Ne cédez pas à la peur de Lepen !

Comme Mélenchon l’avait prédit lui-même après le succès de ses meetings à la Bastille, à Toulouse et à Marseille, les médiacrates, passés du mépris à l’amusement, puis de l’amusement à la peur (voir notre précédent article), l’ont trouvé décidément trop dangerous et se sont déchaînés contre lui, surtout durant cette dernière semaine de campagne. Coups-bas, rumeurs et boules puantes, tout a été utilisé pour le discréditer et faire douter les électeurs qui, intéressés par ses idées et son programme, pouvaient avoir encore quelques réserves sur l’homme, sa personnalité, son style, son parcours politique. Comble de l’ignominie, alors que se faisait le black out médiatique sur son dernier meeting parisien le 19 avril 2012 (qui a pourtant réuni plus de 60000 personnes en plein milieu de semaine, ce qu’aucun autre candidat n’a jamais été en mesure de faire), une campagne était menée au profit de Lepen pour la faire repasser devant Mélenchon dans les sondages. Aucun media n’a d’ailleurs souligné que le dernier meeting parisien de « l’héritière de son père milliardaire par un détournement de succession » (ce même Lepen admirateur du collabo Brasillac, plus que jamais obsédé par Nuremberg et le nazisme) avait réuni 10 fois moins de personnes que celui de Mélenchon !

L’offensive avait commencé dès le 9 avril avec la diffusion par Le Monde d’un sondage bidon sous le titre : « Marine Le Pen pourrait arriver en tête chez les jeunes« . Ce n’est que le 17 avril que Mikael Garnier-Lavalley révélait que ce sondage avait été effectué sur un échantillon de moins de 200 personnes en trichant même sur les tranches d’âge. Seul Le Monde, en fin de compte, a été obligé de rectifier. Mais l’opération aura laissé le temps à la peur de faire son chemin auprès de l’électorat, permettant aux deux candidats favoris des médiacrates d’en appeler une fois de plus au « vote utile ».

Le 19 avril, c’était au tour du journal Libération de se distinguer par une Une élégante :

Libé attise la peur

Notons que ce choix éditorial, le jour même où Mélenchon faisait son dernier meeting géant à Paris, n’était pas inéluctable. Voici par exemple la Une qu’un journal de gauche aurait pu (aurait dû) légitimement faire, à condition de ne pas être prêt à instrumentaliser le F-Haine dans le but d’assurer à tout prix la victoire de Hollande (peut-être plus certaine au 2ème tour contre Sarkozy ou même Lepen que contre Mélenchon ?) :

Libé aurait pu favoriser l'espoir plutôt que la peur

Plutôt Lepen que le Front de Gauche, en somme : voilà qui fait écho au fameux « plutôt Hitler que le Front Populaire » de triste mémoire.

En ce dernier jour de la campagne officielle, les sondages font donc à nouveau passer Lepen devant Mélenchon. Et nombreux seront peut-être les électeurs de gauche qui céderont à la peur et voteront Hollande au premier tour non pas par adhésion à son programme, non pas par refus de celui de Mélenchon, mais par crainte d’une répétition du scénario catastrophe de 2002, qui reste un traumatisme profondément ancré dans la mémoire du peuple de gauche. Ce réflexe est humain, mais j’espère vous avoir montré, camarades, citoyens, amis, qui par hasard lirez peut-être ces lignes, que cette peur bien légitime est le produit d’une honteuse mise en scène.

Mais allons plus loin dans la réflexion. Cette peur est suscitée par les sondages, qui placent Marine Lepen en 3ème position. Pourtant, les mêmes sondages placent tous désormais Hollande en tête, à plus de 10 points au moins devant Lepen, donc au-dessus de la marge d’erreur que les sondeurs s’accordent à eux-mêmes. Ainsi, si l’on se réfère à ces données, le seul vrai moyen aujourd’hui de limiter l’influence de Lepen, c’est de placer devant elle le candidat qui se situe dans la même fourchette qu’elle dans les sondages, c’est-à-dire Mélenchon. Les électeurs de centre gauche qui pensent que l’on peut adoucir la dictature des marchés voteront de toutes façons pour Hollande, ainsi que de nombreux électeurs de centre-droit qui ne supportent plus Sarkozy et souhaitent sa défaite. En votant pour le seul candidat qui ose défier les marchés, les électeurs de gauche peuvent donc par la même occasion redonner dignité et honneur à notre pays en faisant retomber l’extrême-droite dans une marginalité dont elle n’aurait jamais dû sortir. Cela constituerait aussi un exemple pour toute l’Europe, où l’extrême-droite, partout, tire déjà profit du discrédit des partis de droite ou de gauche soumis au marché, et attend de cueillir les fruits de la crise. Cela empêcherait aussi après l’élection une réorganisation de la droite autour de Lepen après l’implosion de l’UMP que ne manquera pas d’entrainer la défaite de Sarkozy.

Depuis le début de cette campagne, Mélenchon a instauré un rapport de forces et une dynamique favorables aux idées de gauche. Pour pouvoir peser dans le débat alors même que les marchés financiers s’apprêtent à attaquer, il faut briser l’étau de la peur et placer le Front de Gauche loin devant le Front National.

Pour cela, camarades, citoyens, amis, je vous en conjure, ne cédez pas à la peur irraisonnée distillée par les médias. L’Europe et le monde nous regardent avec espoir. Lisez ou relisez le programme « l’humain d’abord », écoutez ou réécoutez les discours de campagne, et dimanche 22 avril, votez sans crainte et fièrement pour Jean-Luc Mélenchon.

L’Homme sans Qualité

Dans Le Monde du 30 mai 2011, Miguel Benassayag dénonce les méfaits du « néomanagement ». En référence à l’oeuvre de Robert Musil*, il dépeint les nouveaux gestionnaires et autres managers comme des « hommes sans qualités », « agents de la tristesse », « petits hommes gris » qui sévissent à présent jusque dans l’éducation et la santé.

Ordinateur et pointeuse en poche, ils ont pour mission d’apurer les comptes et de « remettre au travail » le personnel. Avec eux, plus de « feignants », d' »assistés », de « privilégiés » (certains ont dû télécharger récemment le portrait de Laurent Wauquiez en fond d’écran…). Ils appliquent le règlement, tout le règlement, rien que le règlement.

Or dans ces endroits singuliers où l’on soigne et où l’on apprend, l’essentiel se passe justement à côté du règlement. Pas contre, mais en dehors. Dans un hôpital, dans un centre psy, la qualité des soins dépend avant tout de la relation avec le patient. Elle passe par l’écoute, le dialogue, le regard, l’attention, et le pari partagé. Une minute peut valoir une heure, une heure une journée, une journée une vie. Aucun logiciel ne peut traiter ce genre de données.

Dans les centres médico-psychopédagogiques, les écoles, collèges et lycées, les objectifs chiffrés, les fichiers, les classements et catégories administratives ne peuvent cadrer avec des parcours d’élèves et patients multiples, complexes et singuliers. Ici, le travail a à voir avec le désir et le lien. Qui peut prétendre quantifier et rationaliser cela ? 

A l’appui de l’analyse de Benassayag, rappelons que cette rationalisation systématique des tâches humaines n’est pas nouvelle. Elle n’est que le prolongement du vieux taylorisme qui fit les beaux jours de l’industrie du début du XXe siècle et de ses dérivés, le fordisme et le toyotisme. Les techniques de management et les process de Qualité qui ont commencé à se mettre en place il y a une vingtaine d’années en France après avoir déjà fait le bonheur des managers américains sont les héritiers directs de « l’organisation scientifique du travail » de Taylor mais elles ont survécu à la désindustrialisation et ont su gagner facilement le secteur tertiaire. Il s’agit encore et toujours de décrire les tâches pour les quantifier et les rationaliser afin d’éviter les gaspillages, les temps morts, les dysfonctionnements, dans le but d’accroître encore la productivité. Mise en fiche, surveillance, définition d’objectifs, procédures normées… sont autant de moyens de contrôle de l’humain, désormais soumis au fantasme d’une réduction de l’aléatoire, d’une disparition du hasard, d’une éradication du trop incertain facteur humain. L’homme encadré par les procédures de Qualité (ou d’assurance Qualité), dans l’isolement des tâches, coupé du collectif, poussé à l’individualisme et soumis à un strict management, est dépourvu du caractère imprévisible et dangereux propre à l’être humain. Il s’agit bien là d’une déshumanisation. D’ailleurs, la gestion de la Qualité vise même à la Qualité Totale (Total Quality Management), mais les philosophes permanentés si prompts à déceler les ferments du totalitarisme dans tout mouvement social n’ont jamais daigné pointer ce totalitarisme-là. Ironie du sort selon Benassayag, cette rationalisation au nom de la productivité est en fait totalement contre-productive :

A force de vouloir imposer de la rationalité, en contrôlant les horaires, en voulant rentabiliser chaque minute (chaque euro d’argent public dépensé…), en quadrillant les services, en instituant des rôles de petits chefs et sous-chefs, c’est la contrainte qui devient la règle, épuisant le désir et l’initiative des salariés.

Obligés de travailler dans un univers panoptique où tout est mesurable et transparent, ils perdent le goût de leur métier, s’impliquent logiquement moins, et souffrent au quotidien.

Ce qui était déjà vrai dans l’industrie, puis dans les anciens services publics privatisés ou en voie de privatisation (France Télécom, La Poste…) touche à présent les services restés publics tels les établissements scolaires ou hospitaliers, dont on orchestre ainsi, au nom de la rationalité productiviste, une inefficacité qui n’en justifiera ensuite que mieux la privatisation.

Ces bouleversements se préparent dans la durée, lentement, discrètement. Et c’est bien de cette façon que la petite armée de ces hommes sans qualités est en train de préparer le terrain d’une société brutale et obscure.

Les suicides chez France Telecom qui ont naguère défrayé la chronique, et qui continuent en 2011, ne sont que le sommet de l’iceberg : c’est la totalité de la société soumise à une rationalisation folle qui est désormais en proie à une véritable dépression.

Déprimés : les victimes de la crise (qu’on appelait « dépression » dans les années 30), les ménages surendettés, les chômeurs, les militants désabusés par tant de défaites sociales, les déçus de la gauche, les vieux dont les entreprises ne veulent plus, les jeunes qui n’auront pas de retraite… mais aussi les salariés fliqués, les fonctionnaires méprisés, les guichetiers de la poste transformés en machines, et même les enseignants transformés en gardes-chiourme d’une jeunesse sans espoir. Dans l’Education nationale, par exemple, le livret personnel de compétences déjà en place dans les écoles primaires débarque cette année dans les collèges. Les élèves sont ainsi fichés tandis que les profs se voient obligés des heures durant de cocher des cases aux intitulés ubuesques, ce qui est aussi un moyen de dévaloriser leur travail : les « têtes pensantes » du ministère conçoivent les livrets et autres fiches, que les profs, simples petites mains, remplissent à la chaîne. Une compétence ne peut qu’être « acquise » ou « non-acquise » (ou, éventuellement, « en cours d’acquisition »). Pas de place pour la nuance, le commentaire, la complexité.

Le collectif national de résistance à Base élèves contre le fichage à l’école fournit fort utilement un kit anti-LPC à destination des enseignants et des parents d’élèves. D’autres initiatives de ce type doivent se développer dans tous les secteurs : profs, ouvriers, employés, suicidés… même combat ! Pour un Homme sans Qualité, virons les hommes sans qualités !

LPC

 

* Robert Musil, L’homme sans qualités, Seuil, 1979.