Populisme

« Le concept de “populisme”, si vague et si général qu’il permet d’englober des courants que presque tout oppose (par exemple le Front national et la France insoumise actuellement en France), joue aujourd’hui un rôle de mise en équivalence de l’extrême-droite et de la gauche radicale dévolu autrefois, au temps de la guerre froide, au concept de “totalitarisme”. (…) On se souvient que, lorsque Syriza parvint au pouvoir en Grèce en janvier 2015, Alexis Tsipras fut qualifié de “populiste” par tout ce que l’Europe compte d’idéologues néo-libéraux, voire parfois de “national-populiste”, en raison de la rupture que son parti préconisait alors avec les politiques d’austérité d’une brutalité inouïe imposées à la Grèce depuis 2009. Que ces accusations de “populisme” aient cessé dès la trahison par A. Tsipras du programme sur lequel il avait été élu, démontre s’il le fallait qu’une telle catégorisation — ou du moins l’usage qui en est fait dans le débat public — a (notamment) pour fonction de couvrir d’un même opprobre toutes les forces qui contestent la mondialisation et/ou l’Union européenne, avec des motivations et des objectifs politiques qui peuvent être radicalement opposés.

La gauche modérée n’échappe d’ailleurs pas au stigmate dès qu’elle remet en cause la cage d’acier néolibérale : le nouveau leader du parti travailliste de Grand-Bretagne, Jeremy Corbyn, a ainsi été accusé de succomber au “populisme” parce qu’il rompait avec le tournant imposé par Tony Blair à ce même parti dans les années 1990 (et aux Britanniques lorsqu’il était au pouvoir) alors même que son programme s’inscrit dans une orientation keynésienne traditionnelle au centre gauche. (…)

Pierre-André Taguieff est sans doute l’un de ceux qui, en France du moins, ont milité de la manière la plus constante depuis les années 1990 pour imposer l’usage du concept de “populisme”. Il s’agissait non seulement de remplacer le concept de “fascisme”, mais de désigner plus largement toute tendance “démagogique” dans la politique contemporaine. Ainsi Taguieff a-t-il pu assimiler gauche radicale et extrême-droite pour ne les distinguer qu’au regard du type de populisme que l’une et l’autre pratiqueraient : un “populisme protestataire” d’un côté et un “populisme identitaire” de l’autre (…) : “Par le mot de ‘populisme’, je désigne la forme prise par la démagogie dans les sociétés contemporaines dont la culture politique est fondée sur les valeurs et les normes démocratiques traitées comme des absolus. Il s’agit d’une forme spécifique de la démagogie, présupposant le principe de la souveraineté du peuple et la norme de son rassemblement dans la nation unie.”

On voit mal comment une telle définition pourrait ne pas s’appliquer à un ensemble excessivement vaste de phénomènes politiques et permettrait des distinctions utiles, tant la qualification de “démagogie” est mobilisée en permanence en tant qu’instrument de disqualification dans la lutte politique et idéologique. Il serait ainsi aisé de démontrer qu’il existe une démagogie néolibérale très puissante et intensivement utilisée par les éditocrates et nombre d’hommes politiques. Pour justifier des régressions sociales touchant les secteurs les plus combattifs de la société (cheminots, fonctionnaires, etc.), cette forme de démagogie flatte le sentiment répandu dans la population que le voisin disposerait de “privilèges”. Le thatchérisme était passé maître dans cet art qui vise plus profondément à occulter l’antagonisme capital/travail au profit des clivages internes au salariat, et le macronisme ne fait guère qu’actualiser cette rhétorique. L’accusation de “démagogie” désigne donc toujours le discours de l’adversaire et l’on ne saurait fonder la définition d’un courant politique sur une notion aussi incertaine et instable. (…) Quiconque aspire à exercer le pouvoir politique dans des sociétés où c’est l’élection au suffrage universel qui en commande l’accès aura tendance à recourir à la rhétorique de l’appel au peuple et à s’en prétendre le porte-parole naturel. Rarement soupçonné de “populisme”, François Fillon n’a pourtant cessé d’en appeler au verdict du peuple contre les médias alors qu’il était mis en examen en pleine campagne présidentielle, affirmant par exemple : “Au-delà de la procédure judiciaire, c’est au peuple français et à lui seul que j’en appelle désormais.” De même si l’on fait de l’opposition aux “élites” ou au “système” un trait inhérent au populisme qui le distinguerait d’autres mouvements politiques : Emmanuel Macron, généralement présenté comme une alternative au “populisme”, n’a-t-il pas lui-même affirmé lors de ses meetings que son ascension venait “contrarier l’ordre établi, parce qu’elle inquiète le système” ? (…)

Même Ségolène Royal a pu être considérée, à l’occasion de sa campagne présidentielle en 2007, comme une figure “populiste”.

Il faut remarquer en outre que la logique de disqualification politique évoquée plus haut fonctionne également comme une mise à distance — sinon une diabolisation — des classes populaires : le recours au concept de “populisme” se fonde généralement sur le préjugé élitaire d’un peuple ignorant et irrationnel, impulsif et incohérent, prompt à se laisser manipuler et disposé, par essence, aux délires xénophobes et aux excès autoritaires. Bien qu’étant reconnu formellement comme la source de toute légitimité politique, le peuple devrait donc demeurer passif et se contenter d’élire les bergers seuls à même de le conduire, parfois malgré lui, vers son bonheur. Les “populistes” seraient alors de ces mauvais guides usant de la démagogie, c’est-à-dire de la flatterie et de la ruse, afin d’entrainer les classes populaires vers des revendications déraisonnables et de les détourner de la raison (dont la classe dirigeante aurait le monopole). On sait à quel point une telle rhétorique est courante, sous des formes variées selon les éditocrates et les hommes politiques, lors de chaque moucvement social d’ampleur ou lorsque le peuple contredit par son vote la volonté plus ou moins unanime du personnel politique (pensons à la victoire du “non” français, en 2005, à l’occasion du référendum sur le traité constitutionnel européen).

Scientifiquement inutile et politiquement confuse*, la catégorie de populisme n’a pas seulement pour effet de rendre les classes populaires seules responsables du retour en force de l’extrême-droite ; elle permet aussi à cette dernière de se dissocier du fascisme historique. Être diabolisé en tant que “fasciste” n’est certainement pas équivalent de ce point de vue à se voir qualifié comme force “populiste” : dans le premier cas, l’accusé se trouve renvoyé à une étiquette quasi universellement honnie en raison de crimes commis par des mouvements dont il aurait hérité un certain patrimoine idéologique et politique ; dans le second, on peut très bien faire avec ce stigmate en le renversant pour s’affirmer seul représentant authentique du peuple. Ce n’est donc pas la diabolisation en elle-même qui aurait paradoxalement favorisé le FN, comme on l’avance parfois, en lui permettant d’apparaître comme la seule alternative aux élites politiques, mais sa diabolisation en tant que force prétendument “populiste”. Il en a retiré un double bénéfice : être débarrassé de l’encombrante étiquette fasciste, qui lui collait à la peau depuis sa fondation par des nostalgiques du pétainisme et de l’Algérie française, et être rangé implicitement du côté du peuple. »

* « Cette confusion a été encore accentuée par le fait que des courants de gauche — en particulier Podemos mais à la suite la France insoumise — ont pu récemment se réclamer du “populisme de gauche” théorisé par E. Laclau et C. Mouffe, sans que la définition du “populisme” sur laquelle ils se fondent ait grand chose à voir avec celle généralement retenue par les spécialistes de l’extrême-droite, sinon l’opposition très commune entre “peuple” et “élites”. Il nous semble en outre que s’autodésigner comme “populiste” relève bien souvent d’une opération de retournement du stigmate, voire d’un simple renouvellement du langage politique, qui ne rend pas plus légitime, politiquement et scientifiquement, d’englober dans une même catégorie ces mouvements et l’extrême-droite, tant leurs programmes sont foncièrement antagonistes. »

Ugo Palheta, La possibilité du fascisme,
France, la trajectoire du désastre, La découverte, Paris, 2018

 

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste féministe autogestionnaire laïcard républicain partageux

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