Abolition de la prostitution ? Et pourquoi pas du capitalisme, tant qu’on y est ?

« La question n’est pas de savoir si nous voulons abolir la prostitution – la réponse est oui – mais de nous donner les moyens de le faire », a déclaré Najat Vallaud-Belkacem, la ministre des droits des femmes, dans le JDD du 23 juin 2012. « Mon objectif, comme celui du PS, c’est de voir la prostitution disparaître », a-t-elle ajouté. Parmi les pistes évoquées, la pénalisation des clients (le délit de racolage passif créé en 2003 ayant, lui, plutôt vocation à être abrogé, si l’on se réfère aux déclarations du candidat Hollande durant la campagne des présidentielles).

Pénaliser le « Caubère » (voir notre précédent article sur cet intéressant spécimen de client) ? Il n’en fallait pas plus pour susciter les cris d’orfraie de maints adeptes de la putification plus ou moins habilement déguisés en héroïques résistants contre « l’ordre moral ». La presse n’a pas manqué de relayer les protestations de ceux qui, suivant la ligne d’Elisabeth Badinter, voient dans toute velléité d’abolition de la prostitution un retour à un ordre moral de type victorien. Mais nous nous pencherons ici plus particulièrement sur quelques témoignages significatifs de braves « travailleuses du sexe », car c’est justement le plus souvent au nom de leur défense et de leur protection que se sont exprimées les critiques les plus virulentes contre l’idée de pénalisation des Caubère. En voici un premier exemple :

Corinne, porte-parole des indépendantes du Bois de Boulogne, défend « le droit à disposer de son corps » et estime que ces prostituées, qui grâce à leur activité « ont un niveau de vie certain », ne sont « pas prêtes à l’abandonner pour accepter un revenu minimum ». « Se recycler à 40 ans ou 50 ans passés, quand on a quasi aucun CV, c’est difficile. » (Libération du 24 juin 2012)

Etonnante trouvaille que ce « droit à disposer de son corps » qui tend à mettre sur le même plan le « droit » pour une femme (ou un homme) de subir sexuellement la domination économique et de vrais droits conquis par les femmes comme par exemple le droit à la contraception ou le droit à l’avortement ! Le même article de Libé rappelle pourtant que « la France comptait au moins 18.000 à 20.000 prostitué(e)s de rue » en 2010 — les autres formes de prostitution (escort, internet, salons de massage, etc.) n’étant pas chiffrées — et que, « d’après un rapport parlementaire d’avril 2011, il s’agit pour 80% de femmes et pour 80% de personnes étrangères », « neuf personnes prostituées sur dix » étant « victimes de la traite des êtres humains » (selon le député Guy Geoffroy). Ainsi, n’en déplaise aux quelques « travailleuses du sexe » ayant choisi volontairement leur « métier », l’immense majorité des prostitué(e)s est bien constituée d’esclaves sexuelles. La putification (terme par lequel nous entendons désigner ici ni plus ni moins que le stade actuel de développement du capitalisme) a déjà à ce point infecté les esprits qu’il est devenu courant de voir l’acte de vendre (et particulièrement de se vendre — corps ou âme) considéré comme l’exercice d’une liberté fondamentale. Il ne viendrait apparemment même plus à l’idée de nombre de nos contemporains que la liberté se conquiert au contraire dans la résistance à l’aliénation, dans le refus de la marchandisation totalitaire (marchandisation de rigoureusement tout : choses et éléments — jusqu’à l’air et l’eau — mais aussi de l’humain — force de travail, corps, sexe, idées, génôme…). Interdire l’esclavage, qu’il soit forcé ou volontaire, deviendrait donc un crime contre la réification travestie en liberté : la liberté du sujet est désormais conçue comme « liberté » de renoncer à être sujet, comme « liberté » de devenir objet. Par un étonnant tour de passe-passe, une collectivité qui entend garantir la liberté de l’être humain en l’empêchant d’être réduit à l’état d’objet déshumanisé sera donc, dans le monde merveilleux de la putification, considérée comme affreusement « liberticide » ou « castratrice », parce qu’elle entrave la seule « liberté » à laquelle le capitalisme putifié accorde de la valeur : la liberté du commerce. A ce compte, si l’Etat est considéré comme liberticide lorsqu’il se fixe pour objectif d’abolir la prostitution (c’est-à-dire grosso modo la vente de l’usage de chattes, de bouches et de culs plus ou moins sains et consentants — en un mot), alors on peut dire aussi qu’il attente déjà fâcheusement aux libertés en interdisant la vente et la location d’organes ou de membres humains. C’est vrai, quoi, pourquoi un être humain ne peut-il être libre de vendre au compte-gouttes, à destination de greffes ou d’installations d’art comptant-pour-rien, un poumon, puis un oeil, puis un rein… ou même une bite ? Après tout, un pauvre amputé de sa bite et motivé par les drogues appropriées peut encore avoir une utilité sociale au bord d’une route forestière, n’est-il pas vrai ?

Avec cette idée de « droit à disposer de son corps », on fait aussi commodément abstraction de la question du rapport de force dans un monde où, malgré les avancées obtenues par le combat féministe, s’exerce encore partout la domination masculine. Ainsi, Françoise Gil, une « sociologue » présentée comme étant membre du « Syndicat du Travail Sexuel », osait affirmer le 25 juin 2012 dans 20 minutes (ce n’est pas la durée d’un rapport tarifé mais le nom d’un journal prostitué à la pub) :

C’est une aberration de s’en prendre au client, j’y vois une forme de castration. Ce ne sont pas les clients qui sont à l’origine de la prostitution.

Ben voyons ! Le mâle dominant n’y peut rien, le pauvre, si des hordes de prostitué(e)s racoleuses vivent dans l’obsession de son phallus et de la satisfaction de ses désirs virils. Au point que s’il paye, finalement, c’est juste par politesse, un peu pour dire merci à chacune de ces putes qui se jettent sur lui et qui en redemandent, les cochonnes. D’ailleurs, puisque ce ne sont pas les clients qui sont « à l’origine de la prostitution », d’après Françoise Gil, est-ce que ça ne devrait pas être aux prostituées de payer les clients qui ont la gentillesse d’accepter leurs services ? On sait bien depuis Eve que le mâle débonnaire n’y est pour rien : c’est toujours cette salope de femme habitée par le diable qui fait rien qu’à le tenter. Bon, une fois excité, il est peut-être un peu rustre des fois, le pauvre bichon, mais c’est dans sa nature d’homme, et que voulez-vous, il ne faut surtout pas le castrer ! Mais Françoise Gil va encore plus loin :

On fait un amalgame entre les réseaux de prostitution et la prostitution traditionnelle. (…) La prostitution quand elle est volontaire peut être considérée comme un métier, avec des valeurs, des relations humaines et sociales, elle peut être bien vécue. Je ne vois pas la nécessité de la supprimer. D’autant que dans notre société, les prostituées sont utiles et sont un corollaire du mariage.

Il y aurait donc la bonne prostitution (la « traditionnelle ») et la mauvaise prostitution (celle des « réseaux »). La différence entre les deux ? Sans doute la même que la différence entre le bon chasseur et le mauvais chasseur moquée naguère dans un célèbre sketch des Inconnus. On comprend avec cette évocation d’un petit « métier » traditionnel que notre « sociologue » emprunte plus à Jean-Pierre Pernault qu’à Pierre Bourdieu. Mais surtout, on apprend que les prostituées ont une utilité sociale et sont même un « corollaire du mariage », ce qui revient à dire que c’est la prostitution qui sauve le mariage ! En 2012, au XXIe siècle, après des années de déchristianisation, d’émancipation humaine, de combat féministe, après la révolution sexuelle, l’union libre, le PACS, le coming out des homosexuels, la société serait donc toujours organisée autour de l’institution du mariage et de son « corollaire » la prostitution. Abolir la prostitution ? Mais vous n’y pensez pas, aucun mariage n’y résisterait ! Eh bien oui, justement, abolissons la prostitution et finissons-en aussi par la même occasion avec cette institution désuète qu’est resté le mariage réservé aux couples hétérosexuels, héritage à peine repeint aux couleurs républicaines du vieux carcan de l’ordre moral judéo-chrétien ! Quelle imposture que celle des défenseurs de la prostitution qui osent ranger les abolitionnistes dans le camp de l’ordre moral alors que ce sont eux les réactionnaires qui réduisent les femmes à l’état de putes ou de mamans !

Mais revenons à Corinne, la porte-parole des « indépendantes » du Bois de Boulogne citée par Libé, qui affirme que la prostitution procure un « niveau de vie certain » aux péripatéticiennes sylvestres, et qu’elles ne sont pas prêtes à l’abandonner pour un « revenu minimum », d’autant plus qu’il leur serait difficile de « se recycler » à « 40 ans ou 50 ans passés ». On peut d’abord se demander ce qui attend ces inrecyclables à 60 ans ou 70 ans passés, voire à 80 ou 90 ans. Quand bien-même elles cotiseraient (ce qui ne doit pas être très courant) au Régime Social des Indépendants (puisqu’indépendantes elles s’affirment), celui-ci n’est pas réputé pour offrir des retraites décentes à ses affiliés. Le sort des vieilles putes (pardon, des travailleuses du sexe séniors – le monde de la putification ne tolère les termes crûs que dans les films porno) est-il donc plus enviable que celui des bénéficiaires d’un « revenu minimum » ? En outre, l’argument du « niveau de vie certain » est tout de même assez léger en soi : les dealers, les braqueurs, ou encore les proxénètes de tout poil, peuvent sans doute l’utiliser aussi pour justifier l’exercice de leur « activité ». Il se trouve néanmoins que ce type de « métier » a été banni par la collectivité du champ des activités légales pour des raisons qui sont peut-être légitimes, après tout. Et puis, si vraiment la prostitution reste une source de revenu procurant un niveau de vie plus élevé que celui offert par le « revenu minimum », alors la solution est on ne peut plus simple (et j’invite le gouvernement français prétendument de gauche à se pencher sur la question) : augmentons le revenu minimum ! Mieux : mettons carrément en place l’allocation universelle de vie ou le revenu de base inconditionnel ! Alors, les femmes ou les hommes qui ont vraiment une profonde envie de servir d’objet sexuel pourront le faire bénévolement sans avoir à se soucier de leur subsistance.

Autre témoignage, celui de Marie-Thérèse, prostituée « indépendante » :

«Elle veut qu’on fasse quoi ? Qu’on aille toutes à Pôle Emploi ? Ce travail nous permet d’être indépendantes financièrement (…). Najat est une gamine qui ne connaît pas la réalité de la vie et les besoins des hommes. On peut prédire davantage de violence dans les couples et des viols» (Le Télégramme du 30 juin 2012)

On saluera le néo-poujadisme, sans doute inconscient mais tout de même bien dans l’air du temps, de cette petite commerçante « indépendante » qui considère comme plus dégradant et plus aliénant d’aller à Pôle Emploi que de faire la pute. On lui accordera qu’en pleine crise économique, après 10 ans de destruction méthodique de tous les services sociaux par les gouvernements de droite, l’aide offerte par Pôle Emploi n’est peut-être pas à la hauteur des besoins. Quant aux « besoins », justement, des « hommes » en tant que mâles, ils sont ici définis selon une norme que l’on pourrait baptiser la « norme DSK » : un homme, en somme, c’est une grosse brute qui a besoin de niquer n’importe qui, n’importe quoi, à tout moment (cette vision en dit d’ailleurs long sur la réalité glauque à laquelle doit être quotidiennement confrontée Marie-Thérèse). Et donc, l’homme, s’il ne peut plus aller aux putes peinard, il va forcément cogner sa femme et en violer d’autres. C’est dans sa nature d’homme. Sauf que… d’après une enquête du Mouvement du Nid, seulement un homme sur huit a déjà eu recours à « une prestation sexuelle tarifée ». Un Caubère sur huit, c’est déjà beaucoup, certes, mais cela reste incontestablement une minorité au sein de la gent masculine. Tous les hommes qui ne vont pas aux putes éprouvent-ils des pulsions de viol et de violence et passent-ils dès lors à l’acte faute d’être soulagés par un(e) professionnel(le) du sexe ? Les violences faites aux femmes, certes bien trop courantes, seraient dans ce cas bien plus nombreuses qu’elles ne sont. Inversement, les accusations de viol et d’agression sexuelle portées par exemple contre DSK aux Etats-Unis et en France, auraient été immédiatement abandonnées par la justice si la fréquence avec laquelle il avait recours à des prostituées avait pu servir de preuve que ses pulsions sexuelles étaient suffisamment assouvies pour qu’il n’ait nul « besoin » de recourir à la contrainte. On peut au contraire peut-être s’interroger sur la capacité du Caubère moyen à considérer l’autre comme un simple objet sexuel, capacité qu’il partage, même si c’est à un degré moindre, avec l’agresseur ou le violeur. Heureusement, tous les Caubère et les DSK, tous les tringleurs fous, les queutards, les mâles dominants, et au-delà tous les pauvres bougres esseulés, les puceaux complexés, les jeunes mal définis, les vieux délaissés, les simples curieux d’un jour ou les aventuriers fascinés par les bas-fonds, bref tous les clients occasionnels ou récurrents des prostitué(e)s dans leur variété ne sont pas des violeurs. Mais, à la faveur d’une domination fondée sur la force ou sur l’argent, ils ont tous à un moment donné la capacité de faire abstraction de la réalité du désir ou du non-désir de l’autre, de ses émotions, de sa souffrance, tout de même, le plus souvent.

Autre argument :

« Pénaliser les clients aurait pour effet, pour les travailleuses du sexe, de passer de l’indépendance à la clandestinité, nous rendant alors plus vulnérables face aux réseaux mafieux», estime un collectif de prostituées indépendantes lyonnaises dans un courrier adressé aux députés. (…) Valentina, 43 ans, quatre enfants à charge, évoque aussi «les crédits pour la maison, la voiture». «Quand je m’arrête deux jours et que je vois arriver les factures ou l’huissier, je reviens. Deux clients par jour me font 100euros (non déclarés), c’est mieux que l’usine», lâche-t-elle(Le Télégramme du 30/06/2012)

C’est la thèse, très répandue et maintes fois reprises, selon laquelle la prohibition serait un remède pire que le mal, et aggraverait la situation des prostituées. Mais les adversaires de l’abolition prennent le problème à l’envers : si par exemple des femmes n’ont pas de meilleur moyen pour régler leurs dettes et subsister que la prostitution et la bascule dans la clandestinité, cela ne signifie pas que la prostitution est indispensable mais au contraire que les autres moyens de subsistance sont insuffisants et que l’organisation du travail doit être revue. Dans l’antiquité gréco-romaine, un citoyen libre endetté pouvait être réduit en esclavage ou se vendre lui-même comme esclave pour solder sa dette. Le cas de Valentina rappelle que la prostitution est bel et bien, le plus souvent, ni plus ni moins qu’un asservissement.

Le mythe a la vie dure du « plus vieux métier du monde », si vieux qu’il serait impossible à extirper des sociétés humaines. N’allez pas parler aux antiabolitionnistes d’égalité entre les sexes, d’éducation des garçons à une sexualité respectueuse de l’autre et d’éducation des filles à un épanouissement hors de la soumission. N’allez pas leur parler non plus de remise en cause du capitalisme, ce capitalisme qui a réussi au stade actuel de la putification la prouesse d’opérer la synthèse entre la domination masculine la plus traditionnelle et le consumérisme le plus moderne. N’allez pas dire à celles et ceux qui trouvent que tapiner, ce n’est pas pire que de trimer à l’usine, qu’elles ou ils n’ont qu’à envoyer leurs propres filles sur le trottoir ou œuvrer à la transformation des usines. N’allez pas leur dire non plus que les quelques rares prostituées qui affirment avoir choisi librement leur « métier » ont le plus souvent des histoires personnelles difficiles, faites de traumatismes, de névroses et d’addictions dont l’origine est souvent liée à la violence masculine, notamment familiale. N’allez pas leur dire que la violence masculine, la prédation sexuelle, la libido exacerbée à un degré pathologique sont des troubles qui pourraient être atténués sensiblement par un traitement social, éducatif ou médical. N’allez pas leur dire que la misère sexuelle, et naturellement la violence, résultent souvent de la misère économique. Ils vous traiteraient de curés, de peine-à-jouir, de castrateurs, de partisans de l’ordre moral… Cut the crap !

Dans le discours des antiabolitionnistes, il reste toutefois un élément qui ne manque pas de pertinence : la prostitution est souvent rapportée à la question du travail, devenu à la faveur des techniques modernes de management tellement aliénant que les défenseurs de la prostitution peuvent sans être traités de fous présenter celle-ci comme un moindre mal, voire comme une activité qui serait finalement plus désirable que le travail « ordinaire » (du moins celui réservé aux plus démunis). C’est le signe que le travail, pour la majorité des travailleurs, est bel et bien d’ores et déjà ressenti comme une forme de prostitution. Qu’on vende son cul ou qu’on sacrifie sa dignité, sa santé et son intégrité physique et morale en vendant sa force de travail, finalement, dans bien des cas, la différence n’est pas évidente. La putification, en même temps qu’elle légitime la prostitution et la présente comme une fatalité naturelle irréductible, en fait aussi le modèle absolu de toute autre activité humaine. En affichant son vœu d’abolir la prostitution, Najat Vallaud-Belkacem fait preuve d’une louable ambition, mais au stade avancé de putification où nous sommes rendus, cela ne sera possible qu’en mettant en œuvre sur le long terme une ambition encore plus grande : abolir le capitalisme lui-même. Hélas, ce n’est en aucun cas la mission qui a été confiée par le nouveau président Hollande au gouvernement auquel appartient Najat Vallaud-Belkacem.

A propos des gros cons : Mélenchon versus Lordon

La finesse d’analyse de Frédéric Lordon, sa radicalité, son ironie, sa précision, son style, tant dans ses ouvrages que dans ses articles du Monde Diplomatique ou du blog « La pompe à phynance« , en ont fait un penseur incontournable de la gauche, sur le plan économique mais aussi sur le plan philosophico-politique. Dans un article du 2 mai 2012, il revient sur le résultat obtenu par le Front National au premier tour des élections présidentielles. Moquant d’abord la stupeur de « la volaille éditocratique », il affirme ensuite que :

« (…) sans discontinuer depuis 1995, le corps social, quoique se dispersant entre des offres politiques variées, n’a pas cessé de manifester son désaccord profond avec le néolibéralisme de la mondialisation et de l’Europe Maastricht-Lisbonne ; et avec la même constance, le duopole de gouvernement, solidement d’accord, par delà ses différences secondes, sur le maintien de ce parti fondamental, n’a pas cessé d’opposer une fin de non-recevoir à ce dissentiment populaire. La montée du FN n’est pas autre chose que le cumul en longue période de ces échecs répétés de la représentation, le produit endogène des alternances sans alternative qui pousse, assez logiquement, les électeurs à aller chercher autre chose, et même quoi que ce soit, au risque que ce soit n’importe quoi. »

Et Lordon de prophétiser in fine qu’en 2017, « les mêmes causes » risquent bien de produire « les mêmes effets » qu’en 1995, 2002 ou 2012 (l’exception de 2007 étant due à l’habileté du bonimenteur Sarkozy, qui avait réussi, lui le candidat des marchés destiné à devenir « le président des riches » — selon le titre de l’ouvrage des sociologues Pinçon-Charlot — à se faire passer pour le « candidat du pouvoir d’achat »).

Mais Frédéric Lordon  s’aventure aussi en dehors du terrain de l’observation et de l’analyse pour aborder celui de l’action proprement dite. Que faire face à ce phénomène du FN ? Après avoir rappelé à juste titre que le Front de Gauche, seule force à disputer à l’extrême-droite le monopole de la critique des politiques néolibérales, n’existe que depuis 3 ans, et qu’il n’avait donc guère de chances, malgré les espoirs suscités par la candidature de Mélenchon, d’accéder si tôt au pouvoir, il affirme que :

« (…) la gauche (la vraie gauche) commence à donner des signes de fatigue intellectuelle. En témoignent les refus exaspérés d’entendre seulement dire “la France qui souffre”. Assez de la souffrance sociale ! et retour aux explications simples et vraies : ce sont des salauds de racistes. Dans une parfaite symétrie formelle avec la droite qui, en matière de délinquance, refuse les “excuses sociologiques” (…) voilà qu’une partie de la (vraie) gauche, en matière de vote FN, ne veut plus de “l’alibi” de la souffrance sociale. Cette commune erreur, qui consiste à ne pas faire la différence entre deux opérations intellectuelles aussi hétérogènes que expliquer et justifier (et par suite “excuser”), finit inévitablement en le même catastrophique lieu de l’imputation d’essence, seul énoncé demeurant disponible quand on s’est privé de toute analyse par les causes. Les délinquants seront alors la simple figure du mal, n’appelant par conséquent d’autre réponse que la répression. Quant aux électeurs de l’extrême droite, ils sont donc “des salauds”, appelant… quoi d’ailleurs ? La colonie lunaire ? Au déplaisir général sans doute, il faudra pourtant faire avec eux. »

On pourrait objecter avec ironie à Frédéric Lordon qu’une colonie lunaire dotée d’un certain confort (pavillons avec pelouse bien délimitée et télévision branchée sur TF1) pourrait bien faire le bonheur de certains des électeurs du FN, pourvu qu’aucun musulman arabe ou noir, ni peut-être aucun juif, et à coup sûr aucun Rom, ne fasse partie du voyage. Demander la lune pourrait donc être bénéfique pour toutes les parties concernées : « salauds de racistes », « vraie gauche », humanistes, victimes du racisme… On pourrait aussi lui dire qu’à défaut d’une destination extra-terrestre, la Corée du Nord pourrait être une destination suffisamment éloignée de toute menace islamiste pour que les « salauds de racistes » puissent y trouver un asile sûr et y assouvir enfin leur goût de l’ordre et leur amour du « vrai travail ». Il s’agit là bien sûr d’une plaisanterie, mais il ne faut peut-être pas renoncer si vite aux vertus de la peur des Rouges. Même si en réalité, nul militant du Front de Gauche, bien que voué par les défenseurs du libéralisme au culte de Staline ou Pol-Pot, n’ira proposer pour de vrai la déportation massive des « salauds de racistes » vers quelque Goulag, il peut être bénéfique de laisser entendre à ces derniers que certains propos et certains actes peuvent tout de même être source pour eux de graves ennuis.

Plus sérieusement, autant Lordon frappe juste en évoquant le « racisme social » des élites conforté par le vote d’électeurs décidément « affreux, sales et méchants », autant il va trop loin en affirmant que la proposition « les électeurs du FN sont des gros cons » est exactement symétrique à la proposition « les arabes sont trop nombreux ». Invoquant même Spinoza, il accuse les tenants de l’appellation « gros cons » (dont nous sommes) de privilégier par fatigue intellectuelle la catégorisation morale sur la compréhension des causes. Ce faisant, il nous somme finalement de choisir entre l’affect et l’intellect. Mais cette distinction n’est-elle pas abusive et artificielle ? En effet, on peut fort bien poser une injonction morale dans le cadre d’une stratégie politique en expliquant aux électeurs que voter pour le FN les range sans appel dans la catégorie des « gros cons » (ce qui n’a aucun caractère définitif), mais aussi, dans le même temps, chercher à comprendre les causes de ce vote et proposer les mesures politiques, sociales et économiques susceptibles de les éradiquer. Citons ici les propos de Mélenchon au micro d’Europe 1 le 2 mai 2012 :

« La souffrance ne justifie pas ni la délinquance ni la stupidité. Et par conséquent je n’irai pas dire “je vous comprends parce que vous souffrez”. Il n’y a pas plus de problèmes aujourd’hui avec les Musulmans et les Arabes qu’il n’y en avait avec les Juifs avant-guerre. Et ça n’a aucun sens de faire preuve de compréhension. Je dis donc les yeux dans les yeux aux gens qui votent Front National : “vous faites du mal à votre pays et vous nous emmenez nulle part. Mme Lepen ne fait rien qu’à distiller du poison dans notre pays”. »

Si Mélenchon ne disait que cela aux « gros cons », effectivement ce serait peut-être un peu court. Mais il se trouve que lui (avec l’ensemble des forces du Front de Gauche) propose très clairement de rompre avec la soumission à la mondialisation néo-libérale et de remédier aux causes de la souffrance sociale. S’il refuse de faire preuve du type de « compréhension » prôné par ceux qui cherchent à capter les voix du FN, il ne renonce pas pour autant à analyser les causes objectives de l’extrémisation de la droite.

On peut aussi objecter à Lordon que l’analyse du phénomène et une action sur les causes, bien qu’évidemment nécessaires, ne sont pas forcément suffisantes. A ce titre, l’analogie qu’il fait lui-même avec la délinquance peut lui être retournée. S’il est bien vrai que la droite répressive se montre parfaitement crétine, voire criminelle, en refusant aux délinquants toute « excuse sociologique », il serait bien naïf d’imaginer qu’une meilleure justice sociale et un accent mis sur la prévention des causes de la délinquance permettraient à la société de faire l’économie de la sanction mais aussi de la catégorisation morale de la délinquance. Désigner l’électeur du Front National comme gros con, beauf ou facho, c’est lui signifier clairement — au cas pas si improbable où il ne le saurait pas déjà — qu’il est un délinquant de l’idéal humaniste républicain. Après la dédiabolisation médiatique du FN réussie par l’héritière du vieux tortionnaire, la stigmatisation systématique de l’électorat du FN est nécessaire pour rétablir au moins en partie ce que nous avions nommé un « surmoi civique » dans notre précédent article. Paradoxalement, Frédéric Lordon lui-même a d’ailleurs bien remarqué que :

« (…) la présence pérenne du FN a eu le temps de produire ces pires effets d’incrustation, aussi bien, dans les classes populaires, la conversion partielle des colères sociales en haines xénophobes, que, dans les classes bourgeoises (petites, et parfois grandes), la libération d’un racisme longtemps tenu à l’isolement par les conventions sociales et la menace de l’indignité, mais jouissant de nouvelles licences quand 15 % à 20 % de la population rejoignent ouvertement l’extrême droite — et qu’il est désormais permis de vivre sa “foi” à l’air libre. »

Pour que le peuple décidément allergique à la dictature des marchés et à la mondialisation néo-libérale se tourne vers la « vraie gauche » — celle qui sert vraiment les intérêts du peuple — plutôt que vers la droite et l’extrême-droite décomplexées, il faut justement que les gros cons de fachos ne puissent plus vivre leur sinistre foi à l’air libre. Nous n’en voudrons pas plus que cela à Frédéric Lordon d’avoir quelque répugnance à se salir les mains. Tout en reconnaissant lui-même que Mélenchon et le Front de Gauche donnaient une consistance nouvelle à la gauche (la « vraie », selon ses propres critères), il n’est pas allé jusqu’à prendre parti, au sens littéral, et garde donc une position d’observateur engagé qui n’est pas une position de militant. Quant à nous, nous lirons encore avec profit les thèses de Lordon, bien sûr, mais dans l’action présente, nous avons choisi d’agir aux côtés de Mélenchon, et nous ne nous priverons pas d’appeler un chat un chat : oui, un facho est un gros con.

 

Front contre Front

Faut avouer qu’on avait un peu chopé le melon, avec ces saloperies de sondages qui avaient donné Méluche à plus de 15%, voir 17%. Non seulement on le voyait passer devant l’héritière du vieux borgne bouffi (de haine), mais on se prenait à rêver d’un deuxième tour Hollande contre Mélenchon (avouez que cela aurait eu de la gueule !). Mais non, les sondages, comme d’habitude, étaient bidon. Et celui qui avait su faire resurgir les thèmes de la lutte des classes et du progrès social a fini loin derrière le néo-fascisme savamment dédiabolisé par les médias et les faux-frères socialistes. La chute est rude, mais une fois la déception avalée et digérée, il faut sortir du piège confortable (tant on y est habitué) de la déprime et du catastrophisme. Comme le disait Bernard Langlois (@Panouille) sur Twitter le 24 avril :

« Ceux des électeurs de Méluche qui ont le moral à zéro (paraît-il …) sont des puceaux politiques. Ce qu’a réussi leur candidat est déjà superbe ! »

Je me range moi-même dans cette catégorie des « puceaux politiques ». J’ai beau avoir participé à pas mal de mouvements sociaux, avoir souvent voté le plus à gauche possible ou m’être abstenu (mais en toute conscience), jamais je n’avais eu à ce point le sentiment de pouvoir peser par mon action personnelle (le vote mais aussi et surtout l’agit-prop) en faveur d’un mouvement susceptible non seulement de résister à la contre-révolution libérale, mais aussi de relancer une vraie dynamique de conquêtes sociales, d’un mouvement qui ne soit cantonné ni à une radicalité folklorique éclatée et impuissante ni à un réformisme ayant renoncé à toute réforme sociale (quand il ne cède pas tout bonnement à la contre-réforme), d’un mouvement, donc, à la fois radical et unitaire, d’ores et déjà apte à conquérir le pouvoir et à l’exercer. J’en suis arrivé à la conclusion qu’il était temps de prendre vraiment parti, et c’est pourquoi j’ai adhéré au Parti de Gauche, pas tant parce que « l’heure est grave » que parce que je veux contribuer à cet élan nouveau insufflé par le Front de Gauche qui permet aujourd’hui de réunir sur un même objectif (la révolution citoyenne) des courants socialistes, communistes, trotskystes, écologistes et même libertaires. A ce titre, je trouve d’ailleurs la conclusion défaitiste de l’édito de Bernard Maris dans Charlie Hebdo du 25 avril 2012 erronée :

« Autant que le score de Le Pen, l’effondrement de l’écologie traduit la poussée de la droite. Plus l’écologie s’effondre, plus le capitalisme se porte bien. C’est un des points les plus tristes de ce premier tour. »

Eh bien non, camarade Maris (aurais-tu trop été imprégné par tes lectures sur la défaite de 1940 ?), l’écologie ne s’est pas effondrée : avec les 2,31% d’Eva Joly (candidate d’Europe Ecologie-Les Verts) et les 11,11% de Mélenchon (candidat dont le programme s’appuie sur la « planification écologique »), l’écologie a en fait totalisé 13,42% des voix au 1er tour, un véritable record pour une élection présidentielle. Il n’y a pas non plus de « poussée de la droite », le total de toutes les droites confondues étant passé de 63,57% au premier tour en 2007 à 54,21% en 2012 (ce qui fait que François Hollande, s’il doit bel et bien miser sur l’anti-sarkozysme d’une partie de l’électorat de droite pour l’emporter, doit surtout réussir à faire voter pour lui l’ensemble de la gauche). Quant au score de La Pen, il faut le relativiser : il reste inférieur en pourcentage au total obtenu en 2002 par Le Pen père et Mégret (19,2%). Même la progression en nombre de voix (+2.587.243) de l’héritière de Montretout par rapport à son père (exceptionnellement bas en 2007 en raison de l’effet Sarkozy) est inférieure à celle obtenue par Mélenchon par rapport à Marie-Georges Buffet (+3.278.030). Pourtant, pour reprendre les termes d’Emmanuel Todd, « le FN a eu N. Sarkozy comme attaché de presse très actif pendant 5 ans », le plus étonnant étant finalement que davantage d’électeurs n’aient pas préféré l’original à la copie, et que 27,18% d’entre eux aient encore trouvé moyen de voter pour l’agité.

C’est bien la politique de Sarkozy, Besson, Hortefeux et Guéan qui a légitimé le basculement de nombreux électeurs de droite vers l’extrême-droite. Certes, la « dispersion des classes populaires » (évoquée par l’excellent article de Fakir) et la crise ont permis au FN, malgré les efforts du Front de Gauche, de rester en tête du vote ouvrier. Mais cela n’invalide pas la stratégie anti-FN de Mélenchon, contrairement à ce qu’affirme le sociologue Vincent Goulet, notamment lorsqu’il dit :

« Combattre frontalement le Front National risque de renforcer ses positions. Expliquer à un électeur de Marine Le Pen qu’il se trompe et qu’il vote pour une “semi-démente” n’est guère le moyen de l’inviter à voir les choses autrement. Il est sans doute possible, à partir de ces schèmes qui sont apolitiques et partagés par tous, de proposer des visions de la réalité du monde social alternatives à celles du Front National, de détourner, reformuler et subvertir les thématiques de la peur et du repli pour construire un référentiel politique progressiste. Ce travail ne passe pas seulement par des programmes ou de la “bonne communication” politiques mais aussi par un engagement concret, pratique aux côtés de ceux qui se sentent déclassés, spoliés, fragilisés. Les schèmes sont des catégories fondamentales nées de la pratique, et c’est d’abord dans la pratique qu’ils peuvent trouver leurs prolongements politiques. La lutte pour l’hégémonie culturelle, préalable à la direction de l’Etat pour Antonio Gramsci, doit véritablement s’incarner dans toutes les fractions des classes populaires. »

Vincent Goulet oppose le « combat frontal » contre le FN mené par Mélenchon et une pratique agissant directement sur les « schèmes » dont seraient prisonniers les électeurs du FN. Ce faisant, il semble oublier que derrière la figure emblématique et médiatique de Mélenchon, le Front de Gauche mène aussi au quotidien le combat pour « l’hégémonie culturelle ». Car l’un n’empêche pas l’autre (et bien sûr, il reste énormément à faire, notamment pour toucher les zones de rurbanisation qui n’ont de contact « culturel » avec le monde que par le biais de TF1). Goulet néglige aussi le fait que l’adhésion aux thèses du FN est permise chez beaucoup de ses électeurs par l’affaiblissement de ce que j’appellerais par analogie freudienne le « sur-moi civique ». Un verrou a sauté, en raison du développement de l’individualisme narcissique favorisé par 30 ans de contre-révolution néolibérale et de société de surconsommation, mais aussi en raison du « permis de haïr » en toute bonne conscience donné par la droite dite républicaine, particulièrement sous la présidence de Sarkozy. En d’autres termes, le petit-bourgeois blanc frustré dans son lotissement péri-urbain peut désormais cracher tout haut sa haine, son aigreur et ses fantasmes sans avoir peur de se faire traiter de facho ou de se prendre un pavé dans la chetron. Oui, il faut faire de l’éducation populaire, pour éveiller les consciences, oui, il faut agir sur les conditions objectives d’existence qui poussent quelques esprits faibles — et surtout la fraction du peuple qui a toujours été de droite — vers l’extrême-droite, mais il faut aussi faire usage d’une certaine violence (verbale, légale, et davantage si nécessaire) contre la haine ordinaire, et donc, comme a commencé à le faire Mélenchon, il faut bel et bien rediaboliser La Pen, et stigmatiser sans complaisance les gros cons de beaufs qui votent pour elle. Car toutes les victimes de la crise, tous les habitants de villages péri-urbains, tous les téléspectateurs de TF1, tous les frustrés de la surconsommation, ne sombrent pas fatalement dans le néo-fascisme, même s’ils ont plus de raisons que d’autres de s’y abandonner. Le racisme, la xénophobie, l’homophobie, l’anti-sémitisme, l’islamophobie sont des tares honteuses qui, à défaut d’être éradiquées, doivent se terrer derrière les volets clos des vieux pétainistes transis de peur tandis qu’on extirpe les racines du mal dans le paysage social. Autant que les marchés financiers, les fachos doivent réapprendre la peur des Rouges. Par ses attaques contre l’oligarchie et contre la « semi-démente » durant la campagne, Mélenchon a clairement signifié que les Rouges étaient à nouveau very dangerous. Le Front de Gauche n’a certes pas encore entamé la puissance d’un FN dopé aux stéroïdes sarkozystes, mais alors que le PS et la droite dite républicaine instrumentalisaient le FN au lieu de le combattre, nous avons, nous, peut-être contenu sa progression et établi la ligne de front. Sur les 27,18% d’électeurs de Sarkozy, combien auraient déjà basculé vers La Pen, la portant bien au-delà de 20%, si Mélenchon ne l’avait pas rediabolisée ? A l’inverse, combien d’électeurs de Hollande auraient voté Mélenchon si le traumatisme de 2002 n’avait joué en faveur du « vote utile » ? Mélenchon a lui-même cité  sur son blog une estimation (à prendre comme simple hypothèse) : 30% des électeurs de Hollande auraient été tentés, ce qui aurait pu rapporter 9 points supplémentaires au candidat du Front de Gauche. Ainsi, Mélenchon aurait pu obtenir autour de 20% des voix, ce qui l’aurait placé au-dessus de La Pen (comme quoi cette ambition n’était pas insensée). Dans ce cas, il est vrai, Hollande aurait tourné lui aussi autour de 20%, avec le risque que La Pen se retrouve au 2ème tour face à Sarko. Reconnaissons-le : notre appel d’avant le 1er tour à ne pas céder à la peur du FN est donc invalidé. Le choix des électeurs potentiels de Mélenchon ayant opté au dernier moment pour Hollande était légitime, même si, en donnant de l’avance à Hollande, il a permis objectivement à La Pen de se replacer hélas au centre des débats de l’entre-deux tours, relayant les thèmes de campagne de Mélenchon au second plan. Néanmoins, si le Front de Gauche continue de se renforcer, ce pourrait être bientôt aux électeurs du PS d’avoir à se ranger en dernière minute derrière le seul rassemblement de gauche qui soit vraiment en mesure de faire obstacle à la droite extrême. Il peut paraître paradoxal de l’affirmer à l’heure où nous nous apprêtons à voter pour Hollande dans le seul but de battre le néo-pétainiste Sarkozy. Mais le Front de Gauche est jeune, et la dynamique pour inverser le rapport de force avec le PS est bel et bien enclenchée.

Désormais, quels que soient les noms que revêtiront le parti de La Pen et de l’ex-droite sarkozyste lepénisée, ce sera Front contre Front : Front de Gauche contre Front d’extrême-droite, dans les urnes mais aussi dans la rue.

Ne cédez pas à la peur de Lepen !

Comme Mélenchon l’avait prédit lui-même après le succès de ses meetings à la Bastille, à Toulouse et à Marseille, les médiacrates, passés du mépris à l’amusement, puis de l’amusement à la peur (voir notre précédent article), l’ont trouvé décidément trop dangerous et se sont déchaînés contre lui, surtout durant cette dernière semaine de campagne. Coups-bas, rumeurs et boules puantes, tout a été utilisé pour le discréditer et faire douter les électeurs qui, intéressés par ses idées et son programme, pouvaient avoir encore quelques réserves sur l’homme, sa personnalité, son style, son parcours politique. Comble de l’ignominie, alors que se faisait le black out médiatique sur son dernier meeting parisien le 19 avril 2012 (qui a pourtant réuni plus de 60000 personnes en plein milieu de semaine, ce qu’aucun autre candidat n’a jamais été en mesure de faire), une campagne était menée au profit de Lepen pour la faire repasser devant Mélenchon dans les sondages. Aucun media n’a d’ailleurs souligné que le dernier meeting parisien de « l’héritière de son père milliardaire par un détournement de succession » (ce même Lepen admirateur du collabo Brasillac, plus que jamais obsédé par Nuremberg et le nazisme) avait réuni 10 fois moins de personnes que celui de Mélenchon !

L’offensive avait commencé dès le 9 avril avec la diffusion par Le Monde d’un sondage bidon sous le titre : « Marine Le Pen pourrait arriver en tête chez les jeunes« . Ce n’est que le 17 avril que Mikael Garnier-Lavalley révélait que ce sondage avait été effectué sur un échantillon de moins de 200 personnes en trichant même sur les tranches d’âge. Seul Le Monde, en fin de compte, a été obligé de rectifier. Mais l’opération aura laissé le temps à la peur de faire son chemin auprès de l’électorat, permettant aux deux candidats favoris des médiacrates d’en appeler une fois de plus au « vote utile ».

Le 19 avril, c’était au tour du journal Libération de se distinguer par une Une élégante :

Libé attise la peur

Notons que ce choix éditorial, le jour même où Mélenchon faisait son dernier meeting géant à Paris, n’était pas inéluctable. Voici par exemple la Une qu’un journal de gauche aurait pu (aurait dû) légitimement faire, à condition de ne pas être prêt à instrumentaliser le F-Haine dans le but d’assurer à tout prix la victoire de Hollande (peut-être plus certaine au 2ème tour contre Sarkozy ou même Lepen que contre Mélenchon ?) :

Libé aurait pu favoriser l'espoir plutôt que la peur

Plutôt Lepen que le Front de Gauche, en somme : voilà qui fait écho au fameux « plutôt Hitler que le Front Populaire » de triste mémoire.

En ce dernier jour de la campagne officielle, les sondages font donc à nouveau passer Lepen devant Mélenchon. Et nombreux seront peut-être les électeurs de gauche qui céderont à la peur et voteront Hollande au premier tour non pas par adhésion à son programme, non pas par refus de celui de Mélenchon, mais par crainte d’une répétition du scénario catastrophe de 2002, qui reste un traumatisme profondément ancré dans la mémoire du peuple de gauche. Ce réflexe est humain, mais j’espère vous avoir montré, camarades, citoyens, amis, qui par hasard lirez peut-être ces lignes, que cette peur bien légitime est le produit d’une honteuse mise en scène.

Mais allons plus loin dans la réflexion. Cette peur est suscitée par les sondages, qui placent Marine Lepen en 3ème position. Pourtant, les mêmes sondages placent tous désormais Hollande en tête, à plus de 10 points au moins devant Lepen, donc au-dessus de la marge d’erreur que les sondeurs s’accordent à eux-mêmes. Ainsi, si l’on se réfère à ces données, le seul vrai moyen aujourd’hui de limiter l’influence de Lepen, c’est de placer devant elle le candidat qui se situe dans la même fourchette qu’elle dans les sondages, c’est-à-dire Mélenchon. Les électeurs de centre gauche qui pensent que l’on peut adoucir la dictature des marchés voteront de toutes façons pour Hollande, ainsi que de nombreux électeurs de centre-droit qui ne supportent plus Sarkozy et souhaitent sa défaite. En votant pour le seul candidat qui ose défier les marchés, les électeurs de gauche peuvent donc par la même occasion redonner dignité et honneur à notre pays en faisant retomber l’extrême-droite dans une marginalité dont elle n’aurait jamais dû sortir. Cela constituerait aussi un exemple pour toute l’Europe, où l’extrême-droite, partout, tire déjà profit du discrédit des partis de droite ou de gauche soumis au marché, et attend de cueillir les fruits de la crise. Cela empêcherait aussi après l’élection une réorganisation de la droite autour de Lepen après l’implosion de l’UMP que ne manquera pas d’entrainer la défaite de Sarkozy.

Depuis le début de cette campagne, Mélenchon a instauré un rapport de forces et une dynamique favorables aux idées de gauche. Pour pouvoir peser dans le débat alors même que les marchés financiers s’apprêtent à attaquer, il faut briser l’étau de la peur et placer le Front de Gauche loin devant le Front National.

Pour cela, camarades, citoyens, amis, je vous en conjure, ne cédez pas à la peur irraisonnée distillée par les médias. L’Europe et le monde nous regardent avec espoir. Lisez ou relisez le programme « l’humain d’abord », écoutez ou réécoutez les discours de campagne, et dimanche 22 avril, votez sans crainte et fièrement pour Jean-Luc Mélenchon.

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