Abolition de la prostitution ? Et pourquoi pas du capitalisme, tant qu’on y est ?

« La question n’est pas de savoir si nous voulons abolir la prostitution – la réponse est oui – mais de nous donner les moyens de le faire », a déclaré Najat Vallaud-Belkacem, la ministre des droits des femmes, dans le JDD du 23 juin 2012. « Mon objectif, comme celui du PS, c’est de voir la prostitution disparaître », a-t-elle ajouté. Parmi les pistes évoquées, la pénalisation des clients (le délit de racolage passif créé en 2003 ayant, lui, plutôt vocation à être abrogé, si l’on se réfère aux déclarations du candidat Hollande durant la campagne des présidentielles).

Pénaliser le « Caubère » (voir notre précédent article sur cet intéressant spécimen de client) ? Il n’en fallait pas plus pour susciter les cris d’orfraie de maints adeptes de la putification plus ou moins habilement déguisés en héroïques résistants contre « l’ordre moral ». La presse n’a pas manqué de relayer les protestations de ceux qui, suivant la ligne d’Elisabeth Badinter, voient dans toute velléité d’abolition de la prostitution un retour à un ordre moral de type victorien. Mais nous nous pencherons ici plus particulièrement sur quelques témoignages significatifs de braves « travailleuses du sexe », car c’est justement le plus souvent au nom de leur défense et de leur protection que se sont exprimées les critiques les plus virulentes contre l’idée de pénalisation des Caubère. En voici un premier exemple :

Corinne, porte-parole des indépendantes du Bois de Boulogne, défend « le droit à disposer de son corps » et estime que ces prostituées, qui grâce à leur activité « ont un niveau de vie certain », ne sont « pas prêtes à l’abandonner pour accepter un revenu minimum ». « Se recycler à 40 ans ou 50 ans passés, quand on a quasi aucun CV, c’est difficile. » (Libération du 24 juin 2012)

Etonnante trouvaille que ce « droit à disposer de son corps » qui tend à mettre sur le même plan le « droit » pour une femme (ou un homme) de subir sexuellement la domination économique et de vrais droits conquis par les femmes comme par exemple le droit à la contraception ou le droit à l’avortement ! Le même article de Libé rappelle pourtant que « la France comptait au moins 18.000 à 20.000 prostitué(e)s de rue » en 2010 — les autres formes de prostitution (escort, internet, salons de massage, etc.) n’étant pas chiffrées — et que, « d’après un rapport parlementaire d’avril 2011, il s’agit pour 80% de femmes et pour 80% de personnes étrangères », « neuf personnes prostituées sur dix » étant « victimes de la traite des êtres humains » (selon le député Guy Geoffroy). Ainsi, n’en déplaise aux quelques « travailleuses du sexe » ayant choisi volontairement leur « métier », l’immense majorité des prostitué(e)s est bien constituée d’esclaves sexuelles. La putification (terme par lequel nous entendons désigner ici ni plus ni moins que le stade actuel de développement du capitalisme) a déjà à ce point infecté les esprits qu’il est devenu courant de voir l’acte de vendre (et particulièrement de se vendre — corps ou âme) considéré comme l’exercice d’une liberté fondamentale. Il ne viendrait apparemment même plus à l’idée de nombre de nos contemporains que la liberté se conquiert au contraire dans la résistance à l’aliénation, dans le refus de la marchandisation totalitaire (marchandisation de rigoureusement tout : choses et éléments — jusqu’à l’air et l’eau — mais aussi de l’humain — force de travail, corps, sexe, idées, génôme…). Interdire l’esclavage, qu’il soit forcé ou volontaire, deviendrait donc un crime contre la réification travestie en liberté : la liberté du sujet est désormais conçue comme « liberté » de renoncer à être sujet, comme « liberté » de devenir objet. Par un étonnant tour de passe-passe, une collectivité qui entend garantir la liberté de l’être humain en l’empêchant d’être réduit à l’état d’objet déshumanisé sera donc, dans le monde merveilleux de la putification, considérée comme affreusement « liberticide » ou « castratrice », parce qu’elle entrave la seule « liberté » à laquelle le capitalisme putifié accorde de la valeur : la liberté du commerce. A ce compte, si l’Etat est considéré comme liberticide lorsqu’il se fixe pour objectif d’abolir la prostitution (c’est-à-dire grosso modo la vente de l’usage de chattes, de bouches et de culs plus ou moins sains et consentants — en un mot), alors on peut dire aussi qu’il attente déjà fâcheusement aux libertés en interdisant la vente et la location d’organes ou de membres humains. C’est vrai, quoi, pourquoi un être humain ne peut-il être libre de vendre au compte-gouttes, à destination de greffes ou d’installations d’art comptant-pour-rien, un poumon, puis un oeil, puis un rein… ou même une bite ? Après tout, un pauvre amputé de sa bite et motivé par les drogues appropriées peut encore avoir une utilité sociale au bord d’une route forestière, n’est-il pas vrai ?

Avec cette idée de « droit à disposer de son corps », on fait aussi commodément abstraction de la question du rapport de force dans un monde où, malgré les avancées obtenues par le combat féministe, s’exerce encore partout la domination masculine. Ainsi, Françoise Gil, une « sociologue » présentée comme étant membre du « Syndicat du Travail Sexuel », osait affirmer le 25 juin 2012 dans 20 minutes (ce n’est pas la durée d’un rapport tarifé mais le nom d’un journal prostitué à la pub) :

C’est une aberration de s’en prendre au client, j’y vois une forme de castration. Ce ne sont pas les clients qui sont à l’origine de la prostitution.

Ben voyons ! Le mâle dominant n’y peut rien, le pauvre, si des hordes de prostitué(e)s racoleuses vivent dans l’obsession de son phallus et de la satisfaction de ses désirs virils. Au point que s’il paye, finalement, c’est juste par politesse, un peu pour dire merci à chacune de ces putes qui se jettent sur lui et qui en redemandent, les cochonnes. D’ailleurs, puisque ce ne sont pas les clients qui sont « à l’origine de la prostitution », d’après Françoise Gil, est-ce que ça ne devrait pas être aux prostituées de payer les clients qui ont la gentillesse d’accepter leurs services ? On sait bien depuis Eve que le mâle débonnaire n’y est pour rien : c’est toujours cette salope de femme habitée par le diable qui fait rien qu’à le tenter. Bon, une fois excité, il est peut-être un peu rustre des fois, le pauvre bichon, mais c’est dans sa nature d’homme, et que voulez-vous, il ne faut surtout pas le castrer ! Mais Françoise Gil va encore plus loin :

On fait un amalgame entre les réseaux de prostitution et la prostitution traditionnelle. (…) La prostitution quand elle est volontaire peut être considérée comme un métier, avec des valeurs, des relations humaines et sociales, elle peut être bien vécue. Je ne vois pas la nécessité de la supprimer. D’autant que dans notre société, les prostituées sont utiles et sont un corollaire du mariage.

Il y aurait donc la bonne prostitution (la « traditionnelle ») et la mauvaise prostitution (celle des « réseaux »). La différence entre les deux ? Sans doute la même que la différence entre le bon chasseur et le mauvais chasseur moquée naguère dans un célèbre sketch des Inconnus. On comprend avec cette évocation d’un petit « métier » traditionnel que notre « sociologue » emprunte plus à Jean-Pierre Pernault qu’à Pierre Bourdieu. Mais surtout, on apprend que les prostituées ont une utilité sociale et sont même un « corollaire du mariage », ce qui revient à dire que c’est la prostitution qui sauve le mariage ! En 2012, au XXIe siècle, après des années de déchristianisation, d’émancipation humaine, de combat féministe, après la révolution sexuelle, l’union libre, le PACS, le coming out des homosexuels, la société serait donc toujours organisée autour de l’institution du mariage et de son « corollaire » la prostitution. Abolir la prostitution ? Mais vous n’y pensez pas, aucun mariage n’y résisterait ! Eh bien oui, justement, abolissons la prostitution et finissons-en aussi par la même occasion avec cette institution désuète qu’est resté le mariage réservé aux couples hétérosexuels, héritage à peine repeint aux couleurs républicaines du vieux carcan de l’ordre moral judéo-chrétien ! Quelle imposture que celle des défenseurs de la prostitution qui osent ranger les abolitionnistes dans le camp de l’ordre moral alors que ce sont eux les réactionnaires qui réduisent les femmes à l’état de putes ou de mamans !

Mais revenons à Corinne, la porte-parole des « indépendantes » du Bois de Boulogne citée par Libé, qui affirme que la prostitution procure un « niveau de vie certain » aux péripatéticiennes sylvestres, et qu’elles ne sont pas prêtes à l’abandonner pour un « revenu minimum », d’autant plus qu’il leur serait difficile de « se recycler » à « 40 ans ou 50 ans passés ». On peut d’abord se demander ce qui attend ces inrecyclables à 60 ans ou 70 ans passés, voire à 80 ou 90 ans. Quand bien-même elles cotiseraient (ce qui ne doit pas être très courant) au Régime Social des Indépendants (puisqu’indépendantes elles s’affirment), celui-ci n’est pas réputé pour offrir des retraites décentes à ses affiliés. Le sort des vieilles putes (pardon, des travailleuses du sexe séniors – le monde de la putification ne tolère les termes crûs que dans les films porno) est-il donc plus enviable que celui des bénéficiaires d’un « revenu minimum » ? En outre, l’argument du « niveau de vie certain » est tout de même assez léger en soi : les dealers, les braqueurs, ou encore les proxénètes de tout poil, peuvent sans doute l’utiliser aussi pour justifier l’exercice de leur « activité ». Il se trouve néanmoins que ce type de « métier » a été banni par la collectivité du champ des activités légales pour des raisons qui sont peut-être légitimes, après tout. Et puis, si vraiment la prostitution reste une source de revenu procurant un niveau de vie plus élevé que celui offert par le « revenu minimum », alors la solution est on ne peut plus simple (et j’invite le gouvernement français prétendument de gauche à se pencher sur la question) : augmentons le revenu minimum ! Mieux : mettons carrément en place l’allocation universelle de vie ou le revenu de base inconditionnel ! Alors, les femmes ou les hommes qui ont vraiment une profonde envie de servir d’objet sexuel pourront le faire bénévolement sans avoir à se soucier de leur subsistance.

Autre témoignage, celui de Marie-Thérèse, prostituée « indépendante » :

«Elle veut qu’on fasse quoi ? Qu’on aille toutes à Pôle Emploi ? Ce travail nous permet d’être indépendantes financièrement (…). Najat est une gamine qui ne connaît pas la réalité de la vie et les besoins des hommes. On peut prédire davantage de violence dans les couples et des viols» (Le Télégramme du 30 juin 2012)

On saluera le néo-poujadisme, sans doute inconscient mais tout de même bien dans l’air du temps, de cette petite commerçante « indépendante » qui considère comme plus dégradant et plus aliénant d’aller à Pôle Emploi que de faire la pute. On lui accordera qu’en pleine crise économique, après 10 ans de destruction méthodique de tous les services sociaux par les gouvernements de droite, l’aide offerte par Pôle Emploi n’est peut-être pas à la hauteur des besoins. Quant aux « besoins », justement, des « hommes » en tant que mâles, ils sont ici définis selon une norme que l’on pourrait baptiser la « norme DSK » : un homme, en somme, c’est une grosse brute qui a besoin de niquer n’importe qui, n’importe quoi, à tout moment (cette vision en dit d’ailleurs long sur la réalité glauque à laquelle doit être quotidiennement confrontée Marie-Thérèse). Et donc, l’homme, s’il ne peut plus aller aux putes peinard, il va forcément cogner sa femme et en violer d’autres. C’est dans sa nature d’homme. Sauf que… d’après une enquête du Mouvement du Nid, seulement un homme sur huit a déjà eu recours à « une prestation sexuelle tarifée ». Un Caubère sur huit, c’est déjà beaucoup, certes, mais cela reste incontestablement une minorité au sein de la gent masculine. Tous les hommes qui ne vont pas aux putes éprouvent-ils des pulsions de viol et de violence et passent-ils dès lors à l’acte faute d’être soulagés par un(e) professionnel(le) du sexe ? Les violences faites aux femmes, certes bien trop courantes, seraient dans ce cas bien plus nombreuses qu’elles ne sont. Inversement, les accusations de viol et d’agression sexuelle portées par exemple contre DSK aux Etats-Unis et en France, auraient été immédiatement abandonnées par la justice si la fréquence avec laquelle il avait recours à des prostituées avait pu servir de preuve que ses pulsions sexuelles étaient suffisamment assouvies pour qu’il n’ait nul « besoin » de recourir à la contrainte. On peut au contraire peut-être s’interroger sur la capacité du Caubère moyen à considérer l’autre comme un simple objet sexuel, capacité qu’il partage, même si c’est à un degré moindre, avec l’agresseur ou le violeur. Heureusement, tous les Caubère et les DSK, tous les tringleurs fous, les queutards, les mâles dominants, et au-delà tous les pauvres bougres esseulés, les puceaux complexés, les jeunes mal définis, les vieux délaissés, les simples curieux d’un jour ou les aventuriers fascinés par les bas-fonds, bref tous les clients occasionnels ou récurrents des prostitué(e)s dans leur variété ne sont pas des violeurs. Mais, à la faveur d’une domination fondée sur la force ou sur l’argent, ils ont tous à un moment donné la capacité de faire abstraction de la réalité du désir ou du non-désir de l’autre, de ses émotions, de sa souffrance, tout de même, le plus souvent.

Autre argument :

« Pénaliser les clients aurait pour effet, pour les travailleuses du sexe, de passer de l’indépendance à la clandestinité, nous rendant alors plus vulnérables face aux réseaux mafieux», estime un collectif de prostituées indépendantes lyonnaises dans un courrier adressé aux députés. (…) Valentina, 43 ans, quatre enfants à charge, évoque aussi «les crédits pour la maison, la voiture». «Quand je m’arrête deux jours et que je vois arriver les factures ou l’huissier, je reviens. Deux clients par jour me font 100euros (non déclarés), c’est mieux que l’usine», lâche-t-elle(Le Télégramme du 30/06/2012)

C’est la thèse, très répandue et maintes fois reprises, selon laquelle la prohibition serait un remède pire que le mal, et aggraverait la situation des prostituées. Mais les adversaires de l’abolition prennent le problème à l’envers : si par exemple des femmes n’ont pas de meilleur moyen pour régler leurs dettes et subsister que la prostitution et la bascule dans la clandestinité, cela ne signifie pas que la prostitution est indispensable mais au contraire que les autres moyens de subsistance sont insuffisants et que l’organisation du travail doit être revue. Dans l’antiquité gréco-romaine, un citoyen libre endetté pouvait être réduit en esclavage ou se vendre lui-même comme esclave pour solder sa dette. Le cas de Valentina rappelle que la prostitution est bel et bien, le plus souvent, ni plus ni moins qu’un asservissement.

Le mythe a la vie dure du « plus vieux métier du monde », si vieux qu’il serait impossible à extirper des sociétés humaines. N’allez pas parler aux antiabolitionnistes d’égalité entre les sexes, d’éducation des garçons à une sexualité respectueuse de l’autre et d’éducation des filles à un épanouissement hors de la soumission. N’allez pas leur parler non plus de remise en cause du capitalisme, ce capitalisme qui a réussi au stade actuel de la putification la prouesse d’opérer la synthèse entre la domination masculine la plus traditionnelle et le consumérisme le plus moderne. N’allez pas dire à celles et ceux qui trouvent que tapiner, ce n’est pas pire que de trimer à l’usine, qu’elles ou ils n’ont qu’à envoyer leurs propres filles sur le trottoir ou œuvrer à la transformation des usines. N’allez pas leur dire non plus que les quelques rares prostituées qui affirment avoir choisi librement leur « métier » ont le plus souvent des histoires personnelles difficiles, faites de traumatismes, de névroses et d’addictions dont l’origine est souvent liée à la violence masculine, notamment familiale. N’allez pas leur dire que la violence masculine, la prédation sexuelle, la libido exacerbée à un degré pathologique sont des troubles qui pourraient être atténués sensiblement par un traitement social, éducatif ou médical. N’allez pas leur dire que la misère sexuelle, et naturellement la violence, résultent souvent de la misère économique. Ils vous traiteraient de curés, de peine-à-jouir, de castrateurs, de partisans de l’ordre moral… Cut the crap !

Dans le discours des antiabolitionnistes, il reste toutefois un élément qui ne manque pas de pertinence : la prostitution est souvent rapportée à la question du travail, devenu à la faveur des techniques modernes de management tellement aliénant que les défenseurs de la prostitution peuvent sans être traités de fous présenter celle-ci comme un moindre mal, voire comme une activité qui serait finalement plus désirable que le travail « ordinaire » (du moins celui réservé aux plus démunis). C’est le signe que le travail, pour la majorité des travailleurs, est bel et bien d’ores et déjà ressenti comme une forme de prostitution. Qu’on vende son cul ou qu’on sacrifie sa dignité, sa santé et son intégrité physique et morale en vendant sa force de travail, finalement, dans bien des cas, la différence n’est pas évidente. La putification, en même temps qu’elle légitime la prostitution et la présente comme une fatalité naturelle irréductible, en fait aussi le modèle absolu de toute autre activité humaine. En affichant son vœu d’abolir la prostitution, Najat Vallaud-Belkacem fait preuve d’une louable ambition, mais au stade avancé de putification où nous sommes rendus, cela ne sera possible qu’en mettant en œuvre sur le long terme une ambition encore plus grande : abolir le capitalisme lui-même. Hélas, ce n’est en aucun cas la mission qui a été confiée par le nouveau président Hollande au gouvernement auquel appartient Najat Vallaud-Belkacem.

De la putification (1)

Le 14 avril 2011, le comédien Philippe Caubère réagissait dans l’ex-Libération (torchon passé de Sartre à Demorand) à l’annonce d’un projet de loi visant à « pénaliser » les « clients de prostituées ».

On peut certes débattre du bien-fondé d’une criminalisation de la misère sexuelle qui s’inscrit peut-être dans l’indéniable criminalisation de la misère tout court orchestrée depuis des années par le petit président de l’ex-République. N’oublions pas que lorsqu’il n’était que ministre de l’Intérieur, l’agité s’était déjà penché sur les intérieurs des prostituées en inventant le délit de « racolage passif ». Mais Caubère ne se contente pas de dénoncer la pénalisation de la misère dans le cadre national-sarkozyste. Se présentant comme « acteur, féministe, marié et client de prostituées », il profite de sa tribune libre pour faire l’éloge de la prostitution.

« Marié pour la deuxième fois, très proche encore et toujours de ma première femme, m’autorisant depuis toujours, amantes, amoureuses ou petites amies (avec tous les ennuis que ça implique…), acceptant naturellemment la réciproque (et les ennuis… etc), je ne représente pas vraiment le prototype du mec frustré, sexuellement ou sentimentalement. Je n’ai pourtant jamais cessé depuis l’âge de 24 ou 25 ans d’avoir des relations -et des rapports- avec des personnes se prostituant. Serait-ce que je serais doté -ou affligé- d’une sorte de libido hors-normes? Je ne le crois pas (hélas, pourrais-je rajouter…). »

Cumulant des relations avec femme(s) officielle(s), « amantes, amoureuses ou petites amies », mais aussi prostituées, il pense donc ne pas être le « prototype du mec frustré sexuellement ou sentimentalement » et ne croit pas que sa « libido » soit « hors-normes ». Cut the crap ! Personne n’avait demandé à Philippe Caubère d’établir une « norme » des pratiques sexuelles masculines, mais s’il faut absolument être normatif, il apparaît que la libido de Monsieur Caubère est peut-être un peu plus « hors-normes », tout de même, que ce qu’il croit. En effet, d’après une enquête CSF pour l’INSERM de 2007, le nombre moyen de partenaires au cours d’une vie était de 11,6 pour les hommes en 2006 (4,8 étant le nombre médian). 18,1% des hommes (donc moins d’un sur cinq) auraient eu recours au moins une fois dans leur vie à la prostitution (3,1% y auraient eu recours dans les 5 dernières années). Il s’agit bien évidemment de chiffres sujets à caution puisque fondés sur les déclarations d’un échantillon de la population. Mais puisque Monsieur Caubère invoque la norme dans son plaidoyer pour la prostitution, on peut tout de même lui rétorquer qu’il apparaît comme nettement plus érotomane que la moyenne de ses concitoyens, qui ne cumulent pas, eux, simultanément femmes, amantes, petites copines et putes.

Se prétendant dans la norme alors qu’il est tout de même un peu a-normal  — ou plutôt (faussement) modestement über-normal — Philippe Caubère, en coquet queutard pas « frustré », affirme aussi :

« En revanche je sais que ce que je trouve avec une prostituée est une chose unique, que je ne trouverai jamais avec aucune autre personne, dans aucune relation dite ‘normale’. »

Et d’exposer ensuite au lecteur captivé tout le mal qu’il pense de la « dictature » exercée sur lui par une femme : sa propre mère. Que l’attitude de sa mère par rapport à la sexualité ait influé sur le comportement sexuel de Philippe Caubère est une possibilité, mais en quoi cela l’autorise-t-il à faire de son goût pour les relations multiples, notamment avec des prostituées, une norme collective légitime ? Sa mère était coincée du cul, donc il va aux putes. Admettons. Mais la névrose de la mère de Monsieur Caubère justifie-t-elle à elle seule le phénomène de la prostitution dans le monde ? La prostitution, dans sa globalité, est enfantée par la domination masculine et l’économie capitaliste. Le « client », quelles que soient ses raisons, se fait donc le complice du capitalisme phallocrate dans ce qu’il a de plus inhumain : aller aux putes ne fait certainement pas d’un homme un féministe !

Tardant à expliquer quelle « chose unique » il trouve dans les relations tarifées, Philippe Caubère inflige ensuite au lecteur une longue digression confuse sur la « violence des femmes » qui lui sert à dénigrer les « féministes de gauche » (y en a-t-il donc de droite ?). « Toutes des putes sauf Maman » dit l’adage phallocrate. On se demande si pour Monsieur Caubère, ce n’est pas l’inverse : « toutes comme Maman sauf les putes », ce qui permettrait de comprendre un peu mieux ce qu’il trouve de si unique chez les prostituées. Du coup, les « féministes de gauche » qui condamnent le commerce des corps le condamnent, ce pauvre Philippe, à ne pouvoir coucher qu’avec Maman. On comprend mieux sa colère. Et comme Philippe Caubère se situe modestement dans une « norme » élargie à son propre cas  (il l’a annoncé dès le début), il se pose en victime d’une « nouvelle chasse à courre dont l’homme est le gibier », en compagnie d’autres célébrités comme « Julian Assange, Bertrand Cantat ou Roman Polanski ». Ainsi, ce brave Caubère met dans le même sac un client de prostituées (lui-même), un homme accusé d’avoir contraint une jeune fille à un rapport sexuel sans préservatif, mais niant les faits et considéré comme innocent jusqu’à preuve du contraire (Assange), un homme condamné pour le meurtre de sa compagne et ayant purgé sa peine (Cantat), un homme poursuivi pour un viol sur mineure qu’il a reconnu mais dont la victime a retiré sa plainte (Polanski). Autant de cas très différents pénalement et moralement, mais à partir desquels Caubère veut montrer que l’homme en général serait victime d’une cabale féministe qui viserait à le transformer en délinquant sexuel avéré ou potentiel, signant ainsi la victoire posthume d’une mère castratrice et le retour à un ordre moral pré-soixante-huitard. Le fantôme de sa mère, les « féministes de gauche », Roselyne Bachelot et autres « obsédées » sans nul doute mal baisées, voudraient ainsi entraver la légitime jouissance masculine, c’est-à-dire, puisqu’il n’est pas « hors-normes » le légitime désir de Philippe Caubère de continuer à aller aux putes sans se faire emmerder (il ne dit pas en revanche si Bertrand Cantat devrait pouvoir continuer à tuer ses compagnes, si Roman Polanski doit pouvoir violer d’autres mineures ou si Julian Assange, si tant est qu’il l’ait fait, devrait contraindre d’autres femmes à baiser sans capote). Cut the crap !

« Seule la relation sexuelle avec une personne qui demande de l’argent pour cela peut se prétendre et s’affirmer comme réellement gratuite. »

Philippe Caubère, par ce sophisme sidérant, dévoile enfin ce qu’il y a de si « unique » dans la relation sexuelle tarifée : c’est la seule qui soit réellement « gratuite » ! Qu’est-ce à dire ? Qu’en payant une prostituée, il économise paradoxalement le « sentiment », la « souffrance », le « désespoir » que peuvent procurer des relations dites « normales« , du moins c’est sans doute ainsi que le petit Philippe a dû commencer à voir les choses avec la première femme de sa vie (sa mère), qui lui a visiblement coûté très cher affectivement. Devenu grand, Philippe est donc bien décidé à économiser ses forces affectives, quitte à payer pour cela.

« Le ou la prostitué(e) ne fait que dévoiler et assumer le rapport d’argent et de commerce tapi sous n’importe quel rapport amoureux ou sexuel, – du dîner offert à la personne qu’on drague, ou qu’elle se fait offrir, jusqu’à -bien pire et plus banalisée- l’estimation de la situation sociale et financière de celle, homme ou femme, prétendant au coït ou au mariage. La prostituée -ou la personne qui décide de se livrer pour un moment à la prostitution- nous libère de ce chantage, de ce non dit, nous en délivre. On peut -enfin !- baiser gratuit. »

Philippe, pauvre Philippe, crois-tu donc qu’une femme à qui tu as offert des fleurs ou un dîner a forcément envie de baiser avec toi ? Une pute coûte peut-être plus cher que des fleurs, mais la pute ne dit pas « non », du coup, tu as tout de même l’impression d’économiser. Ne serais-tu pas un peu radin et un peu beauf, en fait ? Ne vois-tu pas qu’en mettant sur le même plan les offrandes et les attentions données en gage d’affection (tout simplement pour faire plaisir à l’autre, et peut-être ainsi séduire ou entretenir la flamme), « l’estimation de la situation sociale et financière » (héritage désuet de l’époque des mariages arrangés), et le fric que tu donnes à une pute (pour qu’elle te laisse utiliser son corps en vue de ta seule jouissance), tu transformes tout rapport sexuel ou amoureux en vulgaire transaction commerciale ? De quel « chantage », de quel « non dit » te délivre donc la prostituée ? Elle te délivre de l’humain. Elle te délivre de la complexité de la relation à l’autre, du risque de discordance entre son désir et le tien, et de la frustration qui peut en découler. Elle te donne l’illusion qu’il te suffit de payer pour évacuer de l’équation sexuelle la volonté propre de l’autre. Tu la paies pour qu’elle te donne du plaisir, et qu’elle fasse comme si elle en avait envie, comme si elle n’aspirait pas en réalité à autre chose, comme si elle n’existait que pour satisfaire ton désir à toi. Mais lorsque tu confies au lecteur de Libé ou au télé-spectateur des talk-shows sur le plateau desquels tu fais aussi du racolage pour tes spectacles que tu es un « client » régulier depuis des années de « prostituées » qui font ce métier « par choix », tu te gardes bien d’assumer un éventuel recours à des esclaves sexuelles, par exemple originaires de pays de l’est ou de pays africains. As-tu vraiment toujours été si sélectif et soucieux de savoir si la pute que tu payais était en pleine possession de son libre-arbitre ? Ou as-tu tout simplement aujourd’hui les moyens de puiser dans un cheptel de meilleure qualité (hygiène garantie, dents saines, épilation soignée, cheveu soyeux, peau nette, haleine fraîche, niveau culturel satisfaisant pour éventuelles conversations post-coïtales ou en cas de panne… à moins que tes goûts n’aillent à l’opposé, vers le sale et le sordide, mais on ne peut faire que des suppositions car tu ne nous en dis rien) ?

Le terme de « prostituée » ne fait pas la différence entre l’escort-girl de luxe qui exerce peut-être « par choix » (encore pourrait-on gloser sur les raisons profondes d’un tel « choix ») et la pute toxo qui taille des pipes pour payer ses doses et rapporter du fric à son proxo. De même, le terme de « client » ne fait pas la différence entre un acteur narcissique aux besoins sexuels peut-être un peu hors-normes, par exemple, et un travailleur immigré séparé de sa famille comme de son environnement culturel, et dont la vie sexuelle ordinaire risque, elle,  d’être nettement en-dessous des normes. Mais tout cela est peut-être un peu trop complexe pour Philippe Caubère qui paie justement pour que les choses soient plus simples.

Voici enfin une autre définition caubérienne de la « chose unique » qu’il ne trouve qu’avec des prostituées :

« (…) un bonheur simple, court, éphémère comme un orgasme, oui, mais aussi comme ce bref sentiment de liberté qui, le temps d’un instant, nous émeut, nous encourage en plein milieu de ce fleuve de soumission, d’esclavage, de servitude, qu’il nous faut chaque jour traverser, où chaque jour qui se lève nous retrouve à moitié noyés. »

Après la prostitution qui seule, permettrait de « baiser gratuit », Philippe Caubère ne recule pas devant l’image d’une prostitution qui libère « le temps d’un instant », de la « soumission », de « l’esclavage » et de la « servitude » ! Il parle bien sûr de son « orgasme » à lui, de son « sentiment de liberté » à lui, de son émotion à lui… Qu’en pense l’autre, la pute ? Il ne le dit pas (et comment le saurait-il puisque ce qui rend cette relation si unique à ses yeux est précisément de faire l’économie de la subjectivité de l’autre ?). Même si elle se prostitue par choix (ce qui est sans doute assez rare), ses goûts la portent-ils vraiment, elle qui est peut-être plus jeune que Monsieur Caubère, vers les hommes de plus de soixante ans ? A moins qu’il ne fréquente que des prostituées elles aussi soixantenaires (mais il n’a pas précisé l’âge moyen de ses professionnelles préférées) ? A partir de quel tarif le client peut-il faire abstraction avec bonne conscience du dégoût qu’il inspire peut-être (mais cette éventualité n’est peut-être pas venue à l’esprit du comédien habitué aux applaudissements) ?

Après la prostitution qui seule permet de « baiser gratuit », après la prostitution qui libère de la « servitude », Philippe Caubère assène enfin un dernier pied-de-nez : lui-même, en tant qu’acteur, est une pute. C’est donc que ce n’est pas bien grave, et que c’est même très beau, comme est sans doute très belle pour lui l’inhumaine tauromachie dont il est un aficionado (on espère juste pour les prostituées qu’il fréquente que son plaisir n’implique pas de leur faire subir les mêmes souffrances que celles endurées par les taureaux dans les arènes).

« (…) j’en suis une : sur la scène, la mienne, celle du théâtre (à une époque ce fut aussi celle de la rue), moi aussi je fais jouir. Avec mon corps, avec ma voix, avec mes mots ; et même avec ma vie. »

Comédien ou pute, c’est donc la même chose. Spectateur d’un spectacle de Caubère ou client d’une prostituée, c’est pareil. Philippe donne de son « corps », et même de sa « vie », c’est lui qui le dit. Ainsi donc, il faut que cela se sache, tout spectateur muni de son ticket d’entrée peut se présenter devant Philippe avec un tube de vaseline et un préservatif : Philippe est là pour « faire jouir », et après tout, entre le client et la pute, c’est tout de même généralement plutôt le client, s’il met le prix, qui choisit son mode de jouissance, non ?

« Moi, Philippe Caubère, acteur, féministe, marié et «client de prostituées» », titrait l’article de Libé. « Lui, Philippe Caubère, vieux beauf phallocrate qui va aux putes et qui aime voir souffrir les bovidés », serions-nous tentés de rectifier. Il ne suffit pas d’appartenir à la génération de mai 68 et des années soixante-dix pour être « féministe ». La vie sexuelle de Monsieur Caubère est de peu d’intérêt en tant que sujet de débat public, et le fait qu’il ait besoin de recourir aux « services » de prostituées ne fait pas de lui un criminel. Par son intervention, il croit peut-être sincèrement défendre l’amour libre contre l’ordre moral. Mais en réalité, ses propos contribuent à une remise en question plus globale des avancées féministes et à la putification de la société, qui n’est qu’un aspect du capitalisme moderne dans sa marche effrénée vers une marchandisation totale du vivant. Nous reviendrons sur cette question dans de prochains billets.