Enfer

« Il n’est pas nécessaire d’avoir passé beaucoup de temps dans les institutions-organisations pour s’apercevoir que les enjeux de pouvoir y perturbent sans cesse les enjeux fonctionnels, c’est même presque enfoncer une porte ouverte. Certains universitaires, on voit très vite lesquels, se prennent de passion pour une direction d’UFR, puis de département, puis le désir de la présidence d’université les saisit, enfin il faudra envisager des positions directoriales au ministère, et dans cette trajectoire qui a irréversiblement bifurqué, il n’est plus question de recherche : il n’est plus question que des manoeuvres propres à faire parvenir, quitte d’ailleurs à ce que, collatéralement, elles deviennent une nuisance pour la recherche. Ce qu’elles ne peuvent pas manquer de devenir en fait, puisqu’elles n’ont plus pour logique la recherche.

Je prends cet exemple parce que je le connais d’un peu plus près, mais, dans son abstraction, on le retrouverait à l’identique dans maintes autres organisations. On sait très bien à quel point les logiques du pouvoir — logiques de la conquête, du maintien, et de l’extension, bref de la persévérance — peuvent conduire les hommes de pouvoir à des actions qui détériorent objectivement l’efficacité fonctionnelle de l’institution dont ils ont pourtant la charge. Mais c’est le propre des enjeux de pouvoir que de s’autonomiser comme logique séparée, affranchis des enjeux “substantiels” qui leur ont pourtant donné naissance. Sous la direction d’hommes dont le désir n’est plus que désir de pouvoir institutionnel, et non plus d’opération institutionnelle, une organisation peut connaître les égarements les plus aberrants — prix à payer de la cannibalisation de la rationalité fonctionnelle par la rationalité politique interne. Les malheureux qui n’ont pas versé dans cette pente et se sont tenus au sens originel de leur participation à l’institution se retrouvent donc sous la coupe d’individus qui leur sont devenus étrangers en tout […]. Le pouvoir, c’est la mort — la mort des sujets, s’entend. Car les hommes de pouvoir, eux, se sentent tout à fait vivants. Et en effet : il leur est loisible de s’adonner à leur désir — qui est désir de pouvoir. Mais pour tous les autres, c’est la mort — interdiction du désir (qui ne réclamait pourtant pas grand-chose, juste de s’effectuer dans les coordonnées de la division du travail…), atrophie des puissances d’agir par la normalisation qui tombe du système du pouvoir : vous chercherez mais ainsi (université), vous écrirez mais ainsi (édition), vous ferez votre tournée de facteur mais ainsi (service public), vous militerez mais ainsi (parti, syndicat), vous soignerez mais ainsi (hôpital), et à chaque fois ainsi pour le pire puisque la manière de faire n’est pas commandée par ce qu’il y a à faire mais par des logiques extrinsèques du pouvoir. Et les institutions deviennent des lieux de mort, hostiles à l’intelligence, au dévouement, à la compétence, au risque de la grandiloquence on serait presque tenté de dire à l’humanité […], elles sont peuplées de morts-vivants, ou de vivants déchirés qui luttent pour ne pas devenir morts. »

Frédéric Lordon, Vivre sans ?
Institutions, police, travail, argent…,
La Fabrique, 2019

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste, féministe, autogestionnaire

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