Cocotte-minute

« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille “faisait des enfants”, aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de “mauvais parents”…

Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.

Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire. (…)

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Prof

Aujourd’hui, j’ai appris que le petit Jim avait foutu une baffe à une surveillante. Du coup, il va passer en conseil de discipline…
Cela me désole d’autant plus que je sentais depuis plusieurs jours qu’il commençait à saturer, que le bruit des autres le gênait, qu’il se mettait à interpréter tout geste comme une agression. J’avais vu les signes, et on m’avait averti qu’il pouvait avoir des accès de violence, mais je ne le connaissais pas encore assez pour anticiper les conséquences, et puis qu’aurais-je pu faire ? Au bahut, on n’a pas de médecin scolaire, pas de psychologue, pas de personnel formé et disponible avec qui ce type d’élève pourrait passer un moment, loin de la pression du groupe (l’unique infirmière est également débordée et pas présente sur tout le temps scolaire). Alors on le garde en classe, Jim, bien qu’il ait besoin de calme et qu’au sein du groupe il y ait quelques hyperactifs avec trouble de déficit de l’attention plutôt remuants, avec qui la cohabitation est difficile.

Je repense aux cuistres qui crachaient cet été sur Greta Thunberg, ne comprenant pas qu’on puisse accorder le moindre crédit à la parole d’une autiste, poussant même la cuistrerie jusqu’à s’indigner de ne pouvoir la critiquer du fait de son autisme (tout en la traitant en même temps de cyborg). Que diraient-ils de Jim, qui est aussi dyspraxique, dyslexique, dyscalculique (oui, il fait la collec des dys, mon Jim) ? Avec de surcroît son problème d’élocution, son autisme à lui passerait moins la rampe que l’Asperger de Greta. Cela n’empêche que l’autre jour, Jim m’a expliqué du haut de ses 14 ans à quel point il était opposé à toute fusion des Hauts-de-Seine avec les Yvelines, ainsi qu’à la réduction du nombre de parlementaires voulue par Macron. Et puis, avec son conseil de discipline, il risque de faire bientôt malgré lui comme Greta avec sa grève de l’école. Encore que l’Education nationale trouvera bien à le recaser quelque part, dans un bahut aux classes surchargées, sans médecin scolaire…



Je repense à la panique de Jim à chaque fois qu’il y a un léger changement dans son emploi du temps. Alors changer de bahut en cours d’année…

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Erratum

Dans notre dernier billet, nous citions Laurent Tarillon pour montrer que les profs n’étaient payés que sur 10 mois. Or, notre commissaire du peuple chargé de l’épuration interne nous signale qu’il s’agirait d’une erreur, reconnue par l’auteur lui-même. Si l’on en croit par exemple David Sarrado :

1) Le salaire des enseignants est bien calculé sur 12 mois (et non, comme stipulé, sur 10 mois ramenés à 12)
2) Le temps de préparation des cours est estimé à 2 heures pour 1 heure (et non à 1h30 pour 1 heure)

Donc, par rapport à ce que nous affirmions, les enseignants sont payés plus… mais pour travailler plus (ce qui ne modifie en rien notre analyse du néo-management national-sarkozyste appliqué à l’ex-Education nationale).

Le camarade coupable de ne pas avoir suffisamment vérifié ses sources sera de corvée de pluches et balaiera le kolkhoze.

Non au management de l’Education !

Rien de tel que l’ex-presse national-sarkozyste pour résumer avec la finesse qui se doit les mesures antisociales préconisées par le petit président de l’ex-République en matière d’éducation. Voici donc comment Le Figaro présente les « six piliers » du « projet de réforme du système éducatif », annoncés à l’occasion du bras d’honneur que le sale petit mec en campagne officieuse a adressé en guise de vœux officiels au monde enseignant jeudi 5 janvier 2012 :

• Vers une autonomie des établissements

Pour le chef de l’État, elle serait un «moyen pour garantir que les objectifs nationaux de l’école soient réalisés sur tous les points du territoire ». Le dispositif Éclair, que Nicolas Sarkozy a jugé « remarquable » en a posé les bases. Elle permet aux chefs d’établissement de recruter sur profil leurs enseignants. «Quel meilleur moyen de s’assurer de la cohésion de l’équipe pédagogique? », a-t-il demandé.

On passera sur ce sophisme pitoyable : « l’autonomie » locale serait un moyen d’atteindre les « objectifs nationaux ». Le suivant est remarquable : la cohésion d’une équipe ne peut donc, selon Sarko, être assurée que par l’attribution de pouvoirs arbitraires au chef d’établissement. La fameuse (et fumeuse) « autonomie » sera donc bien celle des « chefs », et non celle des équipes de plus en plus soumises à un flicage intensif, considérées a priori comme déficientes ou en faute, et toujours mises en demeure d’innover avec des moyens en baisse (cette technique de management est d’ailleurs déjà en vigueur dans de nombreux établissements). Les membres de l’équipe pourront être recrutés « sur profil », c’est-à-dire en fonction de leur docilité (le profil « militant syndical », par exemple, ne sera peut-être pas le plus prisé). Il s’agit donc évidemment d’une tentative de mise au pas des profs et des personnels de l’ex-Education nationale, qui seront désormais soumis au même management déshumanisant que celui qui a déjà fait ses preuves dans d’autres secteurs passés du public au privé (souvenons-nous par exemple des vagues de suicides à France Télécom : elles ont efficacement assuré la suppression de plusieurs postes dans la fonction publique).

• De nouvelles missions pour les enseignants

L’objectif est de «revaloriser le métier de professeur, dont la fonction doit être remise au centre de notre projet de société ». Nicolas Sarkozy suggère que les professeurs puissent «accepter de nouvelles manières de travailler, d’être plus présents dans les établissements », autrement dit, sortir du statut de 1950 qui fixe uniquement le nombre d’heures de cours.

Le statut de 1950 n’avait justement pas fixé le nombre d’heures de cours (18h par semaine pour un professeur certifié) à la légère. Comme l’a justement rappelé Laurent Tarillon : « En fait, ce temps a été conçu en prévoyant qu’un enseignant travaille 1,5 heures chez lui pour une heure devant élève afin de préparer ses cours, évaluer les élèves et actualiser ses connaissances dans sa discipline. Cela fait 18 fois 2,5 heures (1 devant les élèves et 1,5 à la maison), soit 45 heures hebdomadaires. En effet, le temps de travail légal de l’époque s’il était légalement de 40 heures par semaine, était en réalité d’environ 42h par semaine, sur 50 semaines. » On notera qu’entre temps, la durée légale du travail a été abaissée, mais pas le nombre d’heures de cours des profs. Quant aux vacances scolaires, souvent considérées par les adeptes de l’esclavage généralisé comme un énorme privilège dont jouiraient les enseignants, elles ne sont tout simplement pas payées. En effet, comme le rappelle toujours Laurent Tarillon, la grille des professeurs « a été, elle aussi, fixée en 1950 au même niveau que les autres cadres de la fonction publique recrutés avec un concours au niveau Bac +3. Mais à cette grille, il (…) a été retiré 2 mois de salaires, puis le résultat a été divisé par 12 (pour recevoir un salaire chaque mois). Par exemple si un inspecteur des impôts est payé 2000 Euros par mois il recevra 24000 Euros par an, alors que pour la même qualification,  un enseignant recevra aussi 2000 Euros par mois mais sur 10 mois, soit  20000 Euros par an. Cette somme est ensuite divisée par 12 et donne 1667 Euros par mois. »

A partir de là, pourquoi diable les profs devraient-ils être « plus présents dans les établissements » ? Pour attendre le client dans un bureau sous-équipé (la maintenance informatique est de moins en moins assurée dans les bahuts, les crédits nécessaires ayant été supprimés) où il leur sera beaucoup plus difficile que chez eux de corriger les copies, préparer les cours, remplir les innombrables paperasses que la bureaucratie manageriale se plaît déjà à faire proliférer, se documenter, mettre à jour leurs connaissances et se former de façon continue aux technologies qui sont déjà obsolètes dès qu’elles ne sont plus nouvelles ? Le but n’est-il pas plutôt de stigmatiser encore davantage aux yeux de l’électorat du Front Nazional des profs réputés fainéants et privilégiés ? De réaffirmer un certain mépris de la culture et de l’éducation propre à ramener au bercail national-sarkozyste les beaufs tentés par La Pen ?

Les anciennes « manières de travailler » des profs ont pourtant permis à la population française d’atteindre un niveau d’alphabétisation encore jamais vu dans l’histoire, comme le souligne par exemple Emmanuel Todd dans Après la démocratie. Ce bilan est-il donc si négatif qu’il faille chercher de « nouvelles manières de travailler » en tout point copiées sur l’exploitation des travailleurs du privé ?

 

• Salaires augmentés et carrières revalorisées

En contrepartie de ce nouvel investissement, leur rémunération «devra être considérablement augmentée». Car, en terme de salaires, la France se classe en dernière position d’un classement de 10 pays établi par l’OCDE. Les conditions de travail devront aussi être améliorées, notamment avec «la mise à disposition de bureaux » et l’évaluation par le chef d’établissement, ébauchée par Luc Chatel, sera le «premier pas » vers cette «nouvelle conception du métier de professeur », à condition que «les compétences disciplinaires continuent à être évaluées par l’inspecteur d’académie ».

Les ébauches de Luc Chatel n’ont pourtant pas été perçues comme une « amélioration des conditions de travail » par les enseignants qui ont déjà fait grève le 15 décembre 2011 contre le projet du ministre manager de l’ex-Education nationale. Sarko ne dit d’ailleurs pas où les chefs d’établissement vont bien pouvoir trouver des bureaux à mettre à disposition de tous les enseignants. En supposant que cela ne soit pas tout bonnement impossible en terme d’espace, il va falloir de sacrés travaux d’aménagement dans tous les établissements pour y parvenir. Comment seront-ils financés ? Et de telles dépenses sont-elles vraiment prioritaires alors que les moyens modernes de communication permettent justement le travail à distance et donc à domicile (les bulletins de note, les cahiers de texte, les livrets de compétence… sont déjà le plus souvent dématérialisés et remplis via internet par les profs) ? S’il s’agit de permettre aux élèves d’avoir des entretiens individuels en dehors des cours, rappelons que les profs le font déjà, bien évidemment, mais surtout qu’il existe des personnels qualifiés pour s’occuper des questions individuelles : surveillants, assistantes sociales, conseillères d’orientation, infirmières, médecins scolaires, psychologues… qui font de plus en plus cruellement défaut suite aux innombrables suppressions de postes décidées par le même Sarko qui prétend à présent vouloir « améliorer les conditions de travail » des profs.

• Mettre fin au collège unique

La réforme devra «mettre fin aux faiblesses du collège unique, qui n’arrive pas à prendre en compte correctement la diversité des élèves». Deux pistes sont évoquées: «recentrer la 6e et la 5e sur les enseignements fondamentaux en assurant une meilleure continuité avec le primaire » et «assumer la diversité des parcours en 4e et 3e », car le collège actuel ne prépare, selon le président, qu’à l’enseignement général et pas à l’enseignement professionnel.

Le petit président de l’ex-République ne dit pas en quoi le « collège unique » n’arriverait pas à « prendre en compte la diversité des élèves ». Est-ce un mauvais souvenir de son propre redoublement en classe de sixième qui lui fait dire cela ? On voit bien que ce discours vise en réalité à permettre d’exclure du système scolaire dès la fin de 5ème des élèves en difficulté auxquels on offrait jusque là des possibilités de remédiation en les maintenant jusqu’au bout au collège. Ils pouvaient ainsi accéder à cette culture générale qui paraît si inutile à l’éminent représentant de l’inculture bling bling qu’est Sarkozy.

• Valoriser l’alternance  au lycée

Le chef de l’État suggère que la formation en alternance devienne obligatoire en dernière année de CAP ou de bac professionnel, la jugeant comme un remède au chômage de ceux qui n’accèdent pas à l’enseignement supérieur. Ce qui impliquerait d’augmenter de 200.000 par an le nombre de contrats avec les entreprises.

Il s’agit ici ni plus ni moins que de liquider les lycées professionnels et les postes qui vont avec (pour le plus grand plaisir des agences de notation), comme l’a bien démontré Jean-Luc Mélenchon : « Mais personne ne se préoccupera bien sûr de savoir comment une telle masse de jeunes vont pouvoir être accueillis en entreprise dans de bonnes conditions. Et cela alors même que leurs capacités d’accueil sont déjà saturées ! »

• L’efficacité  à moyens constants

Le maître mot: optimiser. «Un système scolaire plus efficace mais à moyens constants », résume Nicolas Sarkozy. «La question n’est pas celle des moyens, qui ont augmenté de 80% ces tr dernières années, la question, c’est d’oser le changement.»

Sarkozy ment sur toute la ligne, et prend les Français pour des cons en parlant d’optimisation à moyens constants alors qu’il liquide tout bonnement le service public de l’Education nationale. Mais prenons-le au mot, et « osons le changement », y compris en matière d’emploi du temps. Sauf que c’est le sien qu’il faut changer, plutôt que celui des profs : en avril-mai 2012, accordons-lui beaucoup de temps libre.

Assez d’innovation, plus de révolution !

C’est donc officiel : François Hollande sera bien le candidat de l’ex-PS aux élections présidentielles de 2012 (et non le candidat « de la gauche », malgré ce qu’affirmaient certaines affiches durant la campagne des primaires). La prophétie auto-réalisatrice des sondages faisandés peut donc s’accomplir et, si les 17% du démondialisateur Montebourg ont quand même constitué une bonne nouvelle (pour Mélenchon du moins), il est indéniable que ce n’est pas le candidat le plus à gauche qui se trouve ainsi désigné. Nous ne céderons pas pour autant à la mode de le traiter de « Flanby », car s’il est vrai en revanche que Sarkozy est bien un tout petit président de l’ex-République, il est trop tôt encore pour dire si Hollande se révélera, une fois le pouvoir éventuellement conquis, d’une gauche plus « molle » que les Mitterrand, Delors, Fabius, Bérégovoy, Jospin, DSK, Aubry… qui furent par le passé si rarement durs avec les marchés.

Nous nous pencherons plutôt sur un détail inquiétant, déjà ancien, mais relayé par François Hollande lui-même dans une interview publiée par Charlie-Hebdo le 19 octobre 2011, et qui nous révèle un François Hollande bonne poire d’Apple.

« Moi-même, dans mon propre département, j’ai mis une tablette numérique iPad à disposition de tous les élèves de collège. Tous. C’est une façon de participer à une innovation pédagogique et de lutter contre les inégalités, en aidant des familles qui n’ont pas les moyens d’acquérir ce matériel. Quand je vois que les Hauts-de-Seine distribuent un ou deux iPad par collège, et que moi, qui ai hérité du département le plus endetté de France, je fais distribuer un iPad par collégien, je me dis que quand on veut on peut ».

L’ex-Steve Jobs s’en frotterait les mains, s’il était encore de ce monde. Cette opération « Ordicollèges », en effet, ne coûterait peut-être pas 1,5 millions d’euros au Conseil Général de Corrèze si Hollande n’avait pas choisi la très chère tablette numérique d’Apple (alors qu’il existe même une marque concurrente française d’un meilleur rapport qualité/prix, comme s’en étonnait déjà Claude Soula le 20 novembre 2010). Sur son propre site de député, Hollande relaie pourtant sans vergogne la propagande servie par un cadre d’Apple :

« L’iPad est de loin la meilleure manière pour les élèves d’expérimenter le web, l’email, les photos et la vidéo, et avec plus de 40 000 applications iPad disponibles, l’iPad transforme la façon dont les professeurs enseignent et dont les élèves étudient ».

Sauf que non. L’iPad est peut-être un joli gadget, très fun, très mode, très tendance… mais c’est un attrape-cons inutile complètement verrouillé : la plupart des « 40000 applications » sont payantes et n’ont aucun intérêt pédagogique. D’ailleurs, la « pédagogie » n’a pas tant besoin d’innovation (terme de la novlangue de droite qui vise à masquer sous un pseudo-modernisme un réel conservatisme) que de moyens humains (ce que le candidat Hollande a d’ailleurs le mérite de promettre de rétablir dans l’Education nationale). Et ce n’est peut-être pas à une entreprise qui pollue la Chine et y fait exploiter des quasi-esclaves de « transformer la façon dont les professeurs enseignent et dont les élèves étudient ».

Le rôle d’un Conseil Général est-il de transformer les élèves de collège et leurs profs en clients captifs d’un produit qui sera déjà totalement obsolète au bout de trois ans (et bien sûr incompatible avec les futures applications) ? Non. L’iPad est-il vraiment le meilleur outil qui soit pour « expérimenter le web, l’email, les photos et la vidéo » ? Non plus. L’iPad ne servira à rien à qui n’a pas déjà un ordinateur (équipé d’iTunes) et une connexion internet. Un portable ou un netbook librement configurable, adapté à des formats de fichiers ouverts et équipé de logiciels libres aurait été un investissement infiniment moins coûteux, plus utile, plus durable et plus éthique pour faire accéder l’ensemble des élèves à l’informatique.

En courant ainsi après l’exemple des Hauts-de-Seine (le richissime département naguère géré par Sarko ou Pasqua), en se faisant ainsi le VRP d’Apple avec l’argent du « département le plus endetté de France », Hollande se montre vraiment pomme à l’eau. Ce n’est pas de bon augure pour la suite, hélas.

Assez d’innovation, camarade Hollande, et plus de révolution !

L’Homme sans Qualité

Dans Le Monde du 30 mai 2011, Miguel Benassayag dénonce les méfaits du « néomanagement ». En référence à l’oeuvre de Robert Musil*, il dépeint les nouveaux gestionnaires et autres managers comme des « hommes sans qualités », « agents de la tristesse », « petits hommes gris » qui sévissent à présent jusque dans l’éducation et la santé.

Ordinateur et pointeuse en poche, ils ont pour mission d’apurer les comptes et de « remettre au travail » le personnel. Avec eux, plus de « feignants », d' »assistés », de « privilégiés » (certains ont dû télécharger récemment le portrait de Laurent Wauquiez en fond d’écran…). Ils appliquent le règlement, tout le règlement, rien que le règlement.

Or dans ces endroits singuliers où l’on soigne et où l’on apprend, l’essentiel se passe justement à côté du règlement. Pas contre, mais en dehors. Dans un hôpital, dans un centre psy, la qualité des soins dépend avant tout de la relation avec le patient. Elle passe par l’écoute, le dialogue, le regard, l’attention, et le pari partagé. Une minute peut valoir une heure, une heure une journée, une journée une vie. Aucun logiciel ne peut traiter ce genre de données.

Dans les centres médico-psychopédagogiques, les écoles, collèges et lycées, les objectifs chiffrés, les fichiers, les classements et catégories administratives ne peuvent cadrer avec des parcours d’élèves et patients multiples, complexes et singuliers. Ici, le travail a à voir avec le désir et le lien. Qui peut prétendre quantifier et rationaliser cela ? 

A l’appui de l’analyse de Benassayag, rappelons que cette rationalisation systématique des tâches humaines n’est pas nouvelle. Elle n’est que le prolongement du vieux taylorisme qui fit les beaux jours de l’industrie du début du XXe siècle et de ses dérivés, le fordisme et le toyotisme. Les techniques de management et les process de Qualité qui ont commencé à se mettre en place il y a une vingtaine d’années en France après avoir déjà fait le bonheur des managers américains sont les héritiers directs de « l’organisation scientifique du travail » de Taylor mais elles ont survécu à la désindustrialisation et ont su gagner facilement le secteur tertiaire. Il s’agit encore et toujours de décrire les tâches pour les quantifier et les rationaliser afin d’éviter les gaspillages, les temps morts, les dysfonctionnements, dans le but d’accroître encore la productivité. Mise en fiche, surveillance, définition d’objectifs, procédures normées… sont autant de moyens de contrôle de l’humain, désormais soumis au fantasme d’une réduction de l’aléatoire, d’une disparition du hasard, d’une éradication du trop incertain facteur humain. L’homme encadré par les procédures de Qualité (ou d’assurance Qualité), dans l’isolement des tâches, coupé du collectif, poussé à l’individualisme et soumis à un strict management, est dépourvu du caractère imprévisible et dangereux propre à l’être humain. Il s’agit bien là d’une déshumanisation. D’ailleurs, la gestion de la Qualité vise même à la Qualité Totale (Total Quality Management), mais les philosophes permanentés si prompts à déceler les ferments du totalitarisme dans tout mouvement social n’ont jamais daigné pointer ce totalitarisme-là. Ironie du sort selon Benassayag, cette rationalisation au nom de la productivité est en fait totalement contre-productive :

A force de vouloir imposer de la rationalité, en contrôlant les horaires, en voulant rentabiliser chaque minute (chaque euro d’argent public dépensé…), en quadrillant les services, en instituant des rôles de petits chefs et sous-chefs, c’est la contrainte qui devient la règle, épuisant le désir et l’initiative des salariés.

Obligés de travailler dans un univers panoptique où tout est mesurable et transparent, ils perdent le goût de leur métier, s’impliquent logiquement moins, et souffrent au quotidien.

Ce qui était déjà vrai dans l’industrie, puis dans les anciens services publics privatisés ou en voie de privatisation (France Télécom, La Poste…) touche à présent les services restés publics tels les établissements scolaires ou hospitaliers, dont on orchestre ainsi, au nom de la rationalité productiviste, une inefficacité qui n’en justifiera ensuite que mieux la privatisation.

Ces bouleversements se préparent dans la durée, lentement, discrètement. Et c’est bien de cette façon que la petite armée de ces hommes sans qualités est en train de préparer le terrain d’une société brutale et obscure.

Les suicides chez France Telecom qui ont naguère défrayé la chronique, et qui continuent en 2011, ne sont que le sommet de l’iceberg : c’est la totalité de la société soumise à une rationalisation folle qui est désormais en proie à une véritable dépression.

Déprimés : les victimes de la crise (qu’on appelait « dépression » dans les années 30), les ménages surendettés, les chômeurs, les militants désabusés par tant de défaites sociales, les déçus de la gauche, les vieux dont les entreprises ne veulent plus, les jeunes qui n’auront pas de retraite… mais aussi les salariés fliqués, les fonctionnaires méprisés, les guichetiers de la poste transformés en machines, et même les enseignants transformés en gardes-chiourme d’une jeunesse sans espoir. Dans l’Education nationale, par exemple, le livret personnel de compétences déjà en place dans les écoles primaires débarque cette année dans les collèges. Les élèves sont ainsi fichés tandis que les profs se voient obligés des heures durant de cocher des cases aux intitulés ubuesques, ce qui est aussi un moyen de dévaloriser leur travail : les « têtes pensantes » du ministère conçoivent les livrets et autres fiches, que les profs, simples petites mains, remplissent à la chaîne. Une compétence ne peut qu’être « acquise » ou « non-acquise » (ou, éventuellement, « en cours d’acquisition »). Pas de place pour la nuance, le commentaire, la complexité.

Le collectif national de résistance à Base élèves contre le fichage à l’école fournit fort utilement un kit anti-LPC à destination des enseignants et des parents d’élèves. D’autres initiatives de ce type doivent se développer dans tous les secteurs : profs, ouvriers, employés, suicidés… même combat ! Pour un Homme sans Qualité, virons les hommes sans qualités !

LPC

 

* Robert Musil, L’homme sans qualités, Seuil, 1979.

 

Confiscations

Selon Le Figaro (Beaumarchais, si tu savais… ), le bouclier fiscal aurait coûté 591 millions d’euros à l’Etat en 2010.

Selon La Tribune, le ministre de l’Education-pour-les-riches-et-la-prison-pour-les-pauvres prévoit de fermer 1.500 classes dans le primaire à la rentrée 2011 et de supprimer ce faisant 16.000 postes alors même que le nombre d’élèves est en augmentation. « Ce sont pas moins de 65.000 postes d’enseignants qui auront disparu en cinq ans ». Et de citer le petit président de l’ex-République : « compte tenu des déficits, des problèmes que nous avons, on ne peut pas faire le choix à la fois d’augmenter sans cesse le nombre et en même temps d’augmenter la rémunération des statuts ». Les intéressés peinent sans doute, soit dit en passant, à déceler une quelconque augmentation de leur rémunération.

Que pouvons-nous en conclure ?

1) La lecture de l’ex-presse d’ultra-droite néolibérale conservatrice équivaut à un bon bourrage de crâne, certes, mais aussi à un vrai lavage d’estomac. Dans notre ex-République nationale-sarkozyste, l’ex-presse ne se lit plus, elle se vomit jusqu’à la bile.

2) Avec les 591 millions d’euros rendus par l’Etat à ses petits protégés, on aurait pu payer 16.000 profs toute une année 3.078 euros par mois, soit un peu plus que le salaire mensuel net d’un prof certifié à l’échelon maximum d’avancement après 30 ans de carrière (3.026 euros). On mesure donc un peu mieux à quoi auront servi précisément ces 16.000 suppressions de postes, ce que n’ont évidemment remarqué ni La Tribune ni Le Figaro. Ce dernier précise néanmoins :

« Les 925 ménages ayant des revenus supérieurs à 44.980 euros par an et un patrimoine supérieur à 16,5 millions ont capté 60 % du coût du bouclier. Le fisc leur a remboursé en moyenne 381.000 euros. Sans bouclier, leur impôt aurait été confiscatoire. Voilà pourquoi la fin du bouclier ira de pair avec un allégement de l’ISF. »

On sait donc très précisément à quoi servira l’allègement de l’ISF : à éviter que l’impôt de ces gros cochons ne leur paraisse « confiscatoire ».

Et on sait très précisément comment sera financé cet allègement : en confisquant encore des milliers de postes à l’Education nationale en particulier, et à la Fonction publique en général.

Cut the crap !

Le retour de Néanderthal

Dans Le Point (10/11/2010), magazine de droite appartenant à François Pinault, patron de droite, et dirigé par Franz-Olivier Giesbert, guignol de droite (pris en flagrant délit de cabotinage et de mensonge dans le film Fin de concession de Pierre Carles), Claude Allègre, Néanderthalien de droite (jadis grand dégraisseur de mammouth), fait un long et flagorneur éloge du petit président de droite de l’ex-République. Il y soutient, notamment, le passage en force de la loi sur le recul de l’âge de la retraite :

Fallait-il faire cette réforme ? Oui. Fallait-il la faire si vite ? Oui encore, sinon nos caisses de retraites, alors en quasi-faillite, auraient été obligées de baisser les pensions. Les personnes âgées le savent très bien !

Allègre, qui a longtemps prétendu être de gauche, reprend donc à son compte le vocabulaire mensonger de la droite réactionnaire, en appelant « réforme » cette contre-réforme. Il ment également en prétendant que les caisses de retraite sont en « quasi-faillite » et que sans cette contre-réforme, « elles auraient été obligées de baisser les pensions ». Obligées par qui ? Si d’aventure les dépenses devaient être supérieures aux recettes, ce qui n’est pas le cas, l’Etat n’aurait nulle obligation de diminuer les dépenses et aurait en revanche toute autorité pour augmenter lesdites recettes, en allant chercher l’argent là où il se trouve (la taxation des flux financiers est une possibilité parmi d’autres).

Une « personne âgée », à coup sûr, est d’accord avec Claude Allègre : c’est Claude Allègre lui-même, âgé déjà de 73 ans. Quant aux autres « personnes agées », gobent-elles les mensonges de cet homme de Néanderthal ? Rien n’est moins sûr.

Alors que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera bientôt 90 ans, peut-on continuer de s’arrêter de travailler à 60 ans ? Le simple bon sens nous dit que ce n’est pas possible.

Est-ce le même « simple bon sens » qui faisait dire en 1976 à Claude Allèqre que la Soufrière allait exploser, contre l’avis du vulcanologue Haroun Tazieff (la région fut évacuée pour rien : c’est bien Tazieff, qui s’était rendu, lui, sur le site, qui avait raison) ?

Est-ce le même « simple bon sens » qui a fait dire pendant des années à Claude Allègre que le réchauffement climatique n’était pas lié au CO2 issu des activités humaines ? Thèse qu’il a fini par abandonner le 28 octobre 2010, après tant d’élucubrations médiatiques sur le sujet, lorsque l’Académie des sciences, dont il est membre, a rendu un rapport affirmant le contraire. Le ridicule ne tue pas, et notre Néanderthalien a donc survécu. Mais il est tout de même étonnant que l’ex-presse donne encore si facilement tribune libre à un tel « expert ».

Est-ce le « simple bon sens » qui faisait dire à Allègre le 21 février 1999 sur TF1 qu’une boule de pétanque et une balle de tennis chutaient à la même vitesse, négligeant dans sa démonstration le paramètre du frottement de l’air, évidemment différent pour chacun des deux objets ?

Est-ce le « simple bon sens » qui poussa Allègre à annoncer en septembre 1997 que le taux d’absentéisme des enseignants était de 12%, ce qui était bien supérieur à la réalité (entre 5 et 8%) ?

Est-ce le « simple bon-sens » qui l’entraîna à dénoncer le désamiantage de la fac de Jussieu le 19 octobre 1996 (déjà dans Le Point) ? Rappelons que l’amiante y a été la cause avérée de 22 morts.

Cut the crap !

Claude Allègre, qui est né en 1937, est un vivant plaidoyer pour la retraite à 60 ans : ce vieux monsieur qui raconte décidément n’importe quoi aurait dû la prendre il y a 13 ans, sa retraite. Par exemple, lorsqu’il dit que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera « bientôt » 90 ans, il montre qu’il ne sait plus compter et qu’il prend ses désirs d’immortalité pour la réalité (à moins qu’il ne mente uniquement pour décrocher une récompense de la part de son nouveau maître Sarkozy ?).

En effet, l’espérance de vie en France était de 70,2 ans en 1960, et de 81,5 ans en 2008 (d’après les chiffres de la Banque mondiale), ce qui représente un gain de 11,3 ans en 48 ans. En admettant que l’espérance de vie continue à progresser au même rythme durant les années à venir, l’espérance de vie en France atteindrait donc 90 ans en 2044 ! Est-ce vraiment « bientôt » ?

D’ailleurs, est-il bien raisonnable de miser sur une poursuite sans effet de seuil de l’augmentation de l’espérance de vie tandis qu’on recule l’âge de la retraite, au risque d’accentuer la mortalité de toute une catégorie de la population ? Un ouvrier du bâtiment travaillant toujours à 62 ans, par exemple, a-t-il beaucoup de chances d’être encore vivant le jour de son départ en retraite ? Qu’en dit le « simple bon-sens » ?

Au demeurant, il est spécieux de parler ainsi d’espérance de vie, l’important étant évidemment l’espérance de vie en bonne santé. Selon l’INSEE, elle était de 64,2 ans pour les femmes et de 63,1 ans pour les hommes en 2007, celle des femmes ayant d’ailleurs légèrement baissé entre 2005 et 2007. La contre-réforme nationale-sarkozyste défendue si allègrement par notre si sourcilleux Néanderthalien va donc priver de nombreux Français de la jouissance d’une retraite en bonne santé (surtout ceux d’entre eux qui devront attendre l’âge de 67 ans pour pouvoir prétendre à une pension décente). Qu’en dit le « simple bon sens » ? Une chose est sûre, Claude Allègre, lui, n’a pas trop de souci à se faire pour ses vieux jours. En tant qu’universitaire, directeur de l’Institut de physique du globe de Paris de 1976 à 1986, député européen de 1989 à 1994, conseiller régional du Languedoc-Roussillon en 1992, président du conseil d’administration du Bureau de recherches géologiques et minières de 1992 à 1997 (où son train de vie fit scandale), ministre de l’Education nationale de 1997 à 2000, membre du conseil d’administration du groupe IPSOS en 2002, titulaire de diverses médailles et breloques, auteur de bestsellers de supermarchés… il ne connaîtra jamais le sort de ces millions de Français qui, après une courte vie d’un labeur pénible qu’ils n’ont pas choisi, mourront dans la misère avant même d’être à la retraite. En revanche, il n’a visiblement pas échappé au risque de sénilité et d’incontinence verbale.