Radicalité

« Passé le cap des 16 ans, Zoubeir est dans une quête d’absolu spirituel à laquelle ne répond pas la société contemporaine. “On nous pousse à consommer, consommer consommer plus. Mais au bout d’un moment, consommer, ça ne donne pas une raison de vivre. Certains ont besoin d’un autre projet. Quand on voit que le seul projet des démocraties occidentales aujourd’hui, c’est d’offrir du pouvoir d’achat aux gens, c’est vide, ça donne pas envie de vivre. Consommer, ça génère de l’ennui aussi, on dirait qu’on est morts. Des robots.” L’adolescent se perd entre ses valeurs familiales et celles d’une France sécularisée en proie au désenchantememnt politique. “Je ressentais un manque, j’avais un vide spirituel à combler et je l’ai comblé avec la religion.” (…)

Zoubeir confesse avoir toujours eu un penchant pour la radicalité politique. “J’avais toujours ce côté révolutionnaire, j’aspirais à être un homme politique, je soutenais toujours les gens et les partis anti-système, le Front national ou l’extrême-gauche. Après, en y ajoutant l’islam, je me disais : « J’ai l’islam, j’ai ce côté révolutionnaire et, aujourd’hui, dans l’islam, qui essaie de changer les choses ? Bah pour moi, c’était clair que c’était Al-Qaïda. C’était les seuls à proposer une alternative et à s’attaquer à tout le monde. (…) ». (…)

Sans même s’en rendre compte, Zoubeir incarne le concept d’“islamisation de la révolte radicale”, théorisé par Alain Bertho, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Un mouvement favorisé, selon l’anthropologue de l’université Paris-VIII, par la disparition des idéologies du XXe siècle et “l’effondrement de la figure moderne de la politique qui faisait de la conquête du pouvoir le levier des transformations collectives”. Dans cette phase de sa vie, Zoubeir pense rétrospectivement qu’il avait besoin d’un projet. Or, la modernité séculière, dans certaines franges de la jeunesse, ne fabrique plus cet espoir en l’avenir. Pour certains, le projet jihadiste propose en revanche une réponse à ce vide idéologique contemporain, et ce besoin de radicalité.

En ce sens, Zoubeir incarne aussi le besoin de transcendance évoqué par l’anthropologue américain Scott Atran. “On s’ennuie, y avait rien à faire, c’était la routine, ça manquait un peu de piquant. Je me disais qu’on n’a pas été créés juste pour travailler et avoir des loisirs. Je voyais plus une vie où on devait endurer, une vie compliquée. Pour moi, il fallait une vie avec des complications, des dangers, parce que, dans le Coran, y a écrit que l’être humain n’a été créé que pour une vie endurante, avec des épreuves. Pas une vie où on travaille, on boit, on mange tranquillement et on regarde pas les gens qui se font massacrer, la pauvreté dans le monde, etc.” Sans éducation religieuse sa quête de sens aurait pu le pousser vers un engagement différent, comme l’ont fait d’autres Français avec les Kurdes du PKK par exemple ou, à une autre époque, vers une pensée communiste révolutionnaire. “J’ai pas cherché des raisons de vivre dans le communisme parce que ce n’était pas dans l’éducation qu’on m’avait donnée. On m’a inculqué des valeurs religieuses, donc je me suis tourné vers la religion.” »

David Thompson, Les revenants,
Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France,
Seuil, 2016

Auteur : Serge Victor

Militant de gauche, écosocialiste féministe autogestionnaire laïcard républicain partageux

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