences de notation).

Ainsi par un monstrueux dérèglement dont aucun des habituels curés de la « démocratie » ne semble s’être aperçu, nous assistons à cette situation proprement ahurissante dans laquelle un gouvernement prétendument légitime tente de s’adresser simultanément à deux communautés parfaitement hétérogènes et dont les intérêts sont radicalement antagonistes, à savoir la communauté politique nationale des citoyens et la communauté extra-politique (quoique politique elle le soit mais à sa manière bien à elle) et extra-nationale des créanciers internationaux, le comble du dérèglement venant de ce que, de plus en plus, les arbitrages des politiques publiques sont rendus en faveur de la seconde de ces communautés et contre la première.

L’autre objectif réel de cette contre-réforme, que nous avions déjà évoqué ici-même, est d’ouvrir la voie à la capitalisation (par les fonds de pension), qu’on rendra « inévitable » par la prophétie autoréalisatrice de l’effondrement du système par répartition.

Désormais bien établie, la stratégie de la paupérisation préalable et délibérée des services publics (lato sensu) se montre autrement plus efficace puisqu’il n’est en effet pas de plus sûr moyen de jeter les usagers dans les bras des opérateurs privés que d’avoir auparavant méthodiquement dégradé les prestations des opérateurs publics. Après le service de l’emploi, le transport ferroviaire, la poste, bientôt l’éducation et puis la santé, la retraite n’échappe pas à cette unité de vue stratégique. (…) Et en effet : pourquoi risquer de braquer inutilement la population avec des mots qui blessent, comme « capitalisation », quand il est possible tout en jurant la mission de « sauver la répartition », de la faire tomber comme un fruit mûr par de toutes simples mesures d’âge qui instituent la décote comme règle et le taux plein comme exception.

Si les pensions issues de la répartition deviennent trop modestes et trop tardives, les futurs retraités n’auront plus qu’à se tourner vers des retraites complémentaires (pour la plus grande joie du groupe Malakoff-Médéric et de son secrétaire général Guillaume Sarkozy).

Autrement dit :

Organiser délibérément l’attrition de la répartition (sous couleur bien entendu de ne penser qu’à la sauver) pour mieux renvoyer les cotisants vers des formules complémentaires de capitalisation privée, en d’autres termes créer artificiellement le problème (du public) pour mieux y apporter la solution déjà prête (du privé), et par là mettre en place toutes les incitations à une substitution de long terme parfaitement silencieuse mais qui aboutira inexorablement à faire transiter une part croissante du financement des pensions par la sphère des marchés, le tout alors que ladite finance des marchés n’en finit pas de démontrer à grand spectacle l’ampleur des destructions de valeur dont elle est capable, voilà une manœuvre qui en dit assez long sur l’aveuglement idéologique du gouvernement présent, ou bien sur son degré de commission aux intérêts de l’industrie financière.

Lordon expose ensuite la conséquence peut-être la plus funeste de la capitalisation rampante : en tant que futurs retraités pensionnaires, les salariés victimes de la dictature des marchés en deviennent les complices, et même les commanditaires.

Ce printemps n’a-t-il pas vu l’opinion britannique s’insurger des pénalités dont le gouvernement étasunien a menacé BP ? C’est qu’en effet le cumul des amendes anticipées et des coûts de nettoyage du Golfe du Mexique a divisé par deux le cours de l’action BP… à la très grande fureur des retraités anglais loin des flaques de mazout – car BP est un poids lourd de l’indice Footsie et l’un des plus importants supports des pensions britanniques ! Sous le prétexte bien fondé des retraites capitalisées, les entreprises n’ont donc plus guère de mouron à se faire : elles peuvent exploiter tout leur saoul, polluer autant qu’elles veulent et pactiser avec n’importe quelle junte sans plus avoir besoin de payer un rapport de Bernard Kouchner.

Grâce à la boucle perverse de la capitalisation, les victimes deviennent leur propre bourreau. En termes marxistes, cela revient à dire que le prolétaire (le salarié qui ne possède que sa force de travail) deviendra bourgeois dès lors qu’il sera retraité (il touchera une pension en tant que propriétaire des moyens de production, par l’intermédiaire de son fond de pension). Le prolétaire n’est donc qu’un futur bourgeois. S’il défend les intérêts de sa classe (le prolétariat) contre la bourgeoisie rentière, il nuit à ses intérêts de futur retraité (rentier). Le capitalisme financier réussit ainsi à rendre les travailleurs schizophrènes, donc inoffensifs.

Collectivement opprimés à leur frais comme salariés alors qu’ils essayent tous de défendre individuellement leurs intérêts comme pensionnés !

Collectivement impuissants et dociles, les travailleurs deviennent individuellement bourreaux de l’intérêt général et donc, en fin de compte, de leur propre intérêt individuel.

Le pouvoir financier, dont Sarkozy est le dévoué laquais, se pose en « modeste intermédiaire » de ce système dans lequel les travailleurs s’asservissent eux-mêmes. Mais bien évidemment, C’est le modeste intermédiaire qui continue à se goinfrer et qui mène, seul, le jeu. Pour finir, Lordon cite la préface de Gérard Mordillat à une réédition du Capital de Marx :

La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution.

Bibliographie :

Frédéric Lordon, « Le point de fusion des retraites« , La pompe à Phynance, Les blogs du Diplo, 2010.
Karl Marx, Qu’est-ce que le capitalisme. Volume 1 : les mystères de la plus-value, préface de Gérard Mordillat, Demopolis, 2010.

Méluche présiduche

Mélenchon : pas vraiment un nom de vainqueur. Confusion possible pour le public non-averti avec le Jean-Paul Huchon qui a fait du conseil régional d’Ile-de-France son gros polochon.

Ex-trotskard de l’OCI, Jean-Luc Mélenchon a fait carrière au sein du PS, et fut longtemps conseiller général et sénateur, ce qui fait tout de même plus rad-soc de la IIIe République que bolchevik au couteau entre les dents. Et pourtant, il ose, le Jean-Luc : campagne pour le « non » au referendum de 2005, scission avec le PS pour former un nouveau parti, le Parti de Gauche, en 2009 (certes, il ne s’est pas foulé pour le nom, qu’il a piqué au parti allemand Die Linke), attaques gonflées contre la médiocrité journalistique (voir la scène du nouveau film de Pierre Carles, Fin de concession, dans laquelle notre Méluche se paie la tronche de l’inepte David Pujadas)…

Avec le Front de Gauche, il a réalisé l’exploit de vampiriser les dernières forces du cadavérique PC français, se permettant même le luxe de griller la vedette au NPA de Besancenot lors des derniers scrutins (élections européennes et régionales de 2009 et 2010). Déjà vieux routier de la politique, il a su devenir un bon « client » des télés et radios, grâce à ses qualités d’orateur, sans doute, mais peut-être aussi en cultivant un côté grognon qui laisse espérer aux journaleux la petite phrase truculente, la provoc bien sentie, voire le dérapage bien beauf susceptibles de faire grimper l’audience. De quoi donner le frisson à des media qui rêvent sans doute un peu perversement, aussi, de se faire martyriser par le ronchon Mélenchon.

Peut-être grisé par son nouveau statut d’icône populiste auprès des media valets de l’ordre national-sarkozyste, Jean-Luc Mélenchon a sorti en 2010 un de ces bouquins que tout politicien ambitieux se doit d’écrire ou de faire écrire pour alimenter le « buzz » (comme disent les crétins), c’est-à-dire pour exister médiatiquement. Le tribun du Parti de Gauche y prône une « révolution citoyenne ». Aïe ! Accoler deux termes aussi galvaudés, dévoyés, salis, usés, abîmés, vidés que ces deux-là pour former un nouveau slogan politique ne présage rien de folichon, même recyclés par Mélenchon chonchon. Et l’on imagine plus facilement notre Jean-Luc national animer des fins de banquet en Essonne que revêtir les habits d’Evo Morales ou d’Hugo Chavez, dont il se réclame. Du coup, son mouvement apparaîtra certainement plus « citoyen » que « révolutionnaire », ce qui ne serait pas sans rappeler le précédent peu ragoûtant d’un autre ex-socialiste qui avait lui aussi tenté en son temps la scission : cette vieille ganache de Chevènement. Tout ça pour ça ?

Pourtant, force est de constater que cet ouvrage intitulé « Qu’ils s’en aillent tous ! » (mais pour aller où ?) se laisse lire, sa brièveté offrant même la possibilité d’en faire le tour rapidement en quelques séjours prolongés en lieu d’aisance. Et finalement, la lecture en est plutôt revigorante, malgré quelques flonflons de Mélenchon sur la « refondation républicaine » qui colleraient plutôt des boutons à ceux que les ors de la République rendent facilement bougons. Là encore, on serait tenté de dire : « Chevènement, sors de ce corps ! ». Le ressuscité de Belfort, en effet, avait lui aussi naguère fait le coup de la « refondation », fricotant un temps avec des exclus du PC (« refondateurs », eux aussi, naturellement) histoire de se positionner à la gauche du PS. Et lui aussi avait fait du souverainisme anti-européen son fond de commerce.

Mais revenons à notre Méluche. On passera sur son anti-américanisme tout de même pas loin d’être primaire et sur cette incitation ridicule faite aux Français à « être les meilleurs des meilleurs » (et pourquoi pas les meilleurs des meilleurs des meilleurs ?). On sourira de l’idée d’une annexion de la Wallonie par la France (et pourquoi pas le contraire ?). On s’étonnera de la hargne avec laquelle il vitupère contre le petit nombre de députés français au Parlement européen face au nombre de députés allemands (pourtant, ce nombre n’est-il pas proportionnel au nombre d’habitants qui est plus élevé en Allemagne qu’en France ?)…

Mais il faut aussi reconnaître que Mélenchon tape juste sur bien des points et propose des mesures authentiquement de gauche : partage des richesses, développement de coopératives, planification écologique… Il assène aussi des chiffres qui donnent le vertige, notamment lorsqu’il mesure en SMIC les salaires des PDG de multinationales. On apprend ainsi que « Carlos Ghosn, patron de Renault-Nissan, a empoché 770 ans de SMIC cette année soit 9,24 millions d’euros. Il a licencié 6000 personnes depuis 2008. » Ou encore : « Gérard Mestrallet a sûrement dû déplorer à chaudes larmes les 31% de pertes de GDF-Suez. Mais son salaire a quand même été augmenté du même pourcentage ». Si notre Hugo Chavez de l’Essonne ne va pas jusqu’à préconiser explicitement une re-nationalisation de ces entreprises, il propose tout de même de fixer un revenu maximum limité à 20 fois le revenu minimum. Sans être révolutionnaire, l’idée, qui vient des syndicats, est à la fois audacieuse et imparable.

Certes, les alternatifs, communistes, trostkystes, libertaires, et autres habitués de la radicalité révolutionnaire ne se contenteront pas si facilement des gesticulations d’un ancien bureaucrate du PS si rompu aux roueries électorales. Mais face à la chape de plomb qui pèse sur toute tentative d’insurrection, et dans les conditions objectives d’un présidentialisme verrouillé, on se plait à rêver qu’un homme de gauche, fût-il un Mélenchon, soit en mesure de conquérir le pouvoir, et de gouverner à gauche. Contester sans jamais chercher à conquérir le pouvoir ou conquérir le pouvoir par le centre pour finir à droite : tel était l’éternel dilemme de la gauche. Or le PG, renforcé par le Front de gauche et dirigé par un Mélenchon devenu charismatique, pourrait forcer le PS à lorgner sur sa gauche, voire, à terme, le déborder électoralement. Cut the crap ? Hmm… il n’est pas interdit de rêver.

Bibliographie :

Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous !, Flammarion, 2010Qu'ils s'en aillent tous !

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