Cynisme

« Christophe Barbier, l’“éditocrate” de L’Express, s’est fendu d’une analyse censée mieux éclairer la stratégie du président (…). Question du présentateur, le 27 août 2018 sur BFM TV : “Des retraités en colère, est-ce que ça peut être dangereux pour Macron ?” Réponse : “A long terme je ne crois pas. Pour plusieurs raisons. D’ici la fin du quinquennat il y aura peut-être l’occasion de donner un petit peu aux retraités. […] Ensuite, […] sans tomber dans le cynisme, il y a beaucoup des plus âgés de ce pays qui ne seront plus électeurs en 2022 parce qu’ils seront morts. Et voilà !” Sans tomber dans le cynisme, donc. Toutefois, la colère des “gilets jaunes” a fait reculer Emmanuel Macron, qui a annoncé le 10 décembre 2018 que la hausse de la CSG ne concernerait au final que les retraités touchant plus de 2000 euros. »

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot,
Le président des ultra-riches,
Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron,
La Découverte, 2019

Actions « multiformes » : cut the crap !

L'élite est adroite mais le peuple est à gauche

Mardi 23 novembre 2010 : enterrement du mouvement social pour la défense des retraites trahi comme de coutume par ses propres représentants. Les syndicats (CGT, CFDT, UNSA, FSU et Solidaires) appellent à une journée « d’actions diversifiées » ou « multiformes », façon de bien signifier au bon peuple qu’il n’est plus question de grèves, de blocages ou même de manifestations. Mais FO (le syndicat qui appelle toujours à la grève générale après la bataille et s’allie au groupe Casino pour contester à la CNT, syndicat anarchiste, le droit de désigner des représentants de section syndicale) y voit fort justement une « stratégie d’oubli ou de diversion » (sans proposer autre chose), tandis que la CFTC et la CFE-CGC estiment que l’heure n’est plus aux manifestations mais à « de nouveaux modes d’action » (sans dire lesquels : bouderie devant la photocopieuse, stand-in devant la machine à café … ?). Cut the crap !

Cette fois, promis, on arrête de prendre la France nationale-sarkozyste en otage. Plutôt aller, par exemple, faire une gentille chaîne humaine autour de la bourse, que personne ne pensera, évidemment, à incendier. Si seulement ce mouvement s’était fédéré dès le départ en coordinations de travailleurs déterminés, au lieu de se laisser guider par tous ces guignols multiformes ! Cela dit sans vouloir décourager quiconque de participer à de telles actions qui valent tout de même mieux que rien : même multiforme et exténué, un mouvement populaire a toujours une chance, aussi infime soit-elle, de déborder du cadre strictement inoffensif destiné à en canaliser l’énergie vers l’égout social.

Certes l’ex-presse peut enfin se féliciter d’avoir applaudi d’avance la mort du mouvement, mais les vrais responsables de la casse des retraites, ainsi que leurs valets et leurs complices, auront toutefois du mal à fêter l’évènement dans l’ambiance feutrée du « Siècle » où ils ont coutume de se réunir une fois par mois. En effet, Pierre Carles et ses amis, dans la foulée du film Fin de concession, ont décidé de perturber systématiquement ce rendez-vous mondain des connivences et collusions diverses autant que multiformes entre le Capital, les politicards et l’ex-presse. Nous reproduisons ci-dessous le contenu de leur tract (c’est pas du multiforme, ça, peut-être ?) :

L’ÉLITE EST ADROITE, MAIS LE PEUPLE EST À GAUCHE

Tous au dîner du Siècle pour un pique-nique collectif !

Depuis 1944, les élites politiques, économiques et médiatiques de ce pays se retrouvent au sein du Siècle, club huppé qui organise une fois par mois un somptueux dîner où s’empiffrent patrons, élus et journalistes : David Pujadas, Patrick Devedjian, Rachida Dati, PPDA, Laurent Joffrin, Nicole Notat, Laurent Fabius, François Fillon, Lionel Jospin, Louis Schweitzer, Louis Gallois, Maurice Lévy, Elisabeth Guigou, Guillaume Pépy, Michel Field, Emmanuel Chain, Franz-Olivier Giesbert, Luc Ferry, Jacques Attali, Martine Aubry, Thierry Breton, Michel Bon, Arlette Chabot, Claude Bébéar, Michèle Cotta, Michel Pébereau, Jean-François Copé, Jean-Marie Colombani, Jean-Pierre Raffarin, Ernest-Antoine Seillière, Corinne Lepage, Nicolas Sarkozy ou Claude Allègre, pour ne citer qu’eux (ils sont plus de 550). Depuis 2008, Le Siècle est présidé par Denis Kessler, PDG du groupe d’assurances SCOR et ancien vice-président du MEDEF.

C’est un lieu de sociabilité incestueuse entre rentiers du CAC 40 et responsables de l’information, patrons qui plastronnent et « socialistes » qui capitulent, décideurs sarkozystes et courtisans de presse ; un de ces lieux où se préparent en toute discrétion et entre gens de bonne compagnie les contre-réformes libérales qui seront ensuite votées par les « représentants du peuple » et promues dans les médias qui mentent.

Le 27 octobre 2010 est une date à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du club : pour la première fois, le petit peuple est venu se mêler à ses agapes. Par la mise en place d’un cordon sanitaire autour de l’Automobile Club de France, siège du gueuleton princier, une petite centaine de sans-culottes culottés a tenté d’empêcher la prise en otage de la crème journalistique par les banquiers, les patrons et les politiques.

La mission humanitaire qui consiste à sauver les journalistes d’eux-mêmes va évidemment se poursuivre. Les gueux sont donc appelés à se rassembler chaque 4e mercredi du mois devant l’Automobile Club de France, sis dans les murs de l’Hôtel Crillon place de la Concorde, en face de l’Assemblée nationale, dont le prétendu pouvoir est ridiculisé par de telles réunions.
— — — — — — — — — — — — — — — — — —— — — — — — — —
Prochain rendez-vous :
mercredi 24 novembre 2010 à partir de 19h30 et jusqu’à 21h, sur le trottoir devant l’Hôtel Crillon, Place de la Concorde, Paris. Cette fois-ci, nous dînerons nous aussi sur place : n’hésitez pas à apporter boissons, charcuterie, gâteaux ! (Mais merci de venir sans drapeaux)
— — — — — — — — — — — — — — — — — —— — — — — — — —

À bas le Parti de la Presse et de l’Argent !

— — — — — — — — — — — — — — — — — —— — — — — — — —
Collectif Fini les Concessions — C.F.C.-B.A.P. — Branche Armée… de Patience
— — — — — — — — — — — — — — — — — —— — — — — — — —


Action du CFC-BAP au dîner du Siècle mercredi 27 octobre 2010, vidéo de Jet Lambda

Faire la ronde devant la bourse mardi avec quelques syndicats co-gestionnaires de la crise, perturber la digestion des élites adroites mercredi avec le CFC-BAP (pour imprimer le tract, il suffit de le télécharger en pdf), faire la grève générale la semaine des quatre jeudis avec FO… voilà une semaine multiforme. Et demain, la multiformitude sera le genre humain.

Le retour de Néanderthal

Dans Le Point (10/11/2010), magazine de droite appartenant à François Pinault, patron de droite, et dirigé par Franz-Olivier Giesbert, guignol de droite (pris en flagrant délit de cabotinage et de mensonge dans le film Fin de concession de Pierre Carles), Claude Allègre, Néanderthalien de droite (jadis grand dégraisseur de mammouth), fait un long et flagorneur éloge du petit président de droite de l’ex-République. Il y soutient, notamment, le passage en force de la loi sur le recul de l’âge de la retraite :

Fallait-il faire cette réforme ? Oui. Fallait-il la faire si vite ? Oui encore, sinon nos caisses de retraites, alors en quasi-faillite, auraient été obligées de baisser les pensions. Les personnes âgées le savent très bien !

Allègre, qui a longtemps prétendu être de gauche, reprend donc à son compte le vocabulaire mensonger de la droite réactionnaire, en appelant « réforme » cette contre-réforme. Il ment également en prétendant que les caisses de retraite sont en « quasi-faillite » et que sans cette contre-réforme, « elles auraient été obligées de baisser les pensions ». Obligées par qui ? Si d’aventure les dépenses devaient être supérieures aux recettes, ce qui n’est pas le cas, l’Etat n’aurait nulle obligation de diminuer les dépenses et aurait en revanche toute autorité pour augmenter lesdites recettes, en allant chercher l’argent là où il se trouve (la taxation des flux financiers est une possibilité parmi d’autres).

Une « personne âgée », à coup sûr, est d’accord avec Claude Allègre : c’est Claude Allègre lui-même, âgé déjà de 73 ans. Quant aux autres « personnes agées », gobent-elles les mensonges de cet homme de Néanderthal ? Rien n’est moins sûr.

Alors que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera bientôt 90 ans, peut-on continuer de s’arrêter de travailler à 60 ans ? Le simple bon sens nous dit que ce n’est pas possible.

Est-ce le même « simple bon sens » qui faisait dire en 1976 à Claude Allèqre que la Soufrière allait exploser, contre l’avis du vulcanologue Haroun Tazieff (la région fut évacuée pour rien : c’est bien Tazieff, qui s’était rendu, lui, sur le site, qui avait raison) ?

Est-ce le même « simple bon sens » qui a fait dire pendant des années à Claude Allègre que le réchauffement climatique n’était pas lié au CO2 issu des activités humaines ? Thèse qu’il a fini par abandonner le 28 octobre 2010, après tant d’élucubrations médiatiques sur le sujet, lorsque l’Académie des sciences, dont il est membre, a rendu un rapport affirmant le contraire. Le ridicule ne tue pas, et notre Néanderthalien a donc survécu. Mais il est tout de même étonnant que l’ex-presse donne encore si facilement tribune libre à un tel « expert ».

Est-ce le « simple bon sens » qui faisait dire à Allègre le 21 février 1999 sur TF1 qu’une boule de pétanque et une balle de tennis chutaient à la même vitesse, négligeant dans sa démonstration le paramètre du frottement de l’air, évidemment différent pour chacun des deux objets ?

Est-ce le « simple bon sens » qui poussa Allègre à annoncer en septembre 1997 que le taux d’absentéisme des enseignants était de 12%, ce qui était bien supérieur à la réalité (entre 5 et 8%) ?

Est-ce le « simple bon-sens » qui l’entraîna à dénoncer le désamiantage de la fac de Jussieu le 19 octobre 1996 (déjà dans Le Point) ? Rappelons que l’amiante y a été la cause avérée de 22 morts.

Cut the crap !

Claude Allègre, qui est né en 1937, est un vivant plaidoyer pour la retraite à 60 ans : ce vieux monsieur qui raconte décidément n’importe quoi aurait dû la prendre il y a 13 ans, sa retraite. Par exemple, lorsqu’il dit que nous allons vers une espérance de vie qui dépassera « bientôt » 90 ans, il montre qu’il ne sait plus compter et qu’il prend ses désirs d’immortalité pour la réalité (à moins qu’il ne mente uniquement pour décrocher une récompense de la part de son nouveau maître Sarkozy ?).

En effet, l’espérance de vie en France était de 70,2 ans en 1960, et de 81,5 ans en 2008 (d’après les chiffres de la Banque mondiale), ce qui représente un gain de 11,3 ans en 48 ans. En admettant que l’espérance de vie continue à progresser au même rythme durant les années à venir, l’espérance de vie en France atteindrait donc 90 ans en 2044 ! Est-ce vraiment « bientôt » ?

D’ailleurs, est-il bien raisonnable de miser sur une poursuite sans effet de seuil de l’augmentation de l’espérance de vie tandis qu’on recule l’âge de la retraite, au risque d’accentuer la mortalité de toute une catégorie de la population ? Un ouvrier du bâtiment travaillant toujours à 62 ans, par exemple, a-t-il beaucoup de chances d’être encore vivant le jour de son départ en retraite ? Qu’en dit le « simple bon-sens » ?

Au demeurant, il est spécieux de parler ainsi d’espérance de vie, l’important étant évidemment l’espérance de vie en bonne santé. Selon l’INSEE, elle était de 64,2 ans pour les femmes et de 63,1 ans pour les hommes en 2007, celle des femmes ayant d’ailleurs légèrement baissé entre 2005 et 2007. La contre-réforme nationale-sarkozyste défendue si allègrement par notre si sourcilleux Néanderthalien va donc priver de nombreux Français de la jouissance d’une retraite en bonne santé (surtout ceux d’entre eux qui devront attendre l’âge de 67 ans pour pouvoir prétendre à une pension décente). Qu’en dit le « simple bon sens » ? Une chose est sûre, Claude Allègre, lui, n’a pas trop de souci à se faire pour ses vieux jours. En tant qu’universitaire, directeur de l’Institut de physique du globe de Paris de 1976 à 1986, député européen de 1989 à 1994, conseiller régional du Languedoc-Roussillon en 1992, président du conseil d’administration du Bureau de recherches géologiques et minières de 1992 à 1997 (où son train de vie fit scandale), ministre de l’Education nationale de 1997 à 2000, membre du conseil d’administration du groupe IPSOS en 2002, titulaire de diverses médailles et breloques, auteur de bestsellers de supermarchés… il ne connaîtra jamais le sort de ces millions de Français qui, après une courte vie d’un labeur pénible qu’ils n’ont pas choisi, mourront dans la misère avant même d’être à la retraite. En revanche, il n’a visiblement pas échappé au risque de sénilité et d’incontinence verbale.

En grève jusqu’à la retraite !

L’ex-presse peut bien jacasser à nouveau sur les chiffres « en baisse » de la mobilisation après la manifestation du 6 novembre 2010. La Une de ce journal largement distribué auprès des manifestants parisiens sera toujours plus belle que les images montrées par les médias inféodés au pouvoir national-sarkozyste.

grève jusqu'à la retraite

Ce n’est qu’un combat. Continuons le début.

Appel pour un referendum sur les retraites

Nous relayons l’information qui nous a été transmise à propos de l’appel lancé par la revue Politis.

L’article 11 de la Constitution ayant été révisé en 2008, il y a moyen de contraindre le Président de la République à proposer un référendum sur les retraites, à condition que ce référendum soit proposé par 1/5 des parlementaires, eux-mêmes soutenus par 1/10 des électeurs (nous). Pour mémoire, même si la réforme contre-réforme des retraites devait être est adoptée par le Sénat et l’Assemblée Nationale, tout n’est pas perdu, la loi peut ne pas être appliquée. Il est encore temps de tout mettre en œuvre pour s’opposer à cette réforme contre-réforme des retraites.

Voici donc le lien pour signer cet appel :
http://www.referendumretraites.org

A faire (encore) circuler sur papier lors de la manifestation du 6 novembre (pour les Parisiens : 14h30 place de l’ex-République). La contestation doit se poursuivre par tous les moyens, même légaux.

Les futurs retraités : exploités comme des prolos, mais exploiteurs comme des bourgeois

Avant la manif du 6 novembre, voici de quoi mieux comprendre les vrais enjeux de la contre-réforme nationale-sarkozyste des retraites, avec quelques morceaux choisis d’un excellent article de Frédéric Lordon en date du 23 octobre dernier.

Lordon démontre de façon implacable que cette contre-réforme a pour objectif de satisfaire « la finance » (et les agences de notation).

Ainsi par un monstrueux dérèglement dont aucun des habituels curés de la « démocratie » ne semble s’être aperçu, nous assistons à cette situation proprement ahurissante dans laquelle un gouvernement prétendument légitime tente de s’adresser simultanément à deux communautés parfaitement hétérogènes et dont les intérêts sont radicalement antagonistes, à savoir la communauté politique nationale des citoyens et la communauté extra-politique (quoique politique elle le soit mais à sa manière bien à elle) et extra-nationale des créanciers internationaux, le comble du dérèglement venant de ce que, de plus en plus, les arbitrages des politiques publiques sont rendus en faveur de la seconde de ces communautés et contre la première.

L’autre objectif réel de cette contre-réforme, que nous avions déjà évoqué ici-même, est d’ouvrir la voie à la capitalisation (par les fonds de pension), qu’on rendra « inévitable » par la prophétie autoréalisatrice de l’effondrement du système par répartition.

Désormais bien établie, la stratégie de la paupérisation préalable et délibérée des services publics (lato sensu) se montre autrement plus efficace puisqu’il n’est en effet pas de plus sûr moyen de jeter les usagers dans les bras des opérateurs privés que d’avoir auparavant méthodiquement dégradé les prestations des opérateurs publics. Après le service de l’emploi, le transport ferroviaire, la poste, bientôt l’éducation et puis la santé, la retraite n’échappe pas à cette unité de vue stratégique. (…) Et en effet : pourquoi risquer de braquer inutilement la population avec des mots qui blessent, comme « capitalisation », quand il est possible tout en jurant la mission de « sauver la répartition », de la faire tomber comme un fruit mûr par de toutes simples mesures d’âge qui instituent la décote comme règle et le taux plein comme exception.

Si les pensions issues de la répartition deviennent trop modestes et trop tardives, les futurs retraités n’auront plus qu’à se tourner vers des retraites complémentaires (pour la plus grande joie du groupe Malakoff-Médéric et de son secrétaire général Guillaume Sarkozy).

Autrement dit :

Organiser délibérément l’attrition de la répartition (sous couleur bien entendu de ne penser qu’à la sauver) pour mieux renvoyer les cotisants vers des formules complémentaires de capitalisation privée, en d’autres termes créer artificiellement le problème (du public) pour mieux y apporter la solution déjà prête (du privé), et par là mettre en place toutes les incitations à une substitution de long terme parfaitement silencieuse mais qui aboutira inexorablement à faire transiter une part croissante du financement des pensions par la sphère des marchés, le tout alors que ladite finance des marchés n’en finit pas de démontrer à grand spectacle l’ampleur des destructions de valeur dont elle est capable, voilà une manœuvre qui en dit assez long sur l’aveuglement idéologique du gouvernement présent, ou bien sur son degré de commission aux intérêts de l’industrie financière.

Lordon expose ensuite la conséquence peut-être la plus funeste de la capitalisation rampante : en tant que futurs retraités pensionnaires, les salariés victimes de la dictature des marchés en deviennent les complices, et même les commanditaires.

Ce printemps n’a-t-il pas vu l’opinion britannique s’insurger des pénalités dont le gouvernement étasunien a menacé BP ? C’est qu’en effet le cumul des amendes anticipées et des coûts de nettoyage du Golfe du Mexique a divisé par deux le cours de l’action BP… à la très grande fureur des retraités anglais loin des flaques de mazout – car BP est un poids lourd de l’indice Footsie et l’un des plus importants supports des pensions britanniques ! Sous le prétexte bien fondé des retraites capitalisées, les entreprises n’ont donc plus guère de mouron à se faire : elles peuvent exploiter tout leur saoul, polluer autant qu’elles veulent et pactiser avec n’importe quelle junte sans plus avoir besoin de payer un rapport de Bernard Kouchner.

Grâce à la boucle perverse de la capitalisation, les victimes deviennent leur propre bourreau. En termes marxistes, cela revient à dire que le prolétaire (le salarié qui ne possède que sa force de travail) deviendra bourgeois dès lors qu’il sera retraité (il touchera une pension en tant que propriétaire des moyens de production, par l’intermédiaire de son fond de pension). Le prolétaire n’est donc qu’un futur bourgeois. S’il défend les intérêts de sa classe (le prolétariat) contre la bourgeoisie rentière, il nuit à ses intérêts de futur retraité (rentier). Le capitalisme financier réussit ainsi à rendre les travailleurs schizophrènes, donc inoffensifs.

Collectivement opprimés à leur frais comme salariés alors qu’ils essayent tous de défendre individuellement leurs intérêts comme pensionnés !

Collectivement impuissants et dociles, les travailleurs deviennent individuellement bourreaux de l’intérêt général et donc, en fin de compte, de leur propre intérêt individuel.

Le pouvoir financier, dont Sarkozy est le dévoué laquais, se pose en « modeste intermédiaire » de ce système dans lequel les travailleurs s’asservissent eux-mêmes. Mais bien évidemment, C’est le modeste intermédiaire qui continue à se goinfrer et qui mène, seul, le jeu. Pour finir, Lordon cite la préface de Gérard Mordillat à une réédition du Capital de Marx :

La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution.

Bibliographie :

Frédéric Lordon, « Le point de fusion des retraites« , La pompe à Phynance, Les blogs du Diplo, 2010.
Karl Marx, Qu’est-ce que le capitalisme. Volume 1 : les mystères de la plus-value, préface de Gérard Mordillat, Demopolis, 2010.

Une mobilisation sans précédent

Selon la quasi-totalité de l’ex-presse, la mobilisation du 28 octobre pour la défense des retraites a été en très « nette baisse ». Moins de manifestants, moins de grévistes, moins de perturbations, moins de blocages, et même un soutien de l’opinion publique en recul : « selon un sondage CSA publié par Le Parisien, 65% des Français soutiennent cette nouvelle journée d’actions, ce qui représente une baisse de six points par rapport à la précédente mobilisation nationale », assène par exemple le site de l’ex-chaîne de service public France 2. »

« 65% des Français », c’est pourtant une large majorité, de celles dont rêveraient bien des hommes politiques pauvrement élus, tel ce petit président de l’ex-République qui n’obtint misérablement que 53% des suffrages exprimés en 2007 (ce qui représente d’ailleurs moins de la moitié du corps électoral, si l’on prend en compte l’abstention). Mais France 2, dont le patron doit désormais directement son poste à Sarkozy, préfère insister naturellement sur la « baisse de 6 points ».

Sur le site du Parisien (ex-Parisien libéré, qui a raccourci son nom en 1986, probablement par désir inconscient de révéler enfin sa vraie nature), on a droit à la même rengaine, avec en prime un beau communiqué d’Hortefeux (ce ministre condamné en première instance à 750 € d’amende pour injures raciales en juin 2010) :

Quelque 560 000 personnes ont manifesté en France, selon le ministère de l’Intérieur. Il s’agit, selon la place Beauvau, de «la plus faible participation depuis le début des journées de mobilisation en juin».

Ainsi donc le mouvement s’essouffle, la mobilisation s’affaiblit : voilà ce que le gouvernement de l’ex-République et l’ex-presse à l’unisson veulent retenir de cette journée. Sauf qu’à y regarder de plus près, si la mobilisation est « la plus faible » depuis « juin », cela indique justement que le mouvement dure depuis juin ! N’est-ce pas extraordinaire ? A-t-on souvent vu dans l’histoire de France un mouvement social durer tant de mois ? Et 560000 personnes (selon la police) pour la septième journée d’action nationale depuis septembre, ce n’est tout de même pas rien ! En pleines vacances de la Toussaint ! Alors que les salariés ont déjà été éreintés par les manifs et ruinés par les jours de grève ! En plein marasme économique ! 560000 personnes (selon la police) dans les rues malgré le désespoir instillé chaque jour par les media aux ordres de la MAFIA politico-financière ! Malgré les violences policières et les intimidations ! Malgré les difficultés d’approvisionnement en essence (difficultés niées contre toute évidence par l’ex-futur premier ministre Borloo, comme le révélait le Canard enchaîné du 27 octobre) ! Malgré les tentatives de défection de certaines centrales syndicales toujours plus pressées de trouver une porte de sortie « honorable » (sic) que d’accompagner la contestation populaire !

Cut the crap !

Par certains côtés, ce mouvement social est d’une ampleur sans précédent, plus profond même que ceux de décembre 95 ou mai 68. Et sans précédent sont aussi la morgue et le cynisme de ce gouvernement qui s’est engagé dans une véritable guerre sociale.

Un détail ne trompe pas, d’ailleurs : même les hiérarques aujourd’hui si frileux d’un ex-parti de gauche (Harlem Désir, Martine Aubry, Claude Bartolone, Benoît Hamon…) étaient de sortie ce jeudi.

l'ex-PS en goguette
L'ex-PS en goguette

Oh ! Ils n’ont trempé que le bout des pieds dans la marée sociale, bien sûr, mais ils avaient l’air heureux, comme de grands enfants qui s’éclaboussent sans oser se jeter vraiment dans les vagues. D’ailleurs, pas de danger qu’ils en fassent, eux, des vagues. Mais c’était gentil d’être venus. Si ces éléphants-là avaient eu de la mémoire, ils auraient même pu apporter des pelles et des seaux : la plage était sous leurs pieds, il suffisait de creuser.

Connerie express

Gros titre de L’Express cette semaine :

Pourquoi la France est impossible à réformer

Au lieu de réciter inlassablement les mêmes mensonges, L’Express ferait mieux d’examiner les faits. Quand les Français ont-ils jamais refusé une réforme ? L’adoption de la retraite à 60 ans avait-elle fait descendre les gens dans la rue ? Non. Les 35 heures ? Non plus. Le PACS, peut-être ? Même pas. La parité ? Pas du tout. Cut the crap !

En revanche, les travailleurs ont manifesté, protesté, exercé leur droit de grève à chaque fois que des contre-réformes réactionnaires ont essayé de défaire ce que de vraies réformes sociales avaient permis d’obtenir.

L’Express est-il un torchon expressément antisocial ? Est-ce un outil de propagande expressément ultra-libérale ? Les rédacteurs de L’Express font-ils exprès d’être aussi cons ? Est-il possible de réformer l’ex-presse pour qu’elle ne soit plus à la botte du pouvoir national-sarkozyste ? Telles sont les questions que les « journalistes » feraient mieux, en vérité, de poser. Les réponses leur parviendront en express par voie pavée.