La peur de la bourgeoisie

« Il est incontestable que l’on peut faire n’importe quoi avec des mots comme “municipalité”, “communauté”, “assemblée” et “démocratie directe” ; en négligeant les différences de classe, d’éthique ou de sexe, on a réduit le sens de certaines notions comme celle de “peuple” au point d’en faire des abstractions vides de sens, voire obscurantistes. Il ne faut pas voir dans les assemblées de section de 1793 des structures unies qui auraient été forcées à entrer en conflit avec ces formations plus bourgeoises qu’étaient la Commune de Paris et la Convention nationale : ces assemblées de section constituaient elles-mêmes des terrains de lutte entre des couches possédantes et d’autres qui ne possédaient pas, entre royalistes et démocrates, entre modérés et radicaux. Il peut être tout aussi trompeur d’ancrer ces couches dans des intérêts exclusivement économiques que de ne tenir aucun compte des différences de classe et d’employer les mots de “fraternité”, de “liberté” et d’“égalité” comme s’ils ne représentaient souvent rien d’autre qu’une rhétorique creuse. Seulement, on a beaucoup écrit pour démythifier totalement les slogans humanistes des grandes révolutions “bourgeoises” ; on en a tellement fait, même, pour décrire ces slogans comme de simples réflexes étroits d’intérêts bourgeois que nous risquons surtout aujourd’hui de perdre entièrement de vue leur dimension populiste utopique. Après avoir tant analysé les conflits économiques internes qui divisèrent les révolutions anglaises, américaines ou françaises, les historiens de ces grands bouleversements nous rendraient un meilleur service à l’avenir en montrant la peur éprouvée par la bourgeoisie face à toutes les révolutions en montrant son conservatisme inné et son penchant naturel à traiter avec l’ordre établi.

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Jacobinisme

« Le “gouvernement révolutionnaire” mène une guerre intérieure et extérieure, prenant des mesures que les contemporains appellent “révolutionnaires” — fonder la République “n’est point un jeu d’enfant” rappelle Robespierre —, ce qui n’en fait pas pour autant une “dictature”. Le récit standard de la Révolution française a longtemps représenté le Comité de Salut public comme une sorte de gouvernement omnipotent confondu avec le pouvoir exécutif. Or cette guerre est l’une des rares dans l’histoire de France à ne pas avoir été conduite dans le secret du pouvoir exécutif mais au contraire par le pouvoir législatif dont les actes, y compris la répression, sont mis en visibilité dans l’espace public. Les membres du Comité de Salut public, qui est un organe de l’Assemblée, donc du pouvoir législatif, doivent tous les mois rendre des comptes et être réinvestis par la Convention. La “centralité législative” exercée par la Convention est au coeur du dispositif, mais celle-ci n’a rien de commun avec une centralisation administrative sous contrôle du pouvoir exécutif telle que nous la comprenons aujourd’hui. le lieu commun désignant un “jacobinisme centralisateur” qui serait dans la continuité de la centralisation monarchique et préfigurerait la napoléonienne est donc un contresens. Le Comité de Salut public n’est pas un ministère. Lorsque certains conventionnels envisagent cette possibilité, leur proposition est immédiatement contestée et mise en minorité. En revanche, la loi du 14 frimaire qui institue le gouvernement révolutionnaire attribue l’exécution des lois révolutionnaires, en particulier celles qui concernent le contrôle de l’économie — la loi dite du “maximum” qui fixe un prix maximum pour les denrées et les matières premières —, aux comités révolutionnaires (ou de surveillance) élus localement et aux municipalités, donc à l’échelon administratif le plus proche de la population et non à une administration centralisée. On notera enfin que les Comités de Salut public et de Sûreté générale ont été créés sous la Convention girondine, le 6 avril 1793 pour le premier, afin de faire face aux défaites militaires, et le 2 octobre 1792 pour le second, qui est en fait l’héritier du Comité des recherches de la Constituante. Le Tribunal révolutionnaire n’est pas plus un produit du gouvernement révolutionnaire puisqu’il est institué le 10 mars 1793, également sous la Convention girondine. Ces institutions fonctionnent donc avant et continueront à fonctionner après ce que les “thermidoriens” appelleront “la Terreur”. »

Marc Belissa et Yannick Bosc, Le Directoire,
La République sans la démocratie
, La Fabrique, 2018

Méthodes

« On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution instaurera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la période de transition. Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie qu’on veut construire. »

Emma Goldman, postface à My Desillusionment in Russia,
Doubleday, Page & co, 1923

Lutte

« (…) Même quand une lutte populaire est vaincue, il en reste toujours quelque chose. Les aspirations à la démocratie directe ont souvent été relayées par les élites et traduites dans des dispositifs compatibles avec les principes de la démocratie représentative. Le meilleur exemple est celui de la Révolution française qui aboutira au renversement de la monarchie par la République. Mais on peut évoquer aussi le suffrage universel masculin qui a été adopté par le gouvernement provisoire au lendemain de la révolution de février 1848. Plus près de nous, pour répondre aux aspirations “autogestionnaires” apparues lors du mouvement de mai-juin 1968, le général de Gaulle avait proposé de fusionner le Conseil économique et social et le Sénat au sein d’une nouvelle assemblée consultative, mais les Français, consultés par référendum, répondirent par la négative, ce qui conduisit à la démission du Général. »

Gérard Noiriel, Les Gilets jaunes à la lumière de l’histoire,
dialogue avec Nocilas Truong, Le Monde / Editions de l’Aube, 2019

rEvolution

« Sous la grande forteresse qu’ont bâtie les héritiers de la Rome césarienne et papale, le sol est miné partout, et partout on attend l’explosion. […] Nos ennemis savent qu’ils poursuivent une oeuvre funeste et nous savons que la nôtre est bonne ; ils se détestent et nous nous entr’aimons ; ils cherchent à faire rebrousser l’histoire et nous marchons avec elle. […] Plus les travailleurs, qui sont le nombre, auront conscience de leur force, et plus les révolutions seront faciles et pacifiques. Finalement, toute opposition devra céder et même céder sans lutte. Le jour viendra où l’Evolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du désir au fait, de l’idée à la réalisation, se confondront en un seul et même phénomène. C’est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde. »

Elysée Reclus, Evolution et Révolution, 1880

Modération

« Il faut le dire, la modération a engendré autant d’atrocités que la révolution, et sans doute beaucoup plus. (…) Pour entretenir et transmettre un système de valeurs, il faut cogner, matraquer, incarcérer, jeter dans des camps, flatter, acheter : il faut fabriquer des héros, faire lire des journaux, dresser des poteaux d’exécution, et parfois même enseigner la sociologie. »

Barrington Moore, Les Origines sociales de la dictature
et de la démocratie,
 François Maspero, Paris, 1969.

Don’t you know it’s gonna be alright ?

La casse du 1er mai 2018 est critiquable parce que contre-productive dans ce contexte précis où il n’y avait aucune position tenable à conquérir de la part du mouvement social contre la flicaille (autrement mieux équipée qu’en mai 68, il y a 50 ans) et où l’urgence était plutôt d’élargir ce mouvement encore bien faible en mobilisant la fraction du peuple qui reste passive alors même qu’elle souffre de la casse sociale opérée par Macron. Au stade où nous en sommes de la lutte, opposer une autre casse à cette casse-là ne peut que servir de repoussoir et affaiblir le mouvement.

Cela ne veut pas dire pour autant que toute « casse » est à exclure par principe. La capacité de riposte des zadistes de Notre-Dame-des-Landes contre la violence d’Etat a ainsi eu le mérite de permettre de tenir une position pendant des années. On peut d’ailleurs déplorer que les 1200 « black blocs » (dont les actes et le nombre ont tant fait gloser les médias le 1er mai) n’aient pas préféré tenir les forteresses qu’auraient pu constituer les facs de Tolbiac ou de Censier quelques jours plus tôt. Il y avait là sans doute des positions symboliques à conserver par la force du nombre et l’usage d’un certain degré de violence. Au lieu de quoi les affrontements et la casse du 1er mai ont servi de prétexte à faire reculer (et à détourner) le cortège syndical, et n’ont sans doute fait que convaincre les citoyen·ne·s venu·e·s manifester avec enfants ou personnes en état de fragilité qu’il faudrait désormais y réfléchir à deux fois avant de risquer d’aller se faire gazer en famille. Ces citoyen·ne·s feront hélas sans doute défaut lorsqu’il faudra encore faire nombre. C’est donc à mon sens une erreur stratégique que ce déploiement de violence à ce moment-là. Et c’est une violence imposée à un mouvement dont les instances syndicales avaient adopté une autre stratégie ce jour-là (quoi qu’on puisse penser d’elles, elles sont désignées démocratiquement par leurs adhérents). Continuer la lecture de « Don’t you know it’s gonna be alright ? »