Xénophobie

« Sortir le travail du carcan capitaliste est la condition d’une souveraineté populaire sur la production sans laquelle il est impossible de construire pour chacun un projet de vie. En termes d’éventail et de cohérence des productions sur un territoire, quelle que soit sa taille, l’aléa d’une économie livrée aux calculs de rentabilité d’un capital désormais mondialisé est total : des pans entiers de l’activité disparaissent dans la rage impuissante des concernés sans qu’ils aient eu leur mot à dire. Seule une minorité des travailleurs y trouve son compte, car elle gagne en visibilité internationale. La majorité vit une précarisation faite de la soumission à un management par la peur, le flicage, le chantage, et aussi l’accès de plus en plus difficile aux services publics, de l’inquiétude des parents sur le devenir de leurs enfants. Si la rage, l’impuissance, l’inquiétude restent sans espoir de changement dans la maîtrise de la production, (…) alors la tentation la tentation xénophobe devient un recours, illusoire.

Sur ce terrain de la xénophobie, principal fond de commerce de l’extrême-droite, une seconde raison fait du travail, et de la généralisation de sa pratique communiste, l’enjeu essentiel. Le carcan du capital réduit le travail à la seule partie de l’activité génératrice de profit pour les propriétaires lucratifs de l’outil, pour les prêteurs, pour les groupes capitalistes fournisseurs, donneurs d’ordre ou clients. Pris dans cet étau, qui refuse de valider comme productives bien des activités pourtant utiles, et surtout qui réduit en permanence l’emploi pour augmenter la productivité, le travail est naturalisé comme étant en quantité limitée. Pire, il est promis à se réduire si l’on en croit la propagande sur les effets, négatifs pour le travail, de la révolution informationnelle, une propagande entretenue par la bourgeoisie car elle vient à l’appui de son permanent chantage à l’emploi. La peur grandit alors d’une immigration qui empêcherait de partager le travail « entre nous ». La condition sine qua non de la sortie du débat public de la fange xénophobe est de montrer, comme l’a fait la classe ouvrière pour la santé, que la valeur économique ne se réduit pas à son étroite pratique capitaliste, que d’immenses champs d’activité peuvent trouver une validation sociale comme productrices de valeur, comme travail, et que l’élimination du travail vivant à des fins de valorisation du capital n’est pas une calamité naturelle, mais une composante de la pratique capitaliste de la valeur.

Ne sous-estimons pas le déplacement de la solidarité que cela suppose. J’insiste sur ce point de la solidarité car il y a une solidarité capitaliste, ou en tout cas compatible avec le capitalisme, et une solidarité communiste. La thématique du « partage du travail » est aussi familière que désastreuse, car elle fait partie du pourrissement xénophobe du débat public. « Travailler moins », au sens de réduire le temps d’emploi, est bien sûr émancipateur, et ce mot d’ordre doit être constant, car il s’agit de rendre possibles des activités menées sans considération de valeur économique. Mais « travailler moins pour travailler tous » est un mot d’ordre réactionnaire qui naturalise la pratique capitaliste du travail et sa réduction aux seules activités valorisant du capital. C’est, nous venons de le voir, admettre que le travail est par nature en quantité limitée, et qu’il ne faut pas trop d’étrangers pour le partager. L’opposition à la xénophobie va alors se replier sur une pratique hélas classique de la solidarité, une solidarité d’accompagnement des méfaits du capitalisme : la solidarité avec des victimes. Le risque est grand que la libre circulation des personnes disparaisse de fait du programme progressiste, car elle implique un possible afflux de travailleurs que seule pourrait assumer une pratique du travail étendant son champ hors des limites que lui assigne le capital. Or cette pratique alternative du travail a disparu de l’horizon de trop d’opposants réduits à des actions en défnse qui dépendent de l’agenda des réformateurs. Que la solidarité avec des migrants incroyablement fragilisés par les politiques de fermeture des frontières soit nécessaire, c’est évident. Mais s’en tenir là n’oppose à la xénophobie qu’un rempart de papier. Seule une politique de délivrance systématique de visas, voire de suppression des visas, supprimera les drames et la solidarité qu’ils appellent. Mais cela suppose de mettre en oeuvre une tout autre solidarité que la solidarité de « ceux qui ont » avec « ceux qui n’ont pas », qui est celle que cultive la bourgeoisie. Dépasser à l’égard des migrants la solidarité avec des victimes demande la pratique d’une solidarité communiste, celle qui construit la classe révolutionnaire : la solidarité dans la responsabilité de changer le travail pour le faire passer de sa pratique capitaliste, génératrice des murs et des centres de rétention, à sa pratique communiste qui ouvre le travail de façon inépuisable. Oui, le travail est inépuisable ! Contre la solidarité capitaliste avec ses victimes, la solidarité communiste à promouvoir consiste à assumer ensemble notre responsabilité pour conduire le travail à un niveau tel que nous puissions accueillir tous les travailleurs désireux de venir en Europe.

Ainsi la maîtrise populaire du travail, et l’expansion de ce dernier dans sa pratique communiste sont le noeud de la victoire sur Macron et donc de la marginalisation de l’extrême-droite : cela doit être fermement posé contre les campagnes contre le travail, cette dimension de la contre-révolution capitaliste dont Benoît Hamon est aussi le porteur. »

Bernard Friot, Vaincre Macron, La dispute, 2017

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste féministe autogestionnaire laïcard républicain partageux

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