Risque

« Richard Ferrand, président du groupe En marche ! à l’Assemblée nationale, eut un jour une formule involontairement prophétique : “Emmanuel Macron, déclarait-il en octobre 2017, n’est pas le président des riches, c’est le président du risque.” Ce qu’il voulait dire par là, en bonne novlangue néolibérale, c’est qu’il était le président des actionnaires — ces rentiers irresponsables que l’on nous dépeint depuis les années 1980 comme des investisseurs intrépides. Mais l’expression prend à présent un autre sens. Du fait du rejet massif que sa politique oligarchique, trop voyante, trop arrogante, a réussi à concentrer sur sa personne, Macron représente désormais un risque politique pour la classe sociale dont il a voulu trop agressivement — trop “intelligemment”, diront certains — défendre les intérêts. »

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot,
Le président des ultra-riches,
Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron
,
La Découverte, 2019

Esprit de victoire ?

« Esprit de victoire » ?
N’en déplaise au néo-supporter (de très très fraiche date) Mélenchon, qui traite de « pisse-vinaigres » ceux qui  — comme lui-même il n’y a pas si longtemps !— trouvent que le foot-spectacle est « l’opium du peuple », qui ne sont « pas très footeux« , et que ça a « toujours choqué de voir des RMIstes applaudir des millionaires », on peut — sans la mépriser aucunement ! — voir dans la liesse populaire suscitée par la victoire de l’équipe de France de football autre chose qu’un « esprit de victoire » : un exutoire.
Il y aurait tant à dire sur les besoins de défoulement d’une jeunesse confinée dans une vie de merde sans horizon et à qui il ne reste que le foot (et encore : une victoire tous les 20 ans !) pour se sentir (enfin, et très provisoirement) membre d’un collectif, pour vibrer en s’identifiant à de jeunes athlètes issus des mêmes quartiers qu’elle (avec tout ce que cela induit de projection et de fantasmes de « réussite » pour ceux à qui elle reste, pour la plus grande masse, structurellement interdite). Que d’énergies couvent dans cette cocotte-minute d’hormones adolescentes, de chaleur estivale, de désœuvrement, d’ennui, de violence sociale et de flicage raciste (à l’occasion de la finale de la coupe du monde, la RATP et la préfecture avaient tout bonnement interdit aux banlieusards d’Ile-de-France de se joindre à la fête !). Dès lors, il n’est guère étonnant que la casse et la violence aient ponctué la liesse, sous le regard voyeuriste des médias du Capital (et la fRance raciste obligée de faire profil bas le temps de la victoire d’une équipe nationale pas assez « européenne », c’est-à-dire « blanche », à son goût, y trouvera bien sûr de nouveaux prétextes à vomir sa haine des bronzés). Continuer la lecture de « Esprit de victoire ? »

Pour l’écosocialisme, dénonçons l’imposture stalinienne

Les élections municipales de 2014, qui ont été un moment si périlleux pour l’unité du Front de Gauche, ont au contraire été pour moi l’occasion d’approfondir une vraie camaraderie avec les communistes locaux. Ecosocialistes du PG, communistes du PCF et non-encartés du FdG ont eu la chance, chez moi, de mener une liste autonome qui a recueilli 13,12% des voix. Certes, il existe toujours des divergences entre nos partis, et certains camarades du PCF ne cachent guère leurs réticences face aux thèses écosocialistes et aux initiatives prises par Jean-Luc Mélenchon. Il en est même qui semblent supporter difficilement que leur parti se fonde dans un Front plus large et qui regrettent assurément le temps où le PCF constituait seul « ses » listes en les ouvrant généreusement à quelques compagnons de route ou personnalités civiles sans avoir pour autant à traiter avec des partenaires à part entière. Pour autant, aucun de ces camarades n’a entrepris de trahir le Front de Gauche en débinant en pleine campagne pour les élections européennes les listes unitaires ou en diffusant des billets haineux contre le PG sur internet.

C’est néanmoins ce que fait depuis plusieurs semaines un certain Bernard Adrian, troll stalinien qui se présente comme militant communiste dans l’est, et qui abreuve le web et les réseaux antisociaux comme Facebook de pages putassières, mensongères, bêtes et haineuses destinées uniquement à cracher sur ce qu’il appelle « l’imposture écosocialiste » et sur Jean-Luc Mélenchon ou encore Gabriel Amard, le candidat tête de liste du FdG dans la circonscription Est aux européennes. Dans un texte qui condense la plupart des travers de sa bile habituelle, Bernard Adrian reconnaît, certes, le « réel espoir » soulevé par la campagne présidentielle de 2012. Mais il ajoute aussitôt :

« A contrario, la campagne législative qui a suivi – avec la focalisation sur la circonscription d’Hénin-Beaumont – s’est conclue par une réduction du nombre de nos députés. C’est toujours une mauvaise nouvelle pour les travailleurs de notre pays. Moins il y a de députés et sénateurs communistes et apparentés plus on régresse sur le plan social ».

Attribuer les mauvais scores du FdG aux législatives et la réduction du nombre de députés communistes à la focalisation sur Hénin-Beaumont est malhonnête (mais on verra que ce n’est pas l’honnêteté qui étouffe Bernard Adrian). Si bon nombre de députés communistes sortants se sont fait étendre, c’est qu’ils ont dû faire face à la vague rose consécutive à la victoire de Hollande (c’est dans la logique des institutions), à une volonté délibérée de la part du PS (et notamment du « parrain » don Bartolone en Seine Saint-Denis) de ravir des sièges au PCF, et à une absence de campagne nationale du FdG qui était le fruit de la volonté du PCF lui-même (désireux de faire des campagnes locales). Pour Bernard Adrian, les 11% de Mélenchon sont donc à mettre au crédit du PCF (qui avait fait 1,93% des voix 5 ans plus tôt) mais les mauvais scores des candidats communistes aux législatives sont forcément la faute à Mélenchon. Pratique. Mais complètement con. Il faut dire que pour quelqu’un qui conçoit les élus du FdG comme « communistes et apparentés », la loyauté envers des camarades du FdG qui ne se considèrent pas comme de simples satellites ou compagnons de route du PCF doit poser problème.

Bernard Adrian rêve d’un monde où un PCF fidèle à l’URSS noue des alliances cyniques avec les sociaux-démocrates qu’il méprise néanmoins. Devoir faire alliance loyalement, sur un pied d’égalité, avec des partenaires écosocialistes dynamiques, et sortir de la routine de l’alliance tactique avec le PS, ça lui fait perdre ses repères, et surtout ça lui donne des boutons, au Nanard. Du coup, il ne renonce à aucun mensonge pour imputer au PG et aux autres partenaires du FdG, mais surtout au grand méchant Mélenchon, la responsabilité des échecs de la résistance populaire aux contre-réformes libérales.

Par exemple, sombrant dans la plus inepte des théories du complot, il prétend que « la date à laquelle Cahuzac a fait ses aveux n’est probablement pas due au hasard », laissant entendre que celle-ci aurait servi à jeter un écran de fumée sur le vote deux jours plus tard de l’ANI, et affirmant sans rire que la marche pour la 6ème République du 5 mai 2013 (initiée par Mélenchon en réaction au scandale Cahuzac) aurait de même détourné la mobilisation populaire de l’ANI. Bref, Mélenchon aurait ainsi servi les intérêts de Hollande. Tout observateur sain d’esprit aura pourtant bien du mal à imaginer un Hollande se réjouissant du succès d’une manifestation d’opposants et du désastre sans précédent pour son gouvernement de l’affaire Cahuzac.

« Fallait-il embrayer sur une manifestation “coup de balai” avec tout ce que cela comporte comme relents populistes, ou fallait-il mettre toutes nos forces à relayer le courageux et splendide combat – oui, splendide – que menaient NOS députés, puis NOS sénateurs – ceux du Front-de-Gauche – contre la transcription de l’ANI ? C’est le Premier Mai qu’il fallait appeler à manifester. Avec les syndicats et contre la transcription de l’ANI. »

Ne reculant devant aucun mensonge, Bernard Adrian oublie de signaler que le Premier Mai fut l’occasion d’une triste division syndicale, les signataires de l’ANI se donnant rendez-vous à Reims avec leurs très maigres troupes, tandis que les opposants à l’accord made in Medef restaient divisés, FO persistant à faire cortège à part. Il était donc impossible pour le Front de Gauche de décréter contre les syndicats divisés une mobilisation unitaire de masse en ce premier mai 2013. Cela n’a pas empêché Mélenchon et le PG d’être aux côtés de la CGT, de la FSU et de Solidaires ce jour-là, et d’appeler comme toujours militants et sympathisants du FdG à défiler avec leurs syndicats, et à s’opposer à l’ANI, comme ils l’avaient déjà fait le 9 avril 2013. Malheureusement, la division syndicale et le découragement des salariés ne permirent pas d’amorcer un vrai mouvement de lutte contre l’ANI. Nos forces étaient bien faibles, à l’image de celles des deux groupes parlementaires du FdG qui n’avaient aucune chance d’empêcher le gouvernement de faire passer cette loi antisociale.

Quant à la marche du 5 mai, elle avait le mérite de mobiliser sur un thème unitaire, celui de la 6ème république et du nécessaire assainissement de la vie politique après l’affaire Cahuzac. Loin d’être la « faute politique » qu’y voit Bernard Adrian, cette initiative permettait de renouer, après la division syndicale dont Mélenchon n’était en rien responsable, avec l’élan unitaire de la campagne présidentielle de l’année précédente. Bernard Adrian répète aussi les éléments de langage solfériniens sur les prétendus « relents populistes » du « coup de balai », oubliant que la même image du balai avait été utilisée auparavant aussi bien par Lénine que par la SFIO, voire par le très solférinien Moscovici lui-même. On notera avec amusement les majuscules de « NOS » députés et sénateurs par lesquelles le communiste Bernard Adrian veut nous rappeler que les élus FdG sont pour lui avant tout les élus de son parti à lui. Il montre bien ainsi qu’il n’a jamais accepté que le FdG soit autre chose qu’un gadget électoral du seul PCF.

Après l’ANI, il tente aussi de mettre sur le dos de Mélenchon l’échec du mouvement de défense des retraites à l’automne 2013 :

« Au second semestre 2013, le gouvernement Ayrault attaque à nouveau avec le passage aux 43 ans de cotisations. Une semaine avant l’ouverture du débat, celui qui avait été notre candidat à la présidentielle a taclé à la télévision nos députés en prétendant qu’ils votent n’importe comment et que chacun d’eux, au fond, ne représente que lui-même ! Hollande, Ayrault et Touraine ont eu toutes les raisons de se féliciter de cette sortie opportune (pour eux). »

Encore une falsification stalinienne de bas étage. Mélenchon avait à juste titre déploré que les députés et sénateurs du FdG ne soient en rien mandatés pour leurs votes par le FdG ni même par leur parti. C’est un point de vue. Il peut être contesté. Mais il est malhonnête de faire dire à Mélenchon que nos députés « votent n’importe comment ». Il est en outre parfaitement stupide de penser que l’expression de cette divergence sur l’autonomie de vote de nos groupes parlementaires ait pu nuire au débat qui était joué d’avance, dès lors que les élus de la majorité n’entraient pas massivement en dissidence sur ce texte. Et Nanard d’ajouter :

« Des millions de nos concitoyens ont pu constater que le Front de Gauche préférait polémiquer sur les alliances de premier tour aux municipales 2014 plutôt que de mener une large bataille contre les 43 ans de cotisation. Encore une fois, nos parlementaires ont fait un magnifique travail. Encore une fois, nous les avons laissé combattre seuls. Cet épisode pèsera très lourd dans notre crédibilité vis-à-vis des travailleurs. Quarante-trois ans de cotisation, il n’y a pas besoin d’expliquer : chacun comprend immédiatement. Nous avons préféré polémiquer sur des questions politiciennes plutôt que de mobiliser l’opinion en appuyant nos députés et sénateurs. »

Bernard Adrian ment encore en prétendant que nous aurions laissé les parlementaires du FdG combattre seuls. Mélenchon s’est battu avec le reste du FdG, aux côtés des syndicats, notamment en manifestant contre cette nouvelle contre-réforme des retraites. S’il faut trouver une raison à l’insuffisance de la mobilisation syndicale contre ce recul social, cherchons surtout du côté de la stupeur et du découragement : le puissant mouvement pour les retraites de 2010 (avec lequel nous avons inauguré ce blog) n’avait déjà pas réussi à enrayer la destruction de nos conquis sociaux, et l’élection de François Hollande, malgré l’absence singulière de mesure sociale dans son programme électoral, constituait en quelque sorte la revanche de ce mouvement ignoré par Sarkozy ; voir Hollande faire pire que Sarkozy un an après son élection avait de quoi démoraliser le corps social. Les querelles au sein du FdG à propos de la stratégie à adopter lors des municipales n’ont sans doute pas aidé à créer une dynamique unitaire, il est vrai, mais il est ridicule d’en imputer la responsabilité au seul PG. Ce n’est pas le PG qui a programmé un vote des militants sur les alliances de 1er tour si tard dans l’année, en plein mouvement social, et ce n’est pas le PG qui a choisi à ce moment-là si particulier de faire alliance dans certaines villes (dont la capitale) avec le parti qui était justement en train de saborder les retraites. On peut même penser que chaque décision antisociale et de droite de Hollande (TSCG, ANI, retraites, pacte de « responsabilité ») aurait dû pousser l’ensemble du FdG à former immédiatement une vraie opposition de gauche. Au lieu de quoi certains communistes s’obstinaient encore à parler de « changement de cap » et assimilaient le camarade Mélenchon à l’extrême-droite parce qu’il avait osé brandir un balai, lequel n’est pas, comme l’a expliqué Alexis Corbière, un symbole d’extrême-droite, contrairement à ce que laisse entendre Bernard Adrian, ici fidèle perroquet du storytelling solférinien.

Tous ces mensonges de Bernard Adrian visent en fait un ennemi : l’écosocialisme. Tout y passe, sans souci de cohérence, dans son texte inepte et sur sa page Facebook : l’écosocialisme serait réactionnaire, petit-bourgeois, trotskyste, gauchiste, ou n’aurait rien de différent du « socialisme » du PS ; l’écosocialisme serait aussi populiste, d’extrême-droite, antisocial, mystique, préférant les vers de terre aux humains et la bougie au nucléaire. Enfin bref, l’écosocialisme, c’est le mal absolu. J’en viens à me demander s’il ne donne pas aussi mauvaise haleine.

Feu donc sur les écosocialistes et sur le plus connu d’entre eux, Mélenchon, et sur son abominable parti qui a commis « le coup de force que constitue le vote par surprise et à 48% de la motion écosocialiste par le PGE ». Admirons la rhétorique stalinienne digne d’un autre âge. Nanard y développe la notion intéressante de « vote par surprise ». Les délégués du congrès du PGE se réunissent à Madrid, discutent, et votent un amendement écosocialiste : c’est un vote « par surprise ». Les mêmes réélisent, malgré cette fois l’opposition jusqu’au-boutiste du PG, le communiste Pierre Laurent à la tête du PGE : c’est un vote régulier. Un vote est donc un vote s’il satisfait les staliniens comme Nanard. Sinon, c’est un vote « par surprise ». Et Nanard prend soin de préciser qu’il a été obtenu à 48%, des fois que ses lecteurs se diraient que ça fait pas 50% et qu’il y a un truc louche là-dessous (ben oui, avec un vote « par surprise », on est méfiant). Sauf que ces 48% de « oui » constituent bien une majorité face aux 43% de « non ». Des fois, avec la démocratie, ça passe ric-rac, mais c’est comme ça, et une majorité relative reste une majorité. Nombre d’élus communistes ne s’en plaignent d’ailleurs pas, qui furent élus lors de triangulaires avec moins de 50% des voix.

Pas avare de calomnie, Bernard Adrian prétend aussi que des « composantes du FdG » (lire : les méchants écosocialistes) auraient encouragé l’abstention aux municipales. La vérité, c’est qu’ils ont appelé partout à constituer des listes autonomes du FdG au 1er tour et qu’ils ont fait campagne pour toutes les têtes de liste communistes. Ils n’ont pas donné de consigne de vote là où il n’y avait pas de liste FdG au 1er tour, et on peut comprendre que des électeurs aient préféré s’abstenir plutôt que de voter pour la droite, ou pour le PS qui mène une politique de droite. Au 2ème tour, c’est le plus souvent le PS qui a refusé toute idée de fusion technique, au risque de favoriser l’abstention des électeurs du FdG et de faire gagner la droite. Bref, Nanard ment comme un arracheur de dents lorsqu’il a le culot d’affirmer que :

« cette abstention à gauche n’est pas une surprise. Nous, communistes, avons contribué à en faire baisser le niveau. D’autres composantes du FdG l’ont encouragée plus ou moins ouvertement ».

Il n’est d’ailleurs pas démontré que le ralliement des communistes aux listes gouvernementales austéritaires ait contribué en quoi que ce soit à faire baisser l’abstention, notamment lorsque les électeurs de gauche n’avaient plus au 2ème tour (ou parfois dès le 1er tour ) la possibilité de voter pour une liste FdG autonome. Enfin, on peut se demander si Bernard Adrian a vraiment fait baisser l’abstention aux européennes en dénigrant fielleusement Gabriel Amard qui conduisait la liste du FdG pour laquelle Nanard était censé faire campagne.

Selon Bernard Adrian, l’écosocialisme serait un socialisme « très peu social dans le sens où il combat peu pour la promotion politique et économique des travailleurs ». Mais c’est bien sûr tout le contraire, ne serait-ce que parce que l’écosocialisme, non seulement défend tous les conquis sociaux, mais promeut tout particulièrement les coopératives ouvrières et l’économie sociale et solidaire. Il se gausse aussi de la motion écosocialiste du PGE qui proclame : “nous devons parvenir à un compromis nouveau et original entre les classes de travail et les préoccupations pour la planète” et fait mine de croire (ou peut-être le croit-il vraiment, ce qui est encore plus inquiétant) que la planète ainsi évoquée serait pour les écosocialistes une « entité supérieure ». Quand on connaît le côté irréductiblement laïcard du PG (d’ailleurs décrié par certains camarades d’Ensemble), cette idée saugrenue paraît d’un ridicule achevé. On passe un compromis avec la planète comme on passe un compromis avec notre propre corps, par exemple en évitant d’ingérer tel champignon vénéneux quand bien même on l’aurait trouvé appétissant (cela ne signifie pas qu’on se met à négocier avec le champignon comme s’il était doué de raison !). Le compromis avec la planète (ou avec la nature, « corps inorganique de l’homme », pour reprendre l’expression de Marx), ce n’est rien d’autre que la prise en compte des conditions de la survie de l’humanité, et donc la rupture avec le productivisme aveugle du capitalisme (mais aussi de l’ancien modèle soviétique) qui détruit notre écosystème.

Avec une mauvaise foi à faire pâlir de jalousie le plus roué des Jésuites, Bernard Adrian assimile la « frugalité » ou la « simplicité volontaire » évoquées par les anti-productivistes à l’appauvrissement dont souffre « la grande majorité des travailleurs ». En réalité, la critique de la surconsommation ne consiste évidemment pas à demander aux pauvres de se restreindre encore davantage. L’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs est même un moyen de leur permettre de se procurer des denrées issues de circuits courts, produites dans des conditions sociales et écologiques satisfaisantes, alors qu’elles sont bien souvent aujourd’hui accessibles uniquement aux classes aisées.

Pour calomnier l’écosocialisme, Bernard Adrian n’hésite pas non plus à déformer le scenario Negawatt, en faisant croire qu’il s’agit ni plus ni moins que de remplacer les centrales nucléaires par des hydroliennes (la réalité est évidemment légèrement plus complexe), ou de « diviser par deux la consommation de viande et de lait en France ». On voit d’ici le tableau : à cause de ces salauds d’écosocialistes, les prolétaires devraient se priver de viande et de lait ! Sauf que Bernard Adrian se rend ici coupable d’une de ces falsifications grossières dont il a le secret. La lecture non tronquée du paragraphe du scénario Negawatt  sur ce sujet montre en effet à quel point Nanard se fout de la gueule du monde :

« L’analyse s’appuie ici sur le scénario Afterres 2050 qui applique la même démarche de sobriété et d’efficacité à toutes les étapes de la chaîne agricole : maîtrise des besoins, réduction des pertes et des gaspillages, recyclage des déchets organiques, etc. Ce scénario est notamment centré sur une évolution de l’alimentation visant un meilleur équilibre nutritionnel et une réduction des surconsommations actuelles de glucides (sucres), de lipides (graisses) et de protéines animales. Le régime alimentaire de 2050 comprend ainsi environ moitié moins de viande qu’aujourd’hui, et aussi moins de lait. Il contient en revanche une part accrue de fruits, de légumes et de céréales.

Ce rééquilibrage a un effet bénéfique aussi sur l’énergie et les surfaces disponibles : l’élevage consomme bien plus de surface et d’énergie que les productions végétales, et nous avons atteint un niveau de consommation de viande qui n’est pas soutenable à l’échelle de la planète. »

Ainsi, il ne s’agit pas d’affamer le populo en le privant de son steak et de son fromage favoris, mais de réduire la surconsommation de lipides, de glucides et de protéines animales (causes, rappelons-le, d’obésité, de maladies cardiovasculaires et de cancers) pour rééquilibrer l’alimentation, avec un effet bénéfique sur la santé mais aussi sur la consommation d’énergie. Mais Nanard, quand on le lui explique au détour d’un commentaire sur Facebook, il répond juste qu’il veut pas que ces salauds d’écosocialistes lui disent quoi bouffer. Derrière la posture communiste du stalinien pur et dur, l’individualisme petit-bourgeois qui ne supporte pas que la collectivité lui impose quoi que ce soit. Le niveau actuel de consommation de viande n’est pas soutenable à l’échelle de la planète ? Nanard s’en fout. Il veut sa bidoche et crever de son mauvais cholestérol tandis que les gueux des pays du sud s’entretuent pour un grain de riz et renoncent à élever leurs poulets pas compétitifs par rapport aux poulets européens élevés en batterie (en attendant les poulets lavés au chlore made in USA).

« Bref, l’écosocialisme n’a évidemment pas grand chose à voir avec le PCF, ni avec le Front-de-Gauche, ni avec le programme “L’Humain d’abord” » assène encore notre Nanard nucléaire, oubliant que ce programme comporte tout un chapitre sur la planification écologique, et que le chapitre intitulé « produire autrement » promet « un plan de transition écologique de l’agriculture en vue de faire de l’agriculture française un modèle d’agriculture de qualité, sans OGM, largement autonome en ressources non renouvelables, relocalisée, participant à la santé publique des consommateurs et contibuant à la lutte contre le réchauffement climatique ». Autant dire que le programme “L’Humain d’abord” a beaucoup à voir avec le scénario Afterres 2050 et avec l’écosocialisme tant décrié par Bernard Adrian. Bref, ce qui n’a pas grand chose à voir avec le PCF, le FdG et son programme, c’est plutôt le productivisme individualiste de Nanard.

Peut-être conscient au fond de lui de la faiblesse de son argumentaire anti-écosocialiste, Bernard Adrian entretient son prurit anti-mélenchonien en faisant référence à une actualité brûlante : l’adoption de la CSG et d’une loi “sur la prévention des licenciements”… par le gouvernement Rocard (oui, c’était il y a un quart de siècle). Le jeune sénateur Mélenchon aurait alors manqué de pugnacité contre ces reculs sociaux, contrairement aux glorieux parlementaires communistes. Et donc ? Donc Mélenchon a bien tort de s’opposer aujourd’hui au PS et l’écosocialisme est réactionnaire. Comment ? Vous ne voyez pas le lien ? Ben disons que Nanard, c’est pas vraiment Descartes. Il a oublié qu’avant « ergo sum« , il y a « cogito« . Alors forcément, il y a des trous dans son raisonnement (si on peut appeler ça comme ça).

Après une séquence nostalgie sur le PCF à l’époque de l’URSS, Bernard Adrian revient enfin à son obsession favorite :

« Les écosocialistes et les sociaux-démocrates ont en commun de diluer la lutte des classes dans les questions environnementales pour les premiers, dans les questions sociétales pour les seconds. Ne semons pas d’illusions en laissant croire que les premiers seraient décidément d’une autre “nature politique” que les seconds. Il est possible que l’écosocialisme ne soit en fait qu’un canot de sauvetage de la social-démocratie. »

Aussi lucide que Staline lorsqu’il décapita son armée à la veille de la seconde guerre mondiale, Nanard se fourre encore la sainte moustache du petit père des peuples dans l’oeil : non, la différence n’est pas « très minime » entre sociaux-démocrates et écosocialistes ; les solfériniens (qui ne sont même plus sociaux-démocrates, en réalité) n’ont plus rien à diluer dans le sociétal puisqu’ils ont totalement abandonné la lutte des classes (« je n’y ai jamais cru » avouait Cahuzac avant sa chute), le sociétal étant lui-même bien léger si l’on considère la capitulation en rase campagne du gouvernement Valls sur la PMA ; quant aux écosocialistes, ils ne diluent en rien la lutte des classes dans les questions environnementales puisqu’ils font du combat écologiste un combat contre le capitalisme prédateur et de l’émancipation des travailleurs un outil de la planification écologique.

Le PCF a bien souvent passé des alliances de circonstance avec le PS, ce qui n’empêchait pas les antagonismes. Avec le PG, il a créé le Front de Gauche : ce n’est pas tout à fait de même nature, et malgré les difficultés rencontrées à l’occasion des municipales 2014, les militants des deux organisations, des autres composantes ainsi que les non-encartés du FdG sont des camarades unis par un même but : la conquête du pouvoir pour mettre en oeuvre la révolution citoyenne et le programme « l’humain d’abord ». Cela ne gomme pas les divergences, et c’est bien le droit de Bernard Adrian de défendre ce qu’il croit être les intérêts de l’appareil communiste. Mais en usant de mensonges, d’amalgames et de calomnies pour nuire à des camarades (et ce même pendant une campagne unitaire), il ne fait qu’attiser la discorde, pousser à la désunion, semer la zizanie. Pourquoi s’en alarmer ? Après tout, ce pitre d’un autre âge ne représente que lui-même, et certainement pas les communistes dans leur ensemble. Pourtant, André Chassaigne, président du groupe FdG à l’Assemblée nationale, ne rate pas une occasion de critiquer publiquement les initiatives de Mélenchon et de contester l’idée d’opposition de gauche portée par le PG. D’autres responsables du PCF ont publié également des tribunes allant dans le même sens, et il est à craindre que la décomposition révélée par les élections européennes ne touche également le FdG, déjà affaibli depuis plusieurs mois par des forces centrifuges (l’hystérie anticommuniste des uns n’étant il est vrai pas en reste face aux poussées de fièvre antimélenchonienne des autres). A ce titre le discours grotesque et malhonnête du plus con des staliniens pronucléaires de France est un symptôme inquiétant d’un mal réel. Plus que jamais, il nous faut faire de la politique autrement : communistes, écosocialistes ou simplement militants de gauche, nous devons faire vivre malgré les divergences inévitables et les logiques d’appareil la camaraderie et la loyauté que se doivent des compagnons de résistance et de lutte.

Lettre ouverte à Stéphane Guillon

Monsieur Guillon,

Ayant banni de chez moi la télévision il y a déjà pas mal d’années, je n’ai pas eu l’occasion de suivre votre carrière en détails. Je me souviens avoir vu à la fin des années 2000 sur internet des extraits de certaines de vos prestations télévisées durant lesquelles vous faisiez preuve d’un humour plutôt vachard (et un peu phallocrate, il me semble) contre des personnalités du monde du spectacle qui m’étaient souvent inconnues mais dont je soupçonnais que, du fait même de leur insignifiance sur les plans esthétique, artistique ou idéologique, elles ne méritaient peut-être pas tant de hargne. Puis je vous ai entendu quelques fois sur France Inter, et vos chroniques qui devenaient de plus en plus politiques et incisives, égayèrent mes matinées en ces tristes temps sarkozystes… Jusqu’à ce que Jean-Luc Hees et Philippe Val vous jetassent dehors, ainsi que votre collègue Didier Porte, pour complaire à Nicolas Sarkozy. Je me souviens que lors de cette très politique éviction vous reçûtes d’ailleurs le soutien appuyé d’un certain Jean-Luc Mélenchon.

Oubliant mes premières préventions à votre encontre, j’allai ensuite assister à l’un de vos spectacles et passai un bon moment.

C’est donc avec étonnement et déception que je découvre l’article que vous avez publié dans l’ex-Libération le 6 décembre 2013, sous le titre : « Mélenchon… La grande illusion ! » Bien sûr, en tant que partisan de Gauche, je ne suis pas le meilleur client qui soit pour les attaques contre le co-président de mon parti. Mais je suis plutôt adepte de la satire et plus familier de la devise « ni dieu ni maître » que du culte de la personnalité. Autrement dit, partager les idées de Mélenchon ne m’interdit pas de goûter éventuellement la critique ou la moquerie contre lui. Et j’aurais pu rire de bon coeur à vos saillies si vous aviez visé juste. Au contraire, votre article m’a déçu par son évidente malhonnêteté (par égard pour vous, j’écarte l’hypothèse de la simple bêtise). Voyons les faits.

Vous reprochez d’abord à Jean-Luc Mélenchon « d’avoir bidouillé son intervention au journal télévisé » du 1er décembre 2013. En effet, selon vous :

“Alors qu’il nous avait promis « la foule des grands jours » pour sa marche en faveur d’une révolution fiscale, le chef du Front de gauche se trouvait quasiment seul, avenue des Gobelins, quelques minutes avant son direct sur TF1. Branle-bas de combat, panique à bord, il a fallu trouver à la hâte une vingtaine de militants afin que le vieux leader paraisse entouré. Pour que l’illusion soit parfaite, TF1, complice de cette mascarade, avait filmé Jean-Luc en plan serré et Claire Chazal, toujours bienveillante, déclarait : « On aperçoit derrière vous des drapeaux et des gens qui se massent. » La grande illusion. (…)

Oui, mais manque de bol, un journaliste d’Euronews habitant dans l’immeuble d’en face immortalisa la scène en la photographiant : devant la caméra, un Jean-Luc Mélenchon, seul, perdu au milieu de l’avenue des Gobelins, avec en arrière plan, tel un décor de carton-pâte, un dernier carré de supporteurs fidèles… cliché dévastateur !”

A partir de là, vous soutenez que Mélenchon a voulu « sauver à tout prix les apparences, déguiser la vérité » pour masquer l’échec (selon vous) de la manifestation à laquelle il avait appelé ce jour-là. Le problème, c’est que le jour où vous publiâtes votre article, il était déjà notoire que la fameuse photographie sur laquelle vous appuyez votre théorie avait été prise avant la manif, avant donc que les manifestants n’affluassent. Mélenchon était « seul » (hormis le petit groupe de militants massés derrière lui) tout simplement parce qu’il venait de déjeuner et que la manif n’était pas commencée !  Oui, JLM ne va pas casser la croûte avec des milliers de manifestants (« quel snob ! » auriez-vous pu dire, et ça m’aurait fait marrer) ; il paraît même qu’il lui arrive aussi de dormir ou de faire sa toilette sans être entouré d’une foule compacte, et je vous imagine déjà clamant devant une porte de WC, tel le pitre Cahuzac que vous semblez chercher à égaler : « vous êtes un homme seul, Monsieur Mélenchon ! » C’est malheureux, tout de même : j’en suis réduit à faire moi-même les vannes qui manquent à votre texte.

Mélenchon seul
Mélenchon seul et sans bidouille avant la manif

Mais reprenons. Ne vous en déplaise, JLM ne pouvait pas « bidouiller » avec la complicité de TF1 pour masquer le prétendu échec d’une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu. C’est d’ailleurs le PG et Mélenchon, et non un reporter de balcon, qui ont publié en premier sur Twitter une photo qui, contrairement au cadrage de TF1, ne laisse pas l’ombre d’un doute : on y voit clairement que le petit groupe de militants qui est derrière JLM n’est pas le gros de la manifestation mais bien un simple avant-poste qui ne remplit évidemment pas l’avenue. Ces militants n’ont donc pas été réunis « à la hâte » pour parfaire une « illusion » mais sont juste venus faire nombre derrière l’interviewé, comme Mélenchon s’en expliquait sur son blog trois jours avant que vous ne publiassiez votre article. Ou bien vous l’ignoriez, et c’est fâcheux (renseignez-vous un peu avant d’écrire n’importe quoi, même dans un torchon comme l’ex-Libé), ou bien vous le saviez, et c’est malhonnête. On peut déplorer (je le déplore) que le spectacle médiatique impose des mises en scène, mais à moins d’être complètement demeuré, vous ne pouvez attendre d’un responsable politique aussi aguerri que Mélenchon qu’il se laisse interviewer avec deux clodos devant une pissottière graffitée pour donner envie au télé-spectateur de rejoindre la manif qui se prépare. Le spectacle télévisuel exige du décor et du pittoresque. Sinon, les chaînes de télé n’iraient pas se faire chier par exemple à envoyer un journaleux devant la Maison Blanche pour commenter des élections américaines qui peuvent parfaitement être analysées en studio depuis Paris. Ou bien on refuse toute interview télévisée (c’était la position très cohérente de penseurs comme Bourdieu ou Debord, mais c’est impossible à tenir pour un mouvement comme le Front de Gauche qui aspire à conquérir le pouvoir par les urnes), ou bien on en accepte les contraintes les moins compromettantes, et dès lors, autant choisir la couleur du décor (rouge et verte en ce qui nous concerne, et avec de l’humain d’abord). Je vous conseille à ce sujet la lecture d’un article d’Henri Maler et François Neveux (sur Acrimed), qui réussit ce que vous n’avez pas su faire dans le vôtre : être à la fois critique, intelligent, honnête et même parfois drôle. Si vous êtes paresseux, j’en retiendrai pour vous ces extraits édifiants :

“Les conditions de fabrication, souvent lamentables, d’un journal de télévision imposent fréquemment de composer sciemment des images, ne serait-ce que quand il est demandé à un témoin d’agir devant la caméra « comme il le fait d’habitude ». Ceux qui s’indignent de cette mise en image – qui aurait pu connaître le même destin que les autres, c’est-à-dire passer inaperçue – ne peuvent pas ignorer, du moins l’espère-t-on, que presque tout ce qu’ils voient dans les émissions d’information a aussi fait l’objet d’une construction, plus ou moins volontaire ou habile qui vise à esthétiser ou recréer la réalité. Faute de moyens, la nécessité de produire des images au jour le jour, parfois en direct, impose aux journalistes, qui font fréquemment de nécessité vertu, de forcer les faits à se produire sous leurs yeux, sans pouvoir attendre qu’ils se produisent par eux-mêmes. Pour ne rien dire du fait que tout acteur ou témoin, en présence d’une caméra, cesse d’être lui-même et modifie son comportement pour se présenter sous tel ou tel jour… (…)

Dure leçon de chose. Acrimed n’a cessé de mettre en garde les contestataires (sans leur prescrire la « bonne solution ») contre les risques de la personnalisation et de la médiatisation à tous prix. Que les collectifs doivent être incarnés par des porte-paroles va de soi. Mais pas au point de laisser les médias construire des personnages médiatiques qui échappent aux collectifs : il en fut ainsi avec Georges Marchais ou plus récemment avec José Bové (le « gaulois destructeur de Mac Do ») ou Olivier Besancenot (le « facteur de Neuilly qui roule à bicyclette »). Que des contestataires veillent sur les conditions de leur médiatisation, rien de plus normal. Mais quand le souci d’obtenir de belles images militantes fait fi de toute réserve, c’est la crédibilité de la critique de la construction médiatique de l’information qui en pâtit.”

Pour ma part, je souhaite que le Front de Gauche et son principal porte-parole méditent ces lignes. Mais je sais aussi à quel point il est nécessaire pour nous de contrer sans cesse l’image de nous que donne à voir le système médiatique (cette image qu’hélas vous reprenez à votre compte). Mon camarade de l’OPIAM a d’ailleurs bien montré à quel point les médiacrates et les solfériniens s’efforcent (tout comme les antisémites soraliens ou les lepénistes patentés) d’exploiter à l’infini les images les plus repoussantes possibles d’un Mélenchon qui leur fait horreur. Car le storytelling à succès de la dédiabolisation de Marine Lepen va de pair avec la diabolisation, y compris visuelle, de Mélenchon et du Front de Gauche. Vous y contribuez vous-même, hélas, monsieur Guillon, par votre article malhonnête et l’écume qu’il suscite. Par exemple, sur Twitter, vous répondez aux militants du Front de Gauche qui n’ont pas apprécié votre malhonnêteté qu’ils ont « autant d’humour que ceux du FN », et un dénommé Jean-Daniel Flaysakier (comique troupier qui se présente comme « journaliste professionnel et médecin aussi » — ne lui manquait plus que le titre de ministre du budget !) de surenchérir en vous répondant « plus que certains ! pas loin de la majorité » puis « c’est plus facile de desaliniser que de déstaliniser ». Cela doit être de l’humour de droite, je suppose.

Le procédé nous est désormais familier : « Mélenchon = Staline, Front de Gauche = FN, pasque les esstrêmes se rejoignent, ma bonne dame ! Tous des populiss ! » Encore échappe-t-on pour cette fois à Hitler, Pol-Pot ou la Corée du Nord. Mais vous vous laissez tout de même aller à comparer JLM à « Dieudonné, cet ancien humoriste, aujourd’hui révisionniste, abonné désormais aux jeux de mots nauséabonds » et à évoquer les « anciens camarades » qui parlent « de vocabulaire des années 30, de relents antisémites », recopiant ainsi les lamentables calomnies solfériniennes, et vous gardant bien de mentionner plutôt d’autres « anciens camarades » qui ont, eux, tels Julien Dray, l’honnêteté de reconnaître que « traiter Mélenchon d’antisémite, c’est imbécile et ça tue le débat nécessaire« . Je renvoie encore une fois à la lecture de l’OPIAM pour une recension plus approfondie des crachats et vomis dont vos employeurs, monsieur Guillon, nous couvrent habituellement. Les chaînes Canal + et iTélé n’ont de leur côté pas hésité à diffuser des images bidonnées d’une autre manifestation plus clairsemée datant de la veille (sans que vous vous émussiez d’ailleurs de cette « illusion »-là) pour accréditer le mensonge solférinien d’un échec de la manif du 1er décembre. Je vous l’accorde : c’est sans doute le signe du succès mitigé de cette marche, car si cette manif avait réuni des centaines de milliers de personnes, les chaînes de télé auraient plutôt ressorti des images de la Wehrmacht défilant sur les Champs-Elysées en 40 ou des chars soviétiques à Prague en 68. Décidément, contrairement à ce que vous affirmez, il n’y a pas grand mal à agiter quelques drapeaux derrière Méluche interviewé par Claire Chazal et à ne pas perdre du temps à la détromper lorsqu’elle croit que c’est la manif qu’elle aperçoit au fond (après tout, depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu une manif de près ? Faut comprendre, elle n’est que femme-tronc, pas reporter de balcon).

Mais parlons encore un peu « bidouille », puisque vous êtes amateur. Le reporter de balcon qui a « révélé » que Mélenchon était « seul » (avant que des milliers de personnes ne remplissent la rue) travaillait selon vous pour Euronews. Pas de bol, c’est faux. Stefan de Vries (peut-être passé de son balcon à son salon) a même pris la peine de vous signaler lui-même votre erreur dans les commentaires de votre article en ligne. Ce n’est pas la plus grosse de vos erreurs, mais reconnaissez que ça la fout un peu mal, pour un mec qui prétend dénoncer une bidouille. Plus grave : vous laissez entendre que la scène filmée par TF1 « complice » de Mélenchon vise à masquer le fait que celui-ci est « quasiment seul » alors qu’il avait « promis la foule des grands jours ». Tout d’abord, Méluche n’est pas un monsieur météo de la mobilisation, et il n’a pas le pouvoir de faire pleuvoir les foules ni même de les prédire. Il n’avait rien « promis », malgré les relances stupides des journalistes qui lui demandaient des chiffres, mais avait espéré (c’est bien légitime) une forte mobilisation, reconnaissant tout de même la veille sur Canal + (la chaîne des truqueurs) qu’il avait un « petit trac ». Ensuite, la photo du reporter de balcon, qui n’a d’abord que très peu été « retweetée » lorsque son auteur l’a publiée sur Twitter, n’a commencé à faire le buzz que lorsqu’elle a été reprise par l’extrême-droite et les complotistes qui sévissent sur internet (voir encore les explications de JLM sur son blog). C’est donc la propagande fasciste de caniveau que vous relayez à votre tour ! Car quoi que vous pensiez de la mise en scène de TF1, l’avenue vide au moment de l’interview a bel et bien été remplie après celle-ci par une foule nombreuse. En comparant JLM à « Sarkozy convoquant des figurants habillés en ouvrier lors de la visite d’un chantier », vous accréditez, comme les fachos et les conspirationnistes, l’idée qu’il n’y aurait pas eu de manifestants du tout, à part 20 « figurants ». Or, non seulement ceux qu’on voit derrière JLM lors de l’interview sont de vrais manifestants du PG, et non des figurants, mais ils ont bel et bien été ensuite des milliers dans la rue à former « la foule des grands jours », si ce n’est la foule des très grands jours.

Nous en venons à la question du chiffrage. Combien étaient-ils finalement, ces manifestants ? Vous avez une idée très précise, et indubitablement erronée, sur la question :

« Comment un homme qui, il y a deux ans, rassemblait 120 000 personnes, peine-t-il aujourd’hui à en réunir 7 000 ? »

manif du 1er décembre
7000 manifestants ? Soyons sérieux !

Il aurait pu vous venir à l’esprit qu’en pleine démoralisation due à la politique austéritaire de Hollande, après l’épisode difficile pour le Front de Gauche des divisions parisiennes orchestrées de main de maître par les Solfériniens, la mobilisation de ce froid dimanche de décembre, sans être aussi spectaculaire bien sûr que celle de la campagne présidentielle d’un printemps 2012 encore plein d’espoirs, était tout de même une sacrée putain de prouesse. Notons que vous admettez les chiffres de 120000 donnés par JLM « il y a deux ans », mais que vous ne reprenez pas les 100000 annoncés cette fois-ci. Mais pourquoi croire le Méluche de mars 2012 et pas celui de décembre 2013 ? Vous préférez prendre pour argent comptant le nombre ridicule et impossible de 7000 annoncé par Valls alors que la préfecture avait déclaré qu’elle ne donnerait pas de chiffres. Pourquoi ? Comme le relate Acrimed, le nombre de 100000 peut être contesté (puisqu’on sait d’avance, depuis la dernière marche pour la VIe République, que Valls annoncera n’importe quoi, il est tentant de charger la mule dans l’autre sens) mais les observateurs les plus sérieux ont tous parlé de dizaines de milliers de manifestants, c’est-à-dire davantage que les Benêts Rouges de Bretagne la veille. A ce titre, un des objectifs de cette manif a bien été rempli. En professionnel de la comédie, vous goûterez peut-être, monsieur Guillon, ce commentaire de François Delapierre qui m’a fait bien rire (dans A Gauche n°1371) :

“J’invite ceux qui chipotent sur les 100000 marcheurs du 1er décembre à organiser une manifestation en faveur de la politique fiscale du gouvernement. Qu’ils mettent sur leur banderole les slogans de Hollande : « le travail coûte trop cher », « 20 milliards pour le patronat, ça créera des emplois », « une seule solution, la compétitivité » ou un slogan plus direct, « cajolons les actionnaires, pas les salaires. » Nous comparerons ensuite les cortèges.”

Avouez que c’est tout de même plus drôle et plus mordant que la propagande solférienne que vous nous infligez dans l’ex-Libé, non ? Il faut dire que cette propagande, peu réputée pour ses effets comiques volontaires, vous la recopiez décidément avec un zèle de bon bourrin bien dressé et sans la moindre distance ironique. Vous dressez ainsi une liste entièrement falsifiée de « provocations » de Mélenchon :

  • « Cuba n’est pas une dictature« , aurait-il dit. Oui, mais vous tronquez ses propos, oubliant de mentionner que dans la même interview sur France Inter le 5 janvier 2011 (voir l’extrait vidéo sur Arrêt sur images), il avait aussi affirmé : « ce n’est pas une démocratie comme nous l’entendons« , avant de préciser que s’il défendait l’expérience socialiste cubaine dans le contexte latino-américain, il n’était évidemment pas question de prôner un tel modèle pour la France. C’est un point de vue contestable, si vous voulez, mais bien plus nuancé que vous ne le laissez paraître, tout occupé que vous êtes à faire endosser à Mélenchon le costume de dictateur stalinien que veulent lui tailler la droite décomplexée (UMP, UDI…) et la droite complexée (PS).
  • « Pierre Moscovici ne pense pas français mais finance internationale » est une citation elle aussi tronquée et falsifiée, celle utilisée par les médiacrates (Quatremer, Aphatie…) et les solfériniens (Désir, Attali…) pour porter une stupide autant qu’ignoble accusation d’antisémitisme contre JLM. En tant que commentateur de l’actualité, et puisque vous avez fait l’effort de recenser les phrases de Mélenchon ayant suscité des polémiques ces derniers mois, vous ne pouvez ignorer que cette citation est fausse, comme l’a révélé aussitôt Michel Soudais dans l’hebdomadaire Politis le 24 mars 2013. Ce qu’a réellement dit JLM à propos de Moscovici (qui venait d’accepter que la troïka raquette la pauvre population chypriote), c’est : « Donc il se met dans leurs mains. Donc c’est un comportement irresponsable. Ou plus exactement c’est un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. » Comme l’explique Michel Soudais, « ce que reproche Mélenchon à Pierre Moscovici ce sont bien ses actes politiques, dans le cadre de ses fonctions. Pas autre chose. Et si le PS entend autre chose, c’est évidemment pour des raisons inavouables. »
  • « Le Petit Journal est la vermine du FN » semble être pour vous une phrase infâmante. N’ayant jamais vu cette émission, je veux bien cette fois me fier à votre jugement et convenir qu’en disant cela, JLM ait pu être vraiment trop trop méchant avec de braves journalistes consciencieux. Mais il m’est arrivé de lire des choses pas jolies jolies sur les turpitudes du Petit Journal. J’aurais donc tendance à faire plutôt confiance à mon camarade Antoine Léaument lorsqu’il démonte minutieusement la façon dont cette émission participe à la diabolisation médiatique de Mélenchon, pendant de la dédiabolisation de Marine Le Pen.
  • « Les Normands sont des alcooliques et des Français arriérés« , voilà encore une phrase provocatrice, selon vous. Je note en passant que vous avez les mêmes indignations que le site d’extrême-droite Riposte Laïque. Là encore, vous sortez avec malveillance une phrase de son contexte et la déformez. C’est en effet lors d’un entretien de février 2013 avec une radio marocaine au sujet de son enfance à Tanger que JLM a raconté qu’il avait été « horrifié », enfant venant d’une grande ville multiculturelle d’Afrique du Nord, de découvrir en arrivant en Normandie une population «d’alcooliques et d’arriérés». «La France des campagnes était extraordinairement arriérée par rapport au Maroc des villes», précisait-il. JLM parlait donc du déracinement d’un jeune pied-noir urbain transplanté brutalement dans la France rurale du début des années 60. Quel choc pour un gosse de 11 ans venant d’un pays musulman de découvrir les ravages massifs de l’alcool ! Il faut vraiment être con ou malhonnête (en ce qui vous concerne, je le répète, je penche pour la seconde hypothèse) pour voir dans ce témoignage du mépris pour les Français d’aujourd’hui et pour nier que l’alcoolisme ait pu être un sacré problème dans la France des années 60.
  • “Le vieux cabot de la politique, dites-vous, ne supporte pas la relève. Ainsi les Bretons qui lui ont volé sa révolution sont «des esclaves manifestant pour les droits de leur maître».”  Encore une falsification grossière, non pas du discours de JLM, cette fois, mais de la situation politique. Non, le mouvement des Benêts Rouges ne représente pas « les Bretons ». Il y a aussi des salariés bretons qui ne défilent pas derrière leurs patrons mais plutôt contre eux. Il y a aussi des Bretons qui ne défendent pas l’agriculture productiviste polluante, qui ne suivent pas le Medef, le FN, les Identitaires et les Régionalistes. Et non, monsieur Guillon, les Bretons qui s’y sont laissés prendre ne représentent pas « la relève » de la révolution citoyenne et écologique que 4 millions d’électeurs ont appelé de leurs voeux en 2012. Si on laisse aux « nigauds » le terrain de la gronde fiscale populaire, il y a au contraire un sérieux risque de contre-révolution, voire de réaction de type fascisant. Métaphoriquement parlant, sommes-nous en 1788 ou en 1940 ? C’est là tout l’enjeu pour qui, comme JLM, a quelque connaissance des moteurs de l’histoire.

Guillon en Porsche
Le pourfendeur de la classe affaire préfère Porsche.

Votre papier, décidément fort peu satirique, mais tout à fait propagandiste, sombre aussi dans le poujadisme de bas-étage en évoquant la marotte de l’extrême-droite : les indemnités de député européen de Mélenchon (« exonérés de CSG et de CRDS », tenez-vous même à préciser, vous qu’on a vu bien moins soucieux d’exactitude par ailleurs). Vous abaissant au niveau du premier trolleur soralien venu, vous faites mine d’avoir été surpris que JLM puisse s’offrir la classe affaire en avion (au point qu’il vous ait fallu aller vérifier sa déclaration de patrimoine) alors qu’il a toujours dit que ses revenus d’élu faisaient de lui un privilégié, nonobstant le fait qu’il reverse une grande partie de ses revenus à son parti (ce que vous oubliez bien sûr de mentionner). Alors qu’on trouve sur le premier moteur de recherche venu des photos de vous au volant de votre Porsche, vous vous indignez que « le porte-parole des oubliés, des laissés pour compte », passé l’âge de 60 ans, opte, puisqu’il en a les moyens, pour un peu de confort lorsqu’il part défendre justement la cause des oubliés et des laissés pour compte à l’autre bout du monde. Peut-être vous siérait-il davantage qu’il allât à la rame nouer contact avec les gauches latino-américaines dont vos amis solfériniens disent tant de mal depuis leur salon après n’en avoir vu que ce que montre la propagande nord-américaine ?

Malgré vos propos sur Twitter contre les militants du Front de Gauche, votre malhonnêteté ne peut s’abriter derrière l’excuse de l’humour, car en paraphrasant laborieuseusement dans votre article les éléments de langage et les mensonges de la rue de Solférino, vous ne vous êtes même pas laissé l’espace de quelques bons mots. Vous pourriez au contraire assumer d’être sorti de votre rôle d’humoriste et de vous être exprimé en tant que citoyen engagé. Ce serait plus honnête. Car vous avez parfaitement le droit d’adhérer au projet austéritaire du gouvernement actuel et du parti qui le soutient, et vous avez parfaitement le droit de combattre politiquement les positions de Jean-Luc Mélenchon. Il ne vous serait d’ailleurs pas interdit non plus d’essayer de le faire avec drôlerie, mais je dois reconnaître que c’est sans doute très difficile. Même François Hollande, réputé pour son humour, ne s’y essaie même plus en public.

N’allez surtout pas croire, monsieur Guillon, que cette lettre ouverte émane d’un des ces militants (il y en a, hélas, même dans mon parti) qui ne supportent pas qu’on déboulonne leur leader maximo. Daniel Schneidermann, dans le même ex-journal que vous, a aussi écrit des choses assez dures sur Mélenchon et la manif du 1er décembre. Je ne partage pas du tout son analyse psychologisante du comportement de Mélenchon sur les plateaux télé, ni de la façon dont s’est retrouvée éclipsée la question de l’injuste augmentation de la TVA (que nous n’avons pas fini de combattre), mais je n’irai pas pour autant lui écrire une lettre ouverte vindicative, car contrairement à vous, il ne verse pas dans la falsification et dans la propagande déguisée. J’ai même envie de conclure en le citant, car un passage de son texte me semble faire mouche et devoir nous inciter, nous militants du Front de Gauche, à réflexion :

“Pendant ce temps, ce dont on ne parle plus, c’est la scandaleuse hausse de la TVA qui va frapper les pauvres, ceux qui ne peuvent pas protester, ne sont même pas venus à la manif de Mélenchon parce qu’ils n’en ont pas l’idée, parce que c’est Paris, parce que c’est loin, parce que même Mélenchon quand il passe à la télé, ce n’est plus pour parler de la TVA, c’est pour répondre à Trapenard et à Aphatie qui lui balancent des fausses images, c’est pour jouer avec eux, jouer à un jeu cruel et incompréhensible, jeu mortel où il a tout à perdre et si peu à gagner, mais jouer avec eux, vivre avec eux, les retrouver matin, midi et soir, de micro en micro, accepter ce destin d’être le repoussoir fétiche du pays enchanté, leur doudou râleur, un peu rugueux, mais qui se laisse tout de même caresser à la fin, et reviendra demain.”

S’il est vrai que Mélenchon gagnerait à passer moins de temps avec les Trapenard et Aphatie, je me dis qu’après vous avoir écrit cette longue lettre, je devrais peut-être passer moins de temps avec vous, Stéphane Guillon. C’est pourquoi j’éviterai sans doute à l’avenir d’aller à vos spectacles ou de lire vos articles. Bon vroum-vroum et la bise à Harlem.

Storytelling antimélenchoniste de trotskystes sourds comme LO

Contrairement au NPA, qui avait rejoint dignement (sur ses propres mots d’ordre) la marche citoyenne du 5 mai 2013 à Bastille, Lutte Ouvrière refuse systématiquement de militer aux côtés du Front de Gauche contre l’austérité et la dictature de la finance, pourtant imposées aux travailleurs (que LO prétend défendre) par la bourgeoisie (que LO prétend combattre). Au nom d’une stratégie présentée comme révolutionnaire (opposée au vilain réformisme), LO a donc choisi de rester en dehors de cet élan populaire de résistance inédit sous un gouvernement solférinien. C’est son droit, et fort heureusement, l’absence des forces militantes de LO n’a pas empêché la manifestation d’être un succès. Mais les attaques récurrentes du groupuscule trotskyste contre le Front de Gauche placent décidément les camarades de LO en position de tireurs dans le dos.

Nathalie Arthaud, la porte-parole de LO, a ainsi déclaré le 19 mai 2013, lors de la fête de son parti, que, une fois au gouvernement, « Jean-Luc Mélenchon serait une marionnette et un pantin comme les autres. Il ne pourrait rien faire face aux Mittal qui détiennent  le pouvoir… » Pourtant, le Front de Gauche avait exigé la nationalisation du site de Florange et Mélenchon n’avait pas eu de mots assez durs contre Mittal, affirmant qu’il n’était pas le bienvenu. Mais Nathalie Arthaud ne l’avait peut-être pas bien entendu. Un problème de surdité ? Il est vrai que pour LO, les mots de Mélenchon ne comptent pas, puisque « le mur de l’argent, la bourgeoisie et le grand patronat, ça ne se combat pas avec des mots ». Belle affirmation constituée de… 19 mots, 0 arme et 0 action concrète. Le 20 mars dernier, Jean-Luc Mélenchon était pourtant venu donner un coup de main aux grévistes de PSA à Aulnay. Il leur avait remis des chèques de soutien et avait pris la défense de Jean-Pierre Mercier, délégué CGT, attaqué par Montebourg pour son appartenance à LO. La camarade Arthaud n’a-t-elle pas discuté avec le camarade Mercier ? Ou bien est-elle vraiment sourde ?

Un autre membre de LO, qui n’est pas avare de « mots » sut Twitter sous le nom de @recriweb, expliquait aussi le 16 avril dernier sur son tumblr [edit : il ne faisait en fait que recopier une prose de LO dont il assure n’être pas lui-même l’auteur] :

« L’écœurement envers la politique de Hollande s’ajoute à la déception laissée par Mitterrand puis par Jospin. Tout cela contribue à la désorientation de la classe ouvrière et à la démoralisation de ses militants. »

Les manifestations de masse initiées par le Front de Gauche sont précisément de nature à enrayer cette « démoralisation », chaque démonstration de force réussie contribuant à remotiver les militants et à faire prendre conscience à la classe ouvrière de sa propre force. C’est en tout cas très clairement la stratégie prônée par Mélenchon. La marche du 5 mai, ainsi que les répliques à venir début juin, permettent aussi de réorienter l’écoeurement légitime envers la politique de Hollande vers un désir de résistance et de nouvelles revendications (comme celle d’une démocratie sociale dans le cadre d’une sixième République) plutôt que vers le désespoir et la démoralisation qui poussent à l’abstention ou au vote FN. Mais l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb ne voit rien de tout cela. Il s’en tient au storytelling véhiculé par les médias, nouveaux chiens de garde du capitalisme, brodant autour de l’histoire personnelle d’un Mélenchon qui serait le sombre héros d’une cynique guerre pour le pouvoir, digne des séries Dallas ou Game of thrones.

« Mélenchon avance de plus en plus un pied dans l’opposition, alors que le PCF, pensant à ses maires et à ses conseillers municipaux élus sur des listes d’union avec le PS, freine des deux pieds. »

Pour ceux qui n’auraient pas compris, le camarade @recriweb en remet une couche dans un autre article du 19 mai 2013 [edit : en fait, un copié/collé d’un article dont il affirme n’être pas non plus l’auteur] :

« La stratégie de Mélenchon est guidée par sa carrière. Il se pose en rival de Hollande et a intérêt à creuser, du haut de son verbe “cru et dru”, l’opposition avec la direction du PS. Le PCF, lui, tient à préserver les positions dans les niveaux intermédiaires de l’Etat (municipalités, conseils généraux, etc.) qu’il occupe, en général, en alliance avec le PS. La direction du PCF n’a pas envie de tirer les marrons du feu pour le seul Mélenchon. D’autant moins que ce sont ses militants qui font le gros du travail. »

L’auteur(e) du texte recopié par @recriweb, décidément adepte de la communication narrative, nous raconte là une histoire palpitante : celle d’une rivalité personnelle entre Hollande et Mélenchon. Je ne sais pas ce que notre camarade trotskyste penserait si ce procédé de storytelling était utilisé pour évoquer par exemple la « rivalité » entre Trotsky et Staline : apporterait-elle selon lui un éclairage suffisant pour analyser l’opposition idéologique entre ces deux personnages ? Le (ou la) camarade de LO est-il (ou elle) à ce point resté(e) sourd(e) à ce qui différencie politiquement Mélenchon de Hollande qu’il lui faille envisager celle-ci sous l’angle de la presse à sensations, avec un niveau d’analyse politique proche de zéro ? La vraie raison de leur opposition est que l’un, Hollande, défend de plus en plus ouvertement les intérêts des marchés, de la finance et de la bourgeoisie oligarchique, tandis que l’autre, Mélenchon, défend les intérêts du peuple, en s’appuyant sur les forces de la classe ouvrière conscientisée et de la petite bourgeoisie intellectuelle. Mais cette raison est inaudible pour l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb puisque, dans l’histoire qu’il (ou elle) nous raconte, Mélenchon s’est vu attribuer sans autre forme de procès le rôle de démagogue valet de la bourgeoisie.

Notre militant(e) de LO semble découvrir aussi que le PCF et le PG n’ont pas tout à fait le même passé, ni le même poids électoral, ni forcément les mêmes intérêts pour les prochaines élections municipales. Quel scoop ! Aurait-il (ou elle) un peu plus tendu l’oreille qu’il (ou elle) aurait entendu que le Front de Gauche n’est pas un parti ni une confédération mais un front composé de plusieurs partis et structures, ainsi d’ailleurs que d’électrons libres, rassemblés certes sur un programme et une stratégie, mais ayant aussi leurs propres intérêts.

A propos de la stratégie spécifique au PCF pour les municipales de 2014, l’analyse de l’auteur(e) du texte recopié par @reciweb ne s’élève pas, là non plus, au-dessus du storytelling médiatique de bas étage, et passe donc à côté de l’essentiel : si localement, le PCF a effectivement besoin de maintenir l’alliance avec le PS pour espérer sauver quelques sièges de maires et de conseillers municipaux, les militants communistes sont dans leur grande majorité partisans d’une opposition radicale à la politique d’austérité menée par Hollande, laquelle se répercute bien évidemment à l’échelle locale. L’auteur(e) du texte recopié par @recriweb le saurait s’il (ou elle) militait aux côtés des militants du PCF comme nous, militants du PG, le faisons au sein du Front de Gauche. Cela lui éviterait aussi de dire que les militants du PCF « font le gros du travail » : ils font leur part, ce qui est certes admirable, essentiel et indispensable, mais les militants du PG, particulièrement actifs (parmi lesquels beaucoup de jeunes), ainsi que ceux des autres composantes du Front de Gauche, mais aussi les non-encartés, ne sont pas en reste. Beaucoup de militants et même de cadres du PCF sont partisans de la constitution de listes autonomes du Front de Gauche aux municipales, et ceux-là même qui sont tentés par une alliance de circonstance avec le PS pour sauver les meubles localement savent aussi que leurs alliés solfériniens leur feront défaut à la première occasion. Nos camarades du PCF se souviennent par exemple comment le PS leur a planté des couteaux dans le dos en Seine-Saint-Denis et dans toutes les anciennes banlieues rouges, faisant tomber les uns après les autres les bastions communistes dans les années 1990 et 2000. Dans certaines municipalités, le choix du PCF pour les municipales est donc cornélien : perdre dignement avec le Front de Gauche des positions indispensables à la survie — notamment financière — du parti, mais aussi à la défense sur le plan local des travailleurs, ou sauver quelques sièges par une alliance contre-nature avec un PS méprisant et plombé par la politique antisociale du gouvernement. Personne à gauche ne devrait se gausser du dilemme dans lequel se retrouve le PCF. Le ton des responsables communistes à l’égard du gouvernement est donc moins cru et moins dru que celui de Mélenchon car, bien évidemment, ils ont beaucoup plus à perdre que le PG dans un affrontement brutal avec les Solfériniens. Pourquoi s’en étonner ? La position du PCF restera délicate tant qu’il aura encore des bastions à sauver et tant que le Front de Gauche n’aura pas ravi au parti solférinien le leadership à gauche. Si la bascule s’opère par exemple à la faveur des prochaines élections européennes, alors le PCF aura enfin plus à gagner qu’à perdre dans une opposition claire et nette au PS. Pour dire les choses autrement, nous vivons à la fois la continuation inexorable de la décomposition de la puissance municipale du PCF et l’essor nouveau d’un Front de Gauche qui n’a pas encore réussi à traduire sa force de proposition en conquêtes électorales. Mais une chose est sûre : le PCF n’a aucune chance de survivre durablement ni d’imposer une politique favorable aux travailleurs en s’alliant nationalement avec le PS ou en mettant fin brusquement au Front de Gauche. Pas question non plus de cautionner la politique austéritaire et antisociale du gouvernement actuel. Cela, les communistes le savent, et ils le disent, avec leurs propres mots, à qui veut l’entendre. Mais l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb, sourd(e) comme LO, ne veut sans doute pas l’entendre. Il préfère raconter, à l’unisson des nouveaux chiens de garde du capital, la torride histoire d’un « je t’aime moi non plus » entre le PCF et Mélenchon, traquant dans les propos des responsables communistes la moindre nuance ou différence de ton, sur des questions aussi essentielles que par exemple celle du « coup de balai » : l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb, dont la surdité semble sélective, a bien entendu par exemple que Pierre Laurent et d’autres cadres du PCF avaient tiqué sur cette expression, mais il n’a pas vu les nombreux militants communistes venus le 5 mai munis de balais. Dans son article du 19 mai, le (ou la) militant(e) de LO voit aussi dans l’appel du PCF à « un vaste débat populaire qui convergera le 16 juin vers des assises nationales pour une refondation sociale et démocratique de la République » un moyen de faire de la marche du 5 mai initiée par Mélenchon une « simple étape ». Dans ce roman psychologique, le PCF, vexé, s’emploierait donc à minimiser l’appel de Mélenchon… en l’amplifiant et en le prolongeant ! L’histoire racontée par les médiacrates et par l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb devient décidément une farce. Et pendant ce temps, LO ne voit pas que PCF comme PG, avec le Front de Gauche, s’emploient à susciter et à entretenir l’élan populaire sans lequel aucune remise en cause de l’ordre établi n’est possible.

Maîtrisant décidément aussi bien le Mélenchon-bashing qu’un éditocrate de la presse bourgeoise, LO aborde aussi dans l’article recopié par @recriweb le 19 mai un point censé être rédhibitoire : Mélenchon, qualifié en passant de « démagogue », serait prêt à « postuler » au poste de 1er ministre à la tête de la majorité actuelle dont il condamne pourtant la politique. Voilà qui le placerait au même rang de soumission à la bourgeoisie que le PCF dont l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb avait pourtant essayé de nous démontrer qu’il n’était pas d’accord avec Mélenchon. Le scénario de ce storytelling commence à être un peu embrouillé, comme souvent dans les séries qui se sont attachées à une idée mais qui ne savent plus trop comment broder autour après l’avoir usée jusqu’à la corde pendant plusieurs saisons. L’idée est de montrer que Mélenchon le démagogue serait en train d’entourlouper son monde par une « escroquerie » à grands coups « d’illusions ». Mais l’exemple donné tombe à plat. L’auteur(e) du texte recopié par @recriweb essaie de faire croire que Mélenchon dissimulerait une volonté de gouverner avec le PS pour poursuivre la même politique que celle qu’il dénonce aujourd’hui. C’est d’autant plus idiot que Mélenchon ne fait absolument aucun mystère de sa stratégie (il faut juste ne pas être sourd comme LO pour l’entendre) : il veut provoquer une recomposition de la majorité élue en 2012 en poussant l’aile gauche du PS et EELV à basculer dans une opposition ouverte à la politique austéritaire et antisociale qui entretient et aggrave la crise. Alors une majorité alternative serait possible avec le Front de Gauche, et pourrait sans attendre 2017 rompre avec la politique libérale de Hollande, qui n’aurait du coup d’autre choix que de cohabiter avec la gauche anti-austéritaire ou de dissoudre l’Assemblée nationale. Le 5 mai, Eva Joly et quelques militants écologistes ont fait un premier pas. Aucun cadre du PS n’en a pour l’instant eu le courage, ce qui ne veut pas dire que tous acceptent de bon gré la politique actuelle. Il se trouve juste que beaucoup d’entre eux sont des bureaucrates que le parti solférinien fait vivre et que d’autres gardent l’espoir que leur parti, une fois la croissance revenue (ce qui n’arrivera pas) reprendra une politique de gauche (ce qui n’arrivera pas non plus). Mais l’aggravation de la situation sociale (annoncée de longue date par Mélenchon) et la dissipation des illusions à propos de Hollande pourraient malgré tout en pousser certains à basculer dans les mois qui viennent, surtout après une éventuelle déroute électorale du PS en 2014.

Dans l’article recopié le 16 avril par @recriweb, on pouvait lire aussi :

« En se plaçant de plus en plus dans l’opposition par rapport à Hollande et au gouvernement socialiste, Mélenchon espère profiter du discrédit du PS. Ce en quoi il se trompe probablement. Dans le contexte de recul réactionnaire de la vie politique, c’est le FN surtout qui tire profit de ce discrédit. Plus, en tout cas, que le Parti de gauche. »

On ne peut évidemment que constater (et déplorer) que le FN « profite » plus, électoralement, du discrédit du PS que le PG (et que LO aussi, soit dit en passant). C’est tout simplement que le FN existe depuis plus de 40 ans alors que le Parti de Gauche existe depuis à peine plus de 4 ans. En se contentant d’énoncer ce fait, l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb ne fait que relayer la célébration du « succès » du FN par les médias, ce qui participe à sa dédiabolisation (le storytelling jouant à plein aussi en faveur de Marine Lepen, présentée systématiquement comme moins extrémiste que son père et comme plus proche du peuple — ce qui n’est évidemment qu’une fiction — tandis que Mélenchon, lui, est systématiquement présenté comme un extrémiste « tonitruant »). L’extrême droitisation de la vie politique française a pourtant été analysée par Mélenchon depuis fort longtemps, et c’est donc en toute cohérence que le PG, avec l’ensemble du Front de Gauche, combat l’assignation médiatique de l’électorat populaire au vote FN. Si la progression du FN est restée modeste par rapport à son précédent pic de 2002, celle du Front de Gauche depuis sa création en 2009 est spectaculaire. L’auteur(e) du texte recopié par @recriweb, toujours sourd(e) comme LO, n’en a-t-il donc pas entendu parler ? Certes, cela n’a pas suffi à devancer le FN en 2012, mais le combat continue.

« Utiliser un langage pseudo-radical, en outre teinté de nationalisme antiallemand, ou brandir l’idée d’une sixième République, ne suffit pas pour lui attirer la sympathie des classes populaires. D’autant moins que Mélenchon comme le Front de gauche dans son ensemble, PCF compris, ont contribué à apporter du crédit à Hollande et ont participé à son élection. »

Je ne vois pas en quoi le langage de Mélenchon serait plus « pseudo-radical » que celui de LO qui prône textuellement la révolution sans jamais brandir les armes pour la faire mais qui ne s’associe même pas aux mouvements de masse sans lesquels une révolution ne peut commencer.

Je ne vois pas en quoi la critique de la politique de Merkel faite par Mélenchon serait « teintée de nationalisme antiallemand ». L’auteur(e) du texte recopié par @recriweb ne sait-il (ou elle) donc pas que le Parti de Gauche, qui est internationaliste, s’est inspiré lors de sa création du parti allemand Die Linke ? N’a-t-il pas entendu parler de la déclaration commune d’Oskar Lafontaine et de Jean-Luc Mélenchon le 20 novembre 2012 ? Sourd(e) comme LO, il (ou elle) sombre décidément dans le Mélenchon-bashing très en vogue dans les médias bourgeois et dans les cercles solfériniens. Si préférer Oskar Lafontaine à Angela Merkel est antiallemand, alors les Allemands de gauche sont antiallemands. Cette attaque est imbécile et ridicule.

Je ne vois pas en quoi les classes populaires n’auraient aucune « sympathie » pour l’idée de Sixième République. La réussite de la marche du 5 mai, qui a réuni plusieurs milliers de personnes (bien au-delà des 30000 bizarrement annoncées par la préfecture sur ordre de Valls, et bien au-delà aussi du nombre de participants à la fête de LO), y compris de nombreux syndicalistes en lutte (comme les Fralib), est la preuve cinglante du contraire. A moins que LO ne considère que ces derniers ne font pas partie de la classe ouvrière ? Bien sûr, ce n’est pas encore 1936 ou 1968, mais la mobilisation du 5 mai et l’accueil reçu par les militants du Front de Gauche lors des tractages durant les jours qui ont précédé montrent qu’il y a bel et bien un élan de sympathie pour cette idée pourtant compliquée (donc anti-démagogique) de Sixième République.

Enfin, je ne vois pas en quoi faire battre Sarkozy et obliger Hollande à gauchir son discours pour l’emporter de justesse en 2012 auraient contribué à apporter du « crédit » à ce dernier. Il avait la possibilité de s’appuyer sur les 4 millions de voix du Front de Gauche pour tenter une politique au moins sociale-démocrate. Au contraire, il perpétue délibérément la même politique que Sarkozy sans même pouvoir s’abriter derrière le prétexte d’un rapport de force défavorable. De son côté, les responsables du Front de Gauche, y compris du PCF, ont fait mentir le storytelling des médiacrates qui prévoyaient un ralliement au gouvernement solférinien et ont continué à en contester la politique antisociale.

« Ni Mélenchon ni le PCF n’ont cherché à éclairer l’électorat populaire. Ils n’ont pas voulu dire que c’est le grand patronat, les puissances de l’argent qui sont les maîtres de cette société et que les hommes politiques, si haut placés qu’ils soient, ne peuvent pas mener une autre politique que celle ordonnée par les maîtres. Ils n’ont pas voulu dissiper l’illusion qu’un changement à la tête de l’État, ou une autre majorité, pouvait changer le rapport de force entre le grand patronat et la classe ouvrière.

Mélenchon ne l’a pas dit, et ne pouvait pas le dire, parce que tout son jeu politique consiste à offrir ses services à la classe dominante avec comme argument de vente qu’il peut prendre le relais d’un Hollande discrédité pour continuer, avec plus d’efficacité, à entretenir les mêmes illusions. »

L’auteur(e) du texte recopié par @recriweb profère là un mensonge pur et simple, ne reculant devant aucune calomnie (Mélenchon accusé sans l’ombre d’un argument « d’offrir ses services à la classe dominante »). Le Front de Gauche n’a eu de cesse, depuis sa création, de former des assemblées citoyennes, de promouvoir l’éducation populaire. Pas un discours, pas un texte, qui ne dénonce l’oligarchie du grand patronat et des puissances de l’argent. Pour changer le rapport de force entre le grand patronat et la classe ouvrière, il faut une forte mobilisation des travailleurs et une vraie démocratie sociale, au sein même de l’entreprise, dans le cadre d’une Sixième République vraiment égalitaire. C’est ce que ne cessent de répéter les représentants du Front de Gauche. Il faut vraiment être sourd comme LO pour ne pas l’avoir entendu.

« Et ce n’est pas faire un procès d’intention à l’homme, bien que sa carrière politique d’ancien ministre témoigne de son véritable engagement. A-t-il pu changer ? Mais, même dans ses propos d’opposition les plus tonitruants, il ne met jamais en question le système capitaliste, il ne met jamais en cause l’ordre social basé sur l’exploitation. »

L’accusation de l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb sur la carrière d’ancien ministre de Mélenchon est grotesque. Celui-ci a été durant deux ans ministre de l’enseignement professionnel, de 2000 à 2002. Quelle mesure du ministre Mélenchon en faveur des lycées professionnels a-t-elle donc été contraire aux intérêts des travailleurs ? En évoquant des propos « tonitruants », l’auteur(e) du texte recopié par @recriweb répète encore comme un perroquet les éléments de langage de la presse capitaliste. C’est peut-être pourquoi il (ou elle) n’a jamais réussi à entendre Mélenchon remettre en question le système capitaliste ni l’ordre social basé sur l’exploitation. Il (ou elle) n’a donc pas entendu que Mélenchon, candidat soutenu notamment par la fraction du NPA appelée Gauche Anticapitaliste, avait prôné la planification écologique, la nationalisation de certains grands groupes, la reprise d’entreprises par les travailleurs sous forme de coopératives… Il (ou elle) n’a pas entendu non plus que la plateforme adoptée lors du dernier congrès du PG mentionnait que « le capitalisme porte en lui l’oligarchie, c’est-à-dire le pouvoir d’un petit nombre sur tous les autres », et que, face au capitalisme, « la bifurcation qu’il faut opérer avec le modèle de développement actuel implique un changement des normes dominantes de la société, une transformation des rapports de propriété, une refondation des institutions visant l’exercice effectif de la souveraineté par le peuple. Il s’agit donc d’une révolution ». Cela, non, le (ou la) camarade de LO n’a pas dû l’entendre.

Sourd comme LO, décidément.

Le Canard enchaîné caquette avec les chiens de garde

Le week-end dernier, lors du congrès du Parti de Gauche, François Delapierre et Jean-Luc Mélenchon ont déclenché les foudres de l’ex-presse et du Parti Solférinien pour avoir osé affirmer que le ministre Pierre Moscovici, ne pensant plus « en français » mais « dans la langue de la finance internationale » faisait partie des « 17 salopards » qui se sont donnés pour mission de rançonner le peuple chypriote. Sous prétexte d’une mauvaise retranscription de l’AFP qui avait oublié le « en » de « en français », les chiens de garde du PPA (Parti de la Presse et de l’Argent) comme Jean Quatremer ou Jean-Michel Apathie ont aussitôt aboyé, suivis par le gratin du Parti Solférinien (Désir, Attali…), relayés ensuite par les réseaux antisociaux et les prospectus publicitaires qui portent encore étrangement le nom de journaux (Libération, Le Point, etc.). De « relents des années 30 » en « propos dignes de Gringoire », tout ce beau monde tenait désormais de quoi salir Mélenchon de l’accusation suprême : celle d’antisémitisme.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater pas plus tard qu’hier qu’un célèbre « journal satirique paraissant le mercredi » faisait lui aussi partie de la meute. En première page du numéro du 27 mars 2013, dans un article signé J.-M. Th., soit Jean-Michel Thénard, Le Canard enchaîné aboit en effet comme un vulgaire Quatremer :

« Non, Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. La preuve, il ne savait pas que Pierre Moscovici était juif. Ce n’est pas parce qu’il a fréquenté pendant trente ans les dirigeants du PS qu’il est tenu de connaître la religion de tous ses membres, nom de Dieu ! »

Les lecteurs habitués aux antiphrases du Canard auront compris que Thénard ne croit pas du tout que Mélenchon ait pu ignorer que Moscovici fût juif, et qu’il n’y a donc finalement pour lui pas de preuve que Méluche ne soit pas antisémite. CQFD. Sous l’humour pas drôle, la diffamation de bas étage. Monsieur Thénard serait-il le genre de mec qui passe son temps à se demander quelle est la religion ou l’origine communautaire de chacun de ses collègues ? De même qu’Harlem Désir a fait tout seul l’amalgame entre « juif » et « finance internationale » pour pouvoir calomnier Mélenchon, Thénard ne fait que projeter sur les autres ses propres obsessions. Pour ma part, si on m’avait posé la question, je crois que j’aurais répondu bêtement sans réfléchir que Moscovici était peut-être corse, ou d’origine italienne. Et je dois avouer que parmi mes camarades de comité du PG, je sais juste que l’un est catholique et deux autres musulmans (encore que je ne sache pas s’ils sont vraiment pratiquants), mais que je ne sais pas du tout si les autres sont juifs, athées, bouddhistes, protestants, agnostiques… Car tout simplement, dans un parti politique de gauche et laïque, la religion en tant que pratique personnelle privée, n’est pas un sujet fréquent de conversation. Pour tout dire, on s’en fout, de la religion des uns et des autres.

J.-M. Th. compare ensuite la version tronquée de l’AFP et la vraie phrase de Mélenchon pour ironiser sur la « nuance » :

« Dans un cas, ça frise l’antisémitisme. Dans l’autre c’est politiquement correct. »

La suite de l’article laisse entendre qu’en fait, ça friserait plutôt dans tous les cas l’antisémitisme :

« C’est le paradoxe, avec le patron [sic] du Front de gauche : plus il cannonne les socialistes, plus il faut peser au millimètre ses propos. Une préposition oubliée dans une de ses phrases et voilà l’ancien ministre de Jospin qui passe de l’extrême gauche à l’extrême droite. Plus il est simpliste, moins les choses sont simples. C’est dire s’il faut le prendre désormais avec des pincettes. »

Harlem Désir lui-même n’aurait pas rêvé plus fielleuse insinuation. Pourtant, n’importe quel esprit sensé peut voir que même sans la préposition « en », la phrase de Mélenchon n’avait rien d’antisémite : un Moscovici « qui ne pense pas français, qui pense finance internationale », cela aurait simplement désigné le fait que Moscovici ne défend pas les intérêts du peuple français mais ceux de la finance internationale, ce qui est objectivement le cas dès lors que sa politique est dictée par les marchés, et on peut en dire assurément autant d’un Cahuzac ou d’un Cazeneuve qui ne sont peut-être pas juifs, eux (je l’espère pour ma démonstration — sinon, remplacez par un autre Solférinien parpaillot ou catho certifié). Contrairement à ce qu’assène Thénard, Mélenchon, qui n’est déjà pas d’extrême gauche (pour la vraie extrême gauche, il n’est qu’un vil réformiste), ne passe donc en rien à l’extrême droite par simple oubli d’une préposition. Son discours n’est pas « simpliste » : il est clair. Et s’il faut prendre quelque chose « avec des pincettes », désormais, ce n’est certainement pas Mélenchon mais bien plutôt Le Canard enchaîné thénardié.

« Le paradoxe est révélateur de cette dérive qui amène le Franc-Comtois à jouer sur les marges avec un vocabulaire qui emprunte de moins en moins à la gauche. Et de plus en plus ailleurs. Il braconne, Mélenchon. Et il déconne. »

Et voilà comment le palmipède qui nargua naguère de Gaulle et fit bouffer ses diamants à Giscard devient un organe de la propagande solférinienne, qui n’a eu de cesse depuis la candidature de Mélenchon à la présidentielle de le comparer à Lepen. Si critiquer la finance internationale est emprunter au vocabulaire de l’extrême droite, alors il n’y a tout simplement plus de gauche. Ou être de gauche, c’est être d’extrême-droite, donc soyons centristes libéraux. C’est sans doute ce que veut montrer notre canard de garde.

Plus loin, Thénard en remet une couche contre Delapierre, cette fois, accusé lui aussi de déconner avec sa phrase sur les « 17 salopards ». Il faut croire que Thénard, ancien de Libé et ami de Carla Bruni, selon le blog Lucky, n’est pas cinéphile, ou bien qu’il aime rançonner les Chypriotes. Lui qui accuse Mélenchon de « parler con » peut désormais être rangé dans la catégorie des connards enchaînés.

 

Merci pour le rapport de force

Arnaud Montebourg, l’ex-chantre de la démondialisation, a eu beau dire, l’Etat ne nationalisera pas Florange, même pas provisoirement, et laissera donc Mittal continuer à mentir et à spéculer avec Goldman Sachs sur le dos des ouvriers. L’ex-presse a promptement glosé sur l’humiliation subie par Montebourg, publiquement désavoué par son premier ministre, si bien que celui-ci a dû, avec d’autres hiérarques sociaux-libéraux, vanter après coup le rôle du ministre de la désindustrialisation dans cette affaire. Selon le JDD :

« “On a été durs aussi”, nous raconte Ayrault, qui reconnaît que l’idée de nationalisation “a pesé dans le bras de fer. C’est une solution ultime. Un rapport de force a été créé et Arnaud Montebourg a joué son rôle.” »

La référence au « rapport de force » devient dès lors un élément de langage qui sera répété en boucle par les communicants et autres ministres sociaux-libéraux, tel Michel Sapin dans Le Figaro :

« L’intervention du ministre du Redressement productif, qui a menacé de démissionner avant de se raviser, a été “plus qu’utile” car “c’est lui qui a permis que se construise un rapport de force”, a expliqué Sapin pour qui “c’est parce qu’il y avait un rapport de force que au bout du compte il y a eu un résultat différent de celui que ArcelorMittal avait l’intention de mettre en oeuvre.” »

Hollande, Ayrault — et Montebourg lui-même — étaient-ils réellement prêts à recourir à la nationalisation ou s’agissait-il d’un bluff ? Mittal a-t-il réellement fait la moindre concession, lui qui n’a de toutes façons respecté jusqu’ici aucun de ses engagements ? Montebourg est-il le dindon de la farce ou a-t-il servi d’épouvantail ? A-t-il vraiment menacé de démissionner ? A-t-il été « carbonisé » par le premier ministre ? Sert-il d’alibi volontariste à un gouvernement capitulard ou permet-il de faire reculer ne serait-ce qu’un tout petit peu la domination de la finance sur l’industrie ? Autant de questions plus ou moins pertinentes qui agitent évidemment l’ex-presse, laquelle, se faisant, a négligé de remarquer un fait pourtant tout à fait important : depuis la conversion du PS à la religion du marché, on n’avait pas si souvent entendu un hiérarque socialiste — et encore moins un premier ministre — invoquer publiquement le concept de « rapport de force ». Les salariés de Florange auront certes bien du mal à avaler l’idée que le rapport de force ait été favorable à l’Etat dans le cas qui les concerne. Et nul ne saurait leur reprocher de se sentir trahis et abandonnés après que Montebourg leur a fait miroiter l’hypothèse de la nationalisation. Mais quelles que soient les intentions réelles de ce gouvernement social-libéral austéritaire, une chose est sûre : il vient d’employer un langage qui n’était plus, jusqu’ici, employé que par « l’autre gauche ». En termes gramsciens, on peut dire que c’est déjà, en cela, un coup porté à l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie oligarchique qui avait si bien réussi à faire disparaître du langage courant des termes comme « rapport de force » ou « lutte des classes ». On sait depuis Orwell que la novlangue imposée par les dominants permet justement de dissimuler aux dominés la réalité de la domination elle-même, et d’empêcher ainsi la prise de conscience qui permettrait au peuple de renverser la situation. La renaissance du vocabulaire de la révolution est donc le préalable à la possibilité-même de la révolution.

Il reste donc à prendre Ayrault au mot : oui, la société est bien organisée par des rapports de force, et de même que le gouvernement prétend peser face à la finance en agitant son Montebourg, chaque parti, chaque syndicat, chaque collectif de lutte, chaque groupement de citoyens, peut légitimement revendiquer lui aussi le rapport de force pour faire valoir ses intérêts. Qui osera encore prétendre que les grévistes prennent les usagers « en otage », que les habitants de Notre-Dame des Landes doivent accepter qu’un inutile Ayraultport les spolie, que les citoyens doivent se résigner à l’austérité à perpétuité ? La lutte est légitime, et c’est celui qui a le plus gros Montebourg qui l’emporte. C’est le premier ministre lui-même qui l’a dit. Et avec la mobilisation continue du Front de Gauche et des syndicats (80000 personnes manifestant contre l’Europe austéritaire le 30 septembre dernier), avec le programme « L’humain d’abord », avec le contre-budget du PG, avec la possibilité d’une majorité alternative sur les bases de l’écosocialisme, le peuple a à sa disposition des instruments bien plus efficaces que ce pauvre Montebourg pour faire en sorte que ce rapport de force lui devienne enfin favorable.

Le rapport de force est donc officiellement de retour dans le champ politique le plus large. Et bientôt, sera-ce le retour de la lutte des classes et de la révolution ? Merci Monsieur Ayrault.

LO nous brouille l’écoute

En politique comme en acoustique, il y a la hi-fi (high fidelity) : là où un appareillage hi-fi tend à restituer un son très proche du signal d’origine en se fondant sur les caractéristiques de l’oreille humaine (perception d’une plage de fréquences de 20 Hz à 20k Hz), un mouvement politique hi-fi émet des idées et des propositions en utilisant le plus large spectre de concepts perceptibles par une intelligence humaine (non limitée par un abrutissement prolongé devant un écran de télévision). Le Parti de Gauche entre à mon avis dans cette catégorie.

Mais il y a aussi des appareillages lo-fi (low fidelity) ne restituant que partiellement les fréquences sonores, avec des effets de saturation ou de distorsion dans certaines fréquences. De même, en politique, il existe des partis lo-fi qui crachouillent en boucle des idées monophoniques (voire monomaniaques), soit par pauvreté de leur appareillage théorique, soit par usure dans la pratique, soit encore par volonté délibérée de toucher les esprits les plus simples ou de ne stimuler que les plus bas instincts. La liste des partis lo-fi qui ont parasité et parasitent encore la vie politique serait trop longue à établir. Aussi n’évoquerons-nous que le cas d’un parti lo-fi justement nommé LO (il paraît que cela signifie Lutte Ouvrière) – d’après le nom de son journal – et que nous serons donc tentés d’appeler affectueusement lo-LO.

L’Union Communiste (trotskyste) – le vrai nom de LO – se donne pour but de créer un parti communiste vraiment révolutionnaire apte à conduire la classe ouvrière vers un renversement armé de « l’Etat bourgeois ». Intention louable, mais puisque cela fait plus de 70 ans que cette fraction trotskyste échoue à constituer le parti communiste de ses rêves, de même (malgré ses tentatives d’entrisme dans les syndicats) qu’à mobiliser et armer la classe ouvrière, on peut mesurer le caractère borné et décidément lo-fi de son message. Dans le contexte actuel, il tend à devenir selon les cas vraiment inaudible, simplement risible, voire carrément contre-révolutionnaire dès lors qu’il s’oppose à toute conquête sociale qui n’aurait pas été obtenue par les armes.

Ainsi, à l’heure où, à la faveur d’une prise de conscience mondiale des contradictions les plus insupportables du capitalisme, s’opèrent partout des convergences entre les mouvements sociaux, « l’autre gauche », les luttes pour les libertés, les indignations, alors que des forces comme Syriza ou le Front de Gauche commencent à inquiéter l’oligarchie austéritaire en Europe, lo-LO concentre son tir (en parfaite synchronisation d’ailleurs avec un Jean-Marc Ayrault ou un Michel Sapin !) sur… nul autre que Jean-Luc Mélenchon.

Sur le site du journal Lutte Ouvrière, un certain Paul Sorel (version lo-fi de Georges Sorel ?) accuse en effet Mélenchon de se voir déjà « premier ministre de Hollande ». Dans cet article à paraître le 24 août, Sorel donne une retranscription très lo-fi du vacarme médiatique le plus débile. Le « ton » de Mélenchon est qualifié de « tonitruant », comme sur n’importe quel organe de presse possédé par Dassault, Lagardère ou Bouygues (dans la presse que lo-LO qualifie habituellement de bourgeoise, Mélenchon « vocifère » ou « éructe » forcément). Car bien évidemment, en version lo-fi, seul le « ton » passe, pas le fond. Pour Sorel, Mélenchon n’énonce que « quelques formules à l’emporte-pièce » derrière lesquelles il y a une « réalité » que lo-LO semble cerner mais dont on ne saura rien puisque le commentaire ne s’intéressera à rien d’autre, justement, qu’à la forme. Décidément outillé lo-fi, Sorel n’a donc probablement pas perçu l’argumentation solidement construite de Mélenchon dans ses critiques contre la politique menée depuis 100 jours par Hollande et Ayrault, argumentation qui reste dans le droit fil de ce qu’il énonçait déjà dans ses longs discours durant la campagne de la présidentielle puis des législatives. Mais c’est le problème quand on recrache du son hi-fi sur du vieux matériel lo-fi : il y a de la perte.

De tout l’entretien accordé à France-Inter le 20 août par Mélenchon, Sorel ne retient qu’une question du journaliste Bruno Duvic : « L’opposition, vous êtes dedans ? » Certes, ce pauvre Duvic n’est pas Albert Londres, mais parmi toutes les (mauvaises) questions qu’il a (mal) posées, Sorel ne retient donc que la plus crétine de toutes, celle-là même que la presse « bourgeoise » s’obstine à poser et re-poser à Mélenchon qui y a déjà pourtant répondu maintes fois, et qui doit encore répéter : « Non, l’opposition, c’est la droite ; nous, nous sommes autonomes, nous jugeons ce que nous croyons bon pour le pays ». Mais il faut croire que la notion explicite d’autonomie conquérante (l’objectif non dissimulé du Front de Gauche étant bien de ravir à terme le leadership à gauche et le pouvoir au PS) reste trop hi-fi pour lo-LO comme pour la presse « bourgeoise » : elle doit se situer dans des fréquences conceptuelles décidément trop difficiles à capter.

En outre, Sorel semble ébahi par les propos de Mélenchon lorsque celui-ci a le front (de gauche) de constater que Hollande a été élu pour 5 ans et que « c’est lui qui a le pouvoir de nommer le Premier ministre ». C’est pourtant la stricte réalité constitutionnelle de ce pays, Mélenchon qui milite depuis des lustres pour une VIe République n’étant d’ailleurs pas le plus suspect qui soit d’être favorable au présidentialisme de la Ve République. Et lorsque Mélenchon prophétise qu’Hollande sera contraint de changer de cap, Sorel, toujours bouché à l’émeri, précise que c’est en « se gardant bien de préciser quel cap » : sauf qu’il est on ne peut plus clair dans l’interview que le « cap » dénoncé par Mélenchon est celui de la soumission à l’Europe austéritaire, l’autre « cap » préconisé par lui-même étant donc au contraire celui qui est exposé depuis des mois dans le programme du Front de Gauche, programme que son candidat n’a eu de cesse d’énoncer et d’expliquer durant toute la campagne avec le succès que l’on sait (assemblées citoyennes dans tout le pays, des milliers de personnes rassemblées dans les meetings et 11% des voix obtenues à la présidentielle malgré la pression du vote utile).

L’analyse (désormais bien connue) de Mélenchon est la suivante : les politiques austéritaires mènent à la catastrophe ; le président français, bien que social-libéral convaincu, sera tôt ou tard confronté à l’échec de sa propre doctrine, et s’il ne veut pas être balayé par la tempête avec son pédalo, il sera obligé, donc, de « changer de cap » (la qualité de « brave homme » que lui reconnaît Mélenchon ne saurait l’empêcher de sombrer, le moment venu, s’il s’obstine dans la voie sociale-libérale). Dès lors, « il ne sera pas crédible s’il reprend comme Premier ministre l’un des sociaux-libéraux qui pullulent dans son parti. » Cela tombe effectivement sous le sens, et le dire n’équivaut pas à un acte de candidature personnelle, tant il est vrai qu’Hollande peut trouver facilement dans son propre parti des Montebourg, Hamon ou Lienemann qui pourraient prétendre au poste si le social-libéralisme n’était soudain plus à l’ordre du jour et qui offriraient de bien meilleures garanties de docilité que Mélenchon au point où il en est rendu à présent. L’ex-candidat du Front de Gauche estime, il est vrai, que lui et les siens étaient mieux préparés à gouverner que le PS, et il est évident que Mélenchon se considère lui-même comme compétent pour diriger l’Etat ou le gouvernement et appliquer ainsi le programme du Front de Gauche. On peut donc en conclure qu’en cas de changement de majorité (dans 5 ans ou plus tôt si Hollande était amené, « tempête » oblige, à dissoudre l’assemblée), Mélenchon serait prêt à aller en personne à Matignon pour y appliquer son programme (peu importe à vrai dire qui se trouverait alors à l’Elysée : entre 1997 et 2002, ce n’est pas tant Chirac qui a lié les mains de Jospin que sa propre pusillanimité). Que Mélenchon soit prêt, le moment venu, à aller à Matignon, ne devrait pas être une découverte, même pour Sorel, qui pourtant comprend encore tout de travers : « C’est donc l’objectif du bouillant Mélenchon : s’installer à Matignon sous les ordres de Hollande, qui serait un brave homme, aveuglé par son entourage ». Au moment même où Mélenchon accuse sévèrement Hollande de n’avoir tenu aucun compte des propositions du Front de Gauche (sans lequel il n’aurait pu être élu), et critique durement sa soumission à l’oligarchie financière, lo-LO laisse donc entendre que Mélenchon serait prêt à prendre la place d’Ayrault au premier coup de sifflet d’Hollande, sans doute pour faire la même politique d’austérité et avec la même majorité PS. Le mot est même lâché : Mélenchon n’aurait donc pour ambition que de servir « les bourgeois ».

Il faut dire que pour lo-LO, Mélenchon aura beau prôner la révolution citoyenne, et même la mettre en pratique (si jamais il accède un jour au pouvoir), il sera toujours marqué du sceau de l’infâmie car, pour les trotskystes purs et durs de LO, l’ancien trotskyste Mélenchon est coupable d’un crime impardonnable : le « réformisme ». Si jamais on a la possibilité de conquérir un jour le pouvoir sans effusion de sang, grâce à la conjonction des luttes sociales et d’une victoire électorale (qui n’est plus complètement improbable depuis l’émergence du Front de Gauche), si jamais on a la possibilité de rendre le pouvoir au peuple (institutionnellement, économiquement, socialement) par une réforme profonde de l’Etat et de la propriété (l’application du programme « l’Humain d’abord » n’en serait d’ailleurs qu’une première étape), alors lo-LO boudera encore parce que le prolétariat n’aura pas abattu l’Etat bourgeois par les armes. On serait en train de faire la révolution sous leur nez que les militants de LO ne s’en rendraient même pas compte, occupés qu’ils sont (jusqu’à la fin des temps ?) à armer le prolétariat qu’ils n’ont jamais réussi à mobiliser avec des armes qu’ils n’ont jamais eues. A chaque fois que j’ai une discussion avec un militant de LO, je finis par demander « où sont les armes ? », et je vois bien qu’il est gêné parce que ce n’est sans doute pas lui qui a les clés du local et qu’il n’y a peut-être rien d’autre dans le local qu’un vieux tas de tracts. C’est con, sinon on aurait pris le Palais d’Hiver ensemble puis on se serait foutu sur la gueule à Kronstadt, comme dans le bon vieux temps.

Nous, au Front de Gauche, nous allons continuer à faire feu de tout bois, et poursuivre la révolution citoyenne par les urnes, par les luttes, par l’éducation, et par tous les moyens appropriés au contexte, sans plus de violence que nécessaire. Beaucoup de militants d’organisations de gauche ou d’extrême-gauche nous ont déjà rejoints et nous rejoignent encore. Dans le Front de Gauche, et particulièrement au Parti de Gauche, se retrouvent des gens venus du PS, du PC, d’EELV, du NPA, ou même (j’en suis la preuve) de l’anarchisme, ainsi que des milieux associatifs ou syndicaux. On voit même arriver (et ce n’est pas le moins encourageant) des gens qui n’avaient jamais milité auparavant. Nous savons que dans les luttes, nous aurons parfois à nous retrouver aux côtés de militants de LO. Et même si selon nous, leur stratégie mène à l’autisme politique, nous n’oublions pas qui est notre véritable ennemi : le Capital. A titre personnel, je ne peux toutefois qu’inviter LO à se mettre enfin à la hi-fi, parce que je dois l’avouer, ma pauvre lo-LO, des fois, tu me brouilles un peu l’écoute.

Assez d’innovation, plus de révolution !

C’est donc officiel : François Hollande sera bien le candidat de l’ex-PS aux élections présidentielles de 2012 (et non le candidat « de la gauche », malgré ce qu’affirmaient certaines affiches durant la campagne des primaires). La prophétie auto-réalisatrice des sondages faisandés peut donc s’accomplir et, si les 17% du démondialisateur Montebourg ont quand même constitué une bonne nouvelle (pour Mélenchon du moins), il est indéniable que ce n’est pas le candidat le plus à gauche qui se trouve ainsi désigné. Nous ne céderons pas pour autant à la mode de le traiter de « Flanby », car s’il est vrai en revanche que Sarkozy est bien un tout petit président de l’ex-République, il est trop tôt encore pour dire si Hollande se révélera, une fois le pouvoir éventuellement conquis, d’une gauche plus « molle » que les Mitterrand, Delors, Fabius, Bérégovoy, Jospin, DSK, Aubry… qui furent par le passé si rarement durs avec les marchés.

Nous nous pencherons plutôt sur un détail inquiétant, déjà ancien, mais relayé par François Hollande lui-même dans une interview publiée par Charlie-Hebdo le 19 octobre 2011, et qui nous révèle un François Hollande bonne poire d’Apple.

« Moi-même, dans mon propre département, j’ai mis une tablette numérique iPad à disposition de tous les élèves de collège. Tous. C’est une façon de participer à une innovation pédagogique et de lutter contre les inégalités, en aidant des familles qui n’ont pas les moyens d’acquérir ce matériel. Quand je vois que les Hauts-de-Seine distribuent un ou deux iPad par collège, et que moi, qui ai hérité du département le plus endetté de France, je fais distribuer un iPad par collégien, je me dis que quand on veut on peut ».

L’ex-Steve Jobs s’en frotterait les mains, s’il était encore de ce monde. Cette opération « Ordicollèges », en effet, ne coûterait peut-être pas 1,5 millions d’euros au Conseil Général de Corrèze si Hollande n’avait pas choisi la très chère tablette numérique d’Apple (alors qu’il existe même une marque concurrente française d’un meilleur rapport qualité/prix, comme s’en étonnait déjà Claude Soula le 20 novembre 2010). Sur son propre site de député, Hollande relaie pourtant sans vergogne la propagande servie par un cadre d’Apple :

« L’iPad est de loin la meilleure manière pour les élèves d’expérimenter le web, l’email, les photos et la vidéo, et avec plus de 40 000 applications iPad disponibles, l’iPad transforme la façon dont les professeurs enseignent et dont les élèves étudient ».

Sauf que non. L’iPad est peut-être un joli gadget, très fun, très mode, très tendance… mais c’est un attrape-cons inutile complètement verrouillé : la plupart des « 40000 applications » sont payantes et n’ont aucun intérêt pédagogique. D’ailleurs, la « pédagogie » n’a pas tant besoin d’innovation (terme de la novlangue de droite qui vise à masquer sous un pseudo-modernisme un réel conservatisme) que de moyens humains (ce que le candidat Hollande a d’ailleurs le mérite de promettre de rétablir dans l’Education nationale). Et ce n’est peut-être pas à une entreprise qui pollue la Chine et y fait exploiter des quasi-esclaves de « transformer la façon dont les professeurs enseignent et dont les élèves étudient ».

Le rôle d’un Conseil Général est-il de transformer les élèves de collège et leurs profs en clients captifs d’un produit qui sera déjà totalement obsolète au bout de trois ans (et bien sûr incompatible avec les futures applications) ? Non. L’iPad est-il vraiment le meilleur outil qui soit pour « expérimenter le web, l’email, les photos et la vidéo » ? Non plus. L’iPad ne servira à rien à qui n’a pas déjà un ordinateur (équipé d’iTunes) et une connexion internet. Un portable ou un netbook librement configurable, adapté à des formats de fichiers ouverts et équipé de logiciels libres aurait été un investissement infiniment moins coûteux, plus utile, plus durable et plus éthique pour faire accéder l’ensemble des élèves à l’informatique.

En courant ainsi après l’exemple des Hauts-de-Seine (le richissime département naguère géré par Sarko ou Pasqua), en se faisant ainsi le VRP d’Apple avec l’argent du « département le plus endetté de France », Hollande se montre vraiment pomme à l’eau. Ce n’est pas de bon augure pour la suite, hélas.

Assez d’innovation, camarade Hollande, et plus de révolution !

La connerie souriante des émoticonnes

Dans un entretien publié le 28 juillet 2011 sur le site Atlantico (lien retweeté par @PartiPirate — merci de la trouvaille), le sociologue Vincenzo Susca prétend que « le smiley fait exploser les codes bourgeois de l’écriture ».

Alors, t’es gentil, camarade (puisqu’on fait exploser les codes bourgeois, je me permets de t’appeler « camarade », tu permets ?), mais l’écriture sans smiley à la con, c’est pas un « code bourgeois », c’est une mise en forme du λόγος (logos) qui s’est développée des siècles avant que le premier bourgeois n’ait accaparé sa première plus-value. Tout au plus pourrait-on dire que l’usage des smileys (ou émoticônes) s’apparente à un retour (très relatif) au logogramme, favorisé par l’émergence d’internet, véritable tour de Babel où la rationalisation alphabétique se heurte à la multitude des langues. On le voit bien aussi avec l’usage fréquent de l’esperluette (« & ») et de l’arobase (« @ ») devenus des signes universels.  Mais si vraiment la mondialisation numérique des échanges écrits devait entraîner un abandon progressif du système alphabétique au profit des idéogrammes et pictogrammes, on peut se demander si l’humanité ne gagnerait pas à se convertir plutôt aux sinogrammes déjà utilisés par environ un quart des habitants de la planète. Les quelque 3000 signes mémorisés par un Chinois ou un Japonais pour lire et écrire le langage courant sont à mettre en parallèle avec la soixantaine de smileys hideux intégrés dans la dernière version d’Unicode (et dont moins d’une dizaine sont couramment utilisés). Autrement dit, si les internautes utilisent les smileys plutôt que les sinogrammes, c’est vraiment, pour le coup, parce qu’ils n’ont rien de complexe à signifier (poil au nez).

Du coup, on peut se demander si le camarade Susca, du haut de son statut d’éminent chercheur et maître de conférence en sociologie de l’imaginaire, n’est pas en train de nous faire tout simplement l’apologie de la bêtise du monde tel qu’il est, participant ainsi, peut-être inconsciemment, à « la fabrication du consentement » (pour reprendre l’expression de Noam Chomsky et Edward Herman), ou à « la propagande du quotidien » (pour reprendre celle d’Eric Hazan). Décortiquons :

Le smiley est l’une des formes élémentaires de l’écriture numérique, l’élément grammatical de base. On ne peut pas s’en passer. C’est le visage, l’émotion de celui qui l’écrit.

Aurons-nous la cruauté de révéler au camarade Susca que quelques internautes, néanmoins, persistent à s’en passer le plus souvent ? Nous ne sommes sans doute pas majoritaires, certes, et peut-être même sommes-nous en voie d’extinction, mais avec l’augmentation de l’espérance de vie dans les pays développés, il est à craindre que nous sévissions encore quelque temps. Et puis, si deux points soulignés d’un demi-cercle à l’intérieur d’un rond jaune sont « le visage, l’émotion de celui qui l’écrit », on peut se demander si le robot qui s’exprime ainsi sait réellement quelque chose des émotions dont la complexité et les nuances ne sauraient être exprimées par une dizaine de petits dessins.

Il faut dire que le web est l’endroit où l’on voit de plus en plus la rencontre des corps. Dans le web, le corps est le message. Ce n’est pas un hasard si l’érotisme ou la pornographie y sont privilégiées.

C’est marrant, moi à vue de nez, j’aurais plutôt dit que « l’érotisme ou la pornographie » sur internet étaient surtout une conséquence des frustrations qui découlent de la domination masculine, du poids persistant de la morale religieuse (judéo-chrétienne, islamique ou autre), de la putification capitaliste, de l’atomisation des individus privés de leurs liens de classe, de l’aliénation par le travail qui prive les hommes et les femmes de temps libre et de disponibilité affective et sexuelle, mais aussi de l’appauvrissement généralisé du langage, dont les causes sont multiples, mais dont les conséquences sont l’incommunicabilité entre les individus (ce qui n’aide pas à baiser). Dans ton cul le smiley !

(…) On peut donc résumer en disant que le smiley est le degré zéro de l’écriture car il s’agit de l’expression des corps, en tant que sensibilité. Mieux encore, je dirais qu’il s’agit là de l’inversion de la hierarchie entre le verbe et la chair. Le smiley est l’écriture de la chair, le langage de l’émotion publique et non de l’opinion publique héritée par la culture bourgeoise et moderne.

Tu t’emballes, camarade ! Que le smiley soit le degré zéro de l’écriture, c’est incontestable, mais de là à en faire une « expression des corps », une « écriture de la chair », alors là, non ! Aucun corps, aucune chair, ne ressemble à ça, ni ne s’exprime comme ça. Tu aurais fait l’analogie avec les masques archétypaux du théâtre antique, là je dis pas. Ça pouvait se tenir, à la rigueur, encore que ces masques permettaient surtout d’identifier de loin des personnages (et d’amplifier la voix des acteurs), à charge pour le public de se concentrer ensuite sur leur discours oral et gestuel. Quant à l’opposition entre « émotion publique » et « opinion publique héritée par la culture bourgeoise et moderne », elle oublie carrément la δόξα (doxa) grecque, par exemple, bien antérieure à l’essor de la « culture bourgeoise ». Et puis pourquoi négliger aussi la possibilité d’une opinion publique populaire, critique du modèle bourgeois, et s’appuyant néanmoins sur la rationalité et l’intellect ? Le langage complexe, au vocabulaire riche, structuré par une grammaire, une syntaxe et une orthographe rationnelles, produits d’une histoire longue, serait l’apanage de la bourgeoisie ? Et le populo, lui, devrait se contenter de petits Mickeys clignotant pour faire causer sa « chair » (parce que son cerveau, hein, ça doit pas lui servir beaucoup pour obéir au patron ou pointer au chômage) ? N’y aurait-il pas en fait chez notre universitaire s’extasiant devant le « degré zéro de l’écriture » un certain mépris de classe ? Je vous le demande.

Plus loin, l’interviewer pose pourtant une bonne question :

Comment analyser l’évolution historique du smiley ? Né dans le monde de l’entreprise dans les années 1960, il avait pour but d’améliorer le moral des employés. Puis, il a été remis au goût du jour par le mouvement techno, trente ans plus tard : on pouvait le voir sur certaines pilules d’ecstasy, par exemple…

Mais la réponse du camarade Susca est affligeante :

C’est intéressant. Cela montre bien les détournements effectués par la culture électronique. La communauté, via les rapports sociaux électroniques, ont [sic] détourné le smiley pour le changer en moyen d’expression d’une sensibilité ludique et festive. Elle a détourné les instruments de travail, de production et de pédagogie pour les transformer en spectacle, en forme d’amusement afin de célébrer un « nous » joyeux. Il s’agit donc du détournement du travail vers la fête.

Bien entendu, le fait que cela soit aussi lié à l’univers de l’extase – je pense ici à l’ecstasy – montre une certaine forme d’excès. Cela renvoie finalement au carnaval, au dédoublement des sens, à quelque chose de très joyeux, mais aussi de dangereux puisque l’individu se perd dans quelque chose de plus grand que lui.

Eh oui ! Notre sympathique chercheur tombe ici dans le panneau de « l’inversion concrète de la vie » par quoi Guy Debord définissait justement le « Spectacle » : il croit (ou veut nous faire croire) que le smiley caractérise un « détournement du travail vers la fête » par la « culture électronique », alors que précisément, le smiley caractérise l’inverse : un « détournement de la fête vers le travail » par intériorisation des seuls modes de communication autorisés par la société spectaculaire-marchande. La sous-culture électronique du smiley (créé à l’origine par « le monde de l’entreprise ») est ce que le capitalisme laisse au peuple afin qu’il puisse « s’amuser » avec son instrument de travail, c’est-à-dire afin qu’il soit encore d’une certaine manière dans le travail même lorsqu’il fait la « fête », fête qui perd ainsi tout aspect libératoire. Il faut que le peuple, qui a toutes les raisons objectives d’être malheureux, soit absolument « joyeux » (on lui vendra les drogues nécessaires à ce bonheur factice, même si cela montre « une certaine forme d’excès », revers de cette souriante médaille). Il faut que le peuple, qu’on exploite jusqu’au trognon, ne puisse plus inventer de formes vraiment « ludiques » d’expression comme la grève, la manifestation, la séquestration de patron, l’occupation d’usine, l’insurrection, la révolution… parce que c’est un petit peu vieux jeu, sans doute, comme « amusement », (et assurément trop dangereux pour l’ordre établi). Il ne faut plus que le peuple puisse exprimer son malaise, sa dépression, son désespoir, sa fatigue (un ecsta et ça repart ! — et de nos jours, c’est plutôt la cocaïne qui se démocratise, d’ailleurs). C’est sûr qu’avec une dizaine de smileys dans ton disque dur, tu vas avoir du mal à faire autre chose que célébrer ce « nous joyeux » qui remplit le camarade Susca d’extase. Sauf que ce « nous joyeux », c’est pas vraiment un « nous » : essaie d’organiser une vraie action collective avec des zombies défoncés à l’ecsta ou à la coke et ne sachant s’exprimer que par onomatopées (à l’oral) ou par smileys (à l’écrit) ! Et puis, ce « nous », il est pas vraiment si « joyeux » que ça, même s’il n’a plus les outils pour exprimer autre chose qu’un bonheur forcé, ce qui fait que nombre d’individus risquent de « se perdre dans quelque chose de plus grand » qu’eux, doux euphémisme pour dire qu’ils finissent carrément à la rue, à l’asile ou à la morgue. Ô joie ludique et festive !

Nouvelle bonne question :

Ne marque-t-il pas aussi la fin de l’ironie dans les échanges par écrit, un manque de subtilité ?

La réponse vaut son pesant du pillules qui font danser :

On se fourvoie en disant que les cultures contemporaines sont « débiles », si vous me passez l’expression. En réalité, derrière chaque smiley, il y a une histoire. Derrière chaque forme de communication ponctuée par un smiley, il existe du secret, du mystère, des subtilités que seuls les membres de la « tribu » concernée peuvent comprendre.

Là, on se dit qu’il a dû prendre des trucs vachement forts et carrément hallucinogènes, le Vincenzo. Gare à la descente !

Il y a de la récréation et de la recréation qui se joue là-dedans, notamment au sein des jeunes générations qui arrivent à communiquer avec cinq personnes à la fois tout en jouant à un jeu vidéo et en faisant leurs devoirs en même temps. Les générations plus âgées sont incapables de faire cela.

Le problème, c’est que les « jeunes générations », pas plus que les « générations plus âgées », ne sont vraiment capables « de faire cela », en réalité. Parce que : 1) elles jouent à des jeux vidéos à la place de faire leurs devoirs et non en même temps (il y a d’ailleurs sans doute déjà des huiles au ministère de l’ex-Education nationale qui réfléchissent à comment transformer les cours en jeux vidéos « ludiques » aimablement sponsorisés par qui de droit) ; 2) elles ne communiquent pas avec 5 personnes à la fois, elles échangent des smileys et des borborygmes avec 5 personnes à la fois, ce que les « générations plus âgées » sont parfaitement à même de faire aussi pour peu qu’elles renoncent justement à communiquer avec le langage des êtres humains et à énoncer des messages complexes. Si tumkroipa c kta r1 piG 🙂 MDR !!! D’ailleurs, en cherchant bien, on peut trouver des vieux qui ne savent pas écrire (beaucoup de cadres, de chefs d’entreprise…) mais aussi des jeunes qui s’expriment par phrases complexes, même à l’écrit. J’en ai même déjà vu qui savaient accorder un participe passé avec le complément d’objet direct lorsque celui-ci est situé avant l’auxiliaire avoir et qui n’avaient que mépris pour les smileys et autres kikoo, lol

Ce n’est pas fini :

Auparavant, le travail et le politique étaient les moteurs de la société. Désormais, c’est l’inverse : ce sont les rapports sociétaux de base qui développent des formes culturelles, qui se propagent ensuite dans les sphères du travail ou du politique. Le smiley est donc l’un des éléments du feu sacré du quotidien.

Pourtant, l’interwiever avait bien rappelé plus haut que le smiley venait du « monde de l’entreprise », ce qui montre exactement l’inverse de la plaisante inversion qu’a cru dénicher Susca. Ces « formes culturelles » sont bien venues des « sphères du travail » pour modeler les « rapports sociétaux » de manière à en extirper toute dimension « politique ». Quant au « feu sacré du quotidien », « tu sais où tu peux te le mettre ? » te diront sans doute les victimes de la folie économique non contenue par le politique (avec un bon gros bras d’honneur en guise de smiley).

On constate ainsi que le travail et le politique essayent de résister, de survivre malgré leur obsolescence en martyrisant les formes de communication sensibles issues du réseau numérique.

graffiti
Graffiti de Guy Debord (1953)

C’est vrai, ne martyrisons plus les gentils smileys ! Plus sérieusement, « l’obsolescence » du politique est un vœu pieu, camarade. Les révolutions arabes et le mouvement des Indignés montrent au contraire un retour du politique qui, cette fois, il est vrai, a su « détourner » les instruments de communication modernes à son profit.
Quant à « l’obsolescence » du travail, on y travaille, merci.

Question :

Le smiley serait donc le symbole du combat qui oppose Internet au pouvoir politique ?

Réponse hilarante :

Absolument. Mais ce n’est pas un combat révolutionnaire. Ce combat se joue sur un mode ludique, sur le mode de la fête. Ce n’est pas une guerre. Internet est alternatif au pouvoir politique, bien-sûr. Mais son but n’est pas de s’opposer à celui-ci. Il s’agit d’un monde qui n’a pas besoin de s’opposer au système pour exister, mais dessine des formes d’autonomie douées de mythes, dieux et émotions propres, ainsi que de ses propres formes de pouvoir (…).

Mais si, il y a une guerre, sur internet, comme ailleurs. C’est une guerre sociale menée par l’oligarchie capitaliste contre l’ensemble de la planète. Internet n’est pas « alternatif au pouvoir politique ». La seule alternative à un pouvoir politique, c’est un autre pouvoir politique (par exemple un pouvoir qui appartiendrait vraiment au peuple). Internet n’est pas un pouvoir, c’est juste un moyen (ou un espace) de communication, mais les forces qui s’affrontent peuvent s’en servir, et cela fait déjà longtemps que le pouvoir économique (bien plus que le pouvoir politique qui n’est plus que son valet) réalise le cauchemar d’Orwell en utilisant les armes de la connerie publicitaire, du nivellement par le bas, de l’appauvrissement du langage, de la putification par le biais, notamment, d’internet, afin d’endormir le peuple et de lui ôter jusqu’à l’idée même de révolte politique et sociale. Il est temps justement de mener un vrai « combat révolutionnaire » contre un système qui nous empêche d’exister. Cela peut se faire aussi grâce à internet, toutes générations confondues. On en perçoit déjà les frémissements. Et pendant ce temps-là, camarade Susca, vas-tu continuer à applaudir en souriant devant 3 smileys ludiques et apolitiques ?

Cut the crap !