La peur de la bourgeoisie

« Il est incontestable que l’on peut faire n’importe quoi avec des mots comme “municipalité”, “communauté”, “assemblée” et “démocratie directe” ; en négligeant les différences de classe, d’éthique ou de sexe, on a réduit le sens de certaines notions comme celle de “peuple” au point d’en faire des abstractions vides de sens, voire obscurantistes. Il ne faut pas voir dans les assemblées de section de 1793 des structures unies qui auraient été forcées à entrer en conflit avec ces formations plus bourgeoises qu’étaient la Commune de Paris et la Convention nationale : ces assemblées de section constituaient elles-mêmes des terrains de lutte entre des couches possédantes et d’autres qui ne possédaient pas, entre royalistes et démocrates, entre modérés et radicaux. Il peut être tout aussi trompeur d’ancrer ces couches dans des intérêts exclusivement économiques que de ne tenir aucun compte des différences de classe et d’employer les mots de “fraternité”, de “liberté” et d’“égalité” comme s’ils ne représentaient souvent rien d’autre qu’une rhétorique creuse. Seulement, on a beaucoup écrit pour démythifier totalement les slogans humanistes des grandes révolutions “bourgeoises” ; on en a tellement fait, même, pour décrire ces slogans comme de simples réflexes étroits d’intérêts bourgeois que nous risquons surtout aujourd’hui de perdre entièrement de vue leur dimension populiste utopique. Après avoir tant analysé les conflits économiques internes qui divisèrent les révolutions anglaises, américaines ou françaises, les historiens de ces grands bouleversements nous rendraient un meilleur service à l’avenir en montrant la peur éprouvée par la bourgeoisie face à toutes les révolutions en montrant son conservatisme inné et son penchant naturel à traiter avec l’ordre établi.

Il serait intéressant aussi qu’ils montrent comment, lors des périodes révolutionnaires, les couches opprimées forcèrent les révolutions “bourgeoises” à dépasser les limites étroites établies par la bourgeoisie elle-même, et à entrer dans le domaine de ces principes démocratiques remarquables avec lesquels la bourgeoisie a toujours vécu en cohabitation inquiète et méfiante. les divers “droits” établis par ces révolutions furent formulés non grâce à la bourgeoisie mais malgré elle, par les petits cultivateurs américains dans les années 1770 et par les sans-culottes des années 1790 et l’avenir de ces droits est aujourd’hui de plus en plus remis en questions dans un monde sous l’emprise croissante des corporations et de la cybernétique. »

Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, 1984,
Atelier de création libertaire, 2018

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste, féministe, autogestionnaire

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