Esprit de victoire ?

« Esprit de victoire » ?
N’en déplaise au néo-supporter (de très très fraiche date) Mélenchon, qui traite de « pisse-vinaigres » ceux qui  — comme lui-même il n’y a pas si longtemps !— trouvent que le foot-spectacle est « l’opium du peuple », qui ne sont « pas très footeux« , et que ça a « toujours choqué de voir des RMIstes applaudir des millionaires », on peut — sans la mépriser aucunement ! — voir dans la liesse populaire suscitée par la victoire de l’équipe de France de football autre chose qu’un « esprit de victoire » : un exutoire.
Il y aurait tant à dire sur les besoins de défoulement d’une jeunesse confinée dans une vie de merde sans horizon et à qui il ne reste que le foot (et encore : une victoire tous les 20 ans !) pour se sentir (enfin, et très provisoirement) membre d’un collectif, pour vibrer en s’identifiant à de jeunes athlètes issus des mêmes quartiers qu’elle (avec tout ce que cela induit de projection et de fantasmes de « réussite » pour ceux à qui elle reste, pour la plus grande masse, structurellement interdite). Que d’énergies couvent dans cette cocotte-minute d’hormones adolescentes, de chaleur estivale, de désœuvrement, d’ennui, de violence sociale et de flicage raciste (à l’occasion de la finale de la coupe du monde, la RATP et la préfecture avaient tout bonnement interdit aux banlieusards d’Ile-de-France de se joindre à la fête !). Dès lors, il n’est guère étonnant que la casse et la violence aient ponctué la liesse, sous le regard voyeuriste des médias du Capital (et la fRance raciste obligée de faire profil bas le temps de la victoire d’une équipe nationale pas assez « européenne », c’est-à-dire « blanche », à son goût, y trouvera bien sûr de nouveaux prétextes à vomir sa haine des bronzés). Continuer la lecture de « Esprit de victoire ? »

Dominique Vidal patauge à nouveau dans l’anti-mélenchonisme primaire

Il y a plus d’un an, je m’étais déjà frotté à la mauvaise foi de Dominique Vidal sur le réseau antisocial Facebook. Mais voici que cet éminent journaliste récidive. Ayant publiquement comparé Mélenchon au néo-fasciste italien Salvini, à partir d’une phrase qu’il a lue de travers, et comme je lui expliquais le contre-sens qu’il avait commis, il m’a « bloqué » sur Facebook (procédé dont il use et abuse pour faire disparaître les contradicteurs qui le poussent dans ses retranchements). Manque de bol : ce blog me permet de lui donner néanmoins publiquement la réplique sans qu’il puisse me censurer.

Il est paradoxal qu’il me faille à nouveau défendre Mélenchon contre les calomnies de Vidal. Car en réalité, même si j’ai milité activement pour JLM lors de sa campagne de 2017, je suis actuellement en désaccord profond avec lui au sujet de l’organisation « gazeuse » de la France Insoumise (par exemple, je ne vois pas comment on peut défendre de façon crédible devant les citoyens un projet de 6e République démocratique avec un mouvement au fonctionnement aussi peu démocratique). Mais ce désaccord, qui n’est pas mince et me fait d’ores et déjà me sentir plus à l’aise dans des collectifs type « Fête à Macron » que dans la France Insoumise, ne saurait me pousser à rejeter JLM dans des limbes crypto-fascistes ni à lui attribuer des positions qui ne sont pas les siennes. Or, c’est exactement ce que fait, contre toute vraisemblance, Dominique Vidal.

Voici donc ce que Vidal a posté sur Facebook :
Dans la citation que fait Vidal d’un billet de blog de Mélenchon datant du 29 mai 2018, JLM évoque une « situation » : la crise au sommet de l’Etat italien lorsque, sur pression de l’Allemagne et des marchés, le président de la République italienne Sergio Matarella a refusé le candidat anti-euro proposé pour le poste de ministre de l’économie par la coalition formée par le M5S et la Lega (formations populistes et xénophobes), et que le premier ministre pressenti, Giuseppe Conte, a dans un premier temps jeté l’éponge, refusant de se plier au diktat du président Matarella, qui a du coup nommé à la tête du gouvernement Carlo Cotarelli, le très austéritaire « Monsieur Ciseaux » de l’ancien gouvernement Letta. A cette date, JLM ne sait donc pas encore que deux jours plus tard, le 31 mai, un accord sera finalement trouvé entre le président Matarella, le M5S et la Lega, pour un nouveau gouvernement Conte, écartant du même coup l’hypothèse (sinon inévitable) d’élections anticipées qui avaient toutes les chances de voir le M5S et la Lega renforcer encore davantage leur score (c’est en tout cas bien la crainte exprimée par JLM : « Mais en cas de retour aux urnes, tous les observateurs concluent que ce sera un raz-de-marée pour les deux partis rebaptisés “antisystème”. C’est-à-dire une situation pire que celle que déplorent “la plupart des observateurs européens” cités par Le Figaro« ). Continuer la lecture de « Dominique Vidal patauge à nouveau dans l’anti-mélenchonisme primaire »

Lettre ouverte à Dominique Vidal au sujet de Mélenchon, de la Syrie et de quelques calomnies émises à mon sujet

Cher Dominique Vidal,

Je vous ai souvent lu avec intérêt dans les colonnes du Monde Diplomatique, journal qui n’a pas été pour rien dans mon éducation politique. Je vous ai écouté très régulièrement aussi dans l’émission Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet, qui n’a pas peu joué non plus dans ma formation.
J’ai donc d’abord accueilli avec un a priori plus que favorable vos interventions sur un groupe Facebook que je co-administre et sur ma propre page de ce réseau antisocial, dont je n’use qu’à des fins politiques, un de mes champs d’activité bien éloigné de votre spécialité (le Moyen-Orient) étant la lutte contre les stratégies confusionnistes d’extrême-droite. Autant le dire tout de suite, même si je n’ai pas eu l’occasion d’en parler avec vous, ces activités m’ont conduit bien souvent sur divers supports (dont vous ignorez sans doute l’existence) à contrer la propagande poutinienne, le conspirationnisme antisémite pro-chiite et autres biais par lesquels la fachosphère (FN, mais aussi nazis dieudo-soraliens et autres rouges-bruns, etc.) cherche à empoisonner la gauche radicale (dont le campisme anti-américain forme hélas une zone de porosité certaine avec les lubies de l’extrême-droite). Continuer la lecture de « Lettre ouverte à Dominique Vidal au sujet de Mélenchon, de la Syrie et de quelques calomnies émises à mon sujet »

Mélenchon devant Hollande, le storytelling qui vient à point

Dans son éditorial de Challenges du 18 avril 2016, Maurice Szafran (qui déteste pourtant tout ce que représente Mélenchon) est obligé de se pencher sur le résultat d’un sondage TNS-SOFRES qui place le candidat de la « France insoumise » entre 12 et 16% des intentions de vote au 1er tour de la future présidentielle (contre 13 à 15% pour François Hollande) et de se pourlécher de la « story » qu’il va ainsi pouvoir vendre (la qualification de MLP pour le deuxième tour ayant déjà été tellement survendue qu’elle ne tient plus personne en haleine), sous le titre racoleur « Panique à l’Elysée : Mélenchon talonne Hollande ! »

Capture d’écran 2016-04-18 à 18.14.12

« Dans un cas de figure – Le Maire candidat de la droite républicaine- Mélenchon passe en tête – 16 points contre 15! Voilà, précisément, ce qui assomme les proches du président et les principaux dignitaires socialistes, ce qu’ils ne supportent pas : l’apparition d’un phénomène Mélenchon. Un phénomène qui ouvrirait un nouveau gouffre: si cette dynamique prenait du souffle et de l’importance, le leader de la gauche de la gauche pourrait précéder Hollande au premier tour. Un événement politique d’une importance tout à fait considérable. (…)
Ensuite, la primaire de la gauche est désormais enterrée, à jamais. Tous les anti-hollandais de gauche, et ils sont nombreux, vont en effet désormais rallier Mélenchon, lequel va devenir intenable…
(…) Plus sérieusement, si ce sondage se confirme dans les semaines et les mois à venir, alors Mélenchon aura eu raison envers et contre tous, notamment ses alliés communistes: cela fait longtemps qu’il répète être en mesure de devancer Hollande à l’élection présidentielle. Et s’il avait raison… »

« Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons », disait Lénine. Ils vont donc nous vendre du Mélenchon. Fort bien.

A propos du campisme et de l’antifascisme

Cela couvait depuis un moment, mais depuis l’annonce de la « proposition de candidature » de Jean-Luc Mélenchon, et depuis ses propos sur la Russie lors de l’émission « On n’est pas couché« , quelques amis et camarades, particulièrement du côté libertaire ou « antifa », se répandent en imprécation contre le « campisme », le « poutinisme », le « nationalisme », le « chauvinisme », le « confusionnisme », le « stalinisme », voire le « rouge-brunisme » supposés de JLM et du PG.

Je dois avouer que lorsque j’ai regardé l’émission, j’ai moi-même failli m’étrangler en entendant le fondateur de mon parti répondre par exemple : « oui, je pense qu’il va régler le problème » à la question : « Poutine, est-ce que vous êtes pour ce qu’il est en train de faire en ce moment en Syrie ? », ou lorsqu’il a évacué la question des frappes russes en Syrie (destinées à soutenir le boucher Bachar El Assad contre les « rebelles » bien plus qu’à éliminer Daech) en affirmant simplement : « ce n’est pas vrai ».  Il y a là, je pense, une maladresse (ou une erreur), mais aussi un vrai choix politique : celui de dénoncer en priorité les exactions qui relèvent de l’impérialisme « nord-américain », d’en démonter la propagande relayée par les gouvernements européens atlantistes, y compris le gouvernement français qui, avec Sarkozy puis Hollande et Valls, n’a cessé de s’aligner sur Washington, rompant avec la tradition gaullienne de relative indépendance de la diplomatie française, notamment concernant la Russie et le Moyen-Orient.

Ce choix qu’on peut qualifier de « campiste » de Mélenchon n’est pas nouveau. On l’a toujours vu par exemple défendre les aspects positifs des révolutions sud-américaines, mettre l’accent sur la violence des Etats-Unis à leur encontre et refuser a contrario de condamner sur injonction des médiacrates les aspects contestables du régime cubain ou de la présidence d’Hugo Chavez au Vénézuéla. Il s’inscrit d’ailleurs aussi en cela dans une tradition de la gauche qui a eu son heure de gloire durant la guerre froide, notamment au PCF, mais aussi chez nombre de groupes gauchistes qui ont pu vibrer tour à tour pour l’URSS de Staline, la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao, l’Algérie du FLN, le Viet-Nam d’Ho-Chi-Minh, voire le Cambodge de Pol-Pot… du moment que s’y exprimait une forme d’opposition ou de résistance à l’empire capitaliste américain, quitte à passer sous silence voire à nier les crimes imputables à ces régimes. Je prends à dessein les exemples les plus caricaturaux (JLM n’ayant évidemment jamais manifesté de sympathies staliniennes, contrairement à un Georges Marchais auquel il est souvent comparé pour sa faconde) pour souligner que cette posture « campiste » qui peut susciter chez moi de très sérieuses réserves ouvre potentiellement la voie à de très néfastes dérives.

Depuis que l’hyperpuissance américaine honnie, sortie victorieuse de la Guerre Froide, est concurrencée par l’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), le courant le plus campiste de la gauche radicale (incarné notamment par le site « Le Grand Soir ») franchit parfois dangereusement la frontière qui sépare la simple analyse géostratégique du soutien à tout ce qui peut remettre en cause l’hégémonie américaine, y compris des régimes aussi peu progressistes que la Russie de Poutine ou la Chine ultra-capitaliste. Le campisme expose dès lors au risque de passer à côté de certaines évolutions internes aux Etats-Unis (notamment le fait qu’Obama a pu se montrer parfois bien plus modéré que ses alliés français, par exemple sur le dossier syrien, et qu’une contestation de gauche comme celle incarnée par Bernie Sanders, reste quelque chose d’inenvisageable pour le moment dans des Etats aussi répressifs que la Russie ou la Chine). Il expose aussi à une promiscuité source de grande confusion avec l’extrême-droite conspirationniste anti-américaine grande admiratrice de régimes autoritaires comme celui de Poutine ou celui de Bachar El Assad, prompte à dénoncer la responsabilité américaine dans la naissance de Daech, mais tout aussi prompte à en exonérer Assad.

Personnellement, je trouve que Jean-Luc Mélenchon flirte trop souvent et trop fort avec le campisme, d’autant que pour se « présidentialiser » sans doute, il en rajoute dans la posture gaullienne de « l’indépendantisme français« . Mais lorsqu’on ambitionne de conquérir le pouvoir par les urnes, et de l’exercer effectivement sans attendre une future et hypothétique révolution prolétarienne, on est amené à réfléchir sur les enjeux de puissance de façon peut-être plus appuyée que lorsqu’on milite au NPA ou à Alternative Libertaire, qui ont peu de chance de se retrouver un jour en situation de devoir traiter avec les puissances qui dominent le monde.

Mais revenons-en aux propos de Jean-Luc Mélenchon sur la Russie. Bien qu’ils me semblent effectivement trop complaisants avec Poutine et Assad (accordant au premier une capacité à « régler le problème » et assimilant un peu vite tous les rebelles syriens à Al Qaïda), ils sont néanmoins plus nuancés que ce que la presse a bien voulu en dire.
L’Observatoire de la Propagande et des Inepties Anti-Mélenchon a justement relevé la façon dont les médias ont mis en avant et déformé des propos qui ne représentaient qu’une petite partie d’une longue émission au cours de laquelle de nombeuses autres questions ont été abordées.
Alexis Corbière a également montré sur son blog ce qu’était réellement la position de Mélenchon. Il en ressort qu’au lieu de titrer « Mélenchon soutient Poutine » ou « Mélenchon félicite Poutine » (omettant de préciser qu’il félicitait les Russes uniquement pour avoir réussi à couper la voie de communication qui permettait à Daech la vente de pétrole en contrebande vers la Turquie), les médias auraient aussi pu retenir pour leurs gros titres ces propos : « Je ne suis pas d’accord pour que Poutine règle le problème. Je suis pour que l’ONU règle le problème », « [la propagande russe], c’est aussi de la propagande », « Tout est de la propagande. Je ne suis pas pour les bombardements », etc.

Contrairement au camarade Corbière, je pense qu’il y avait bien un parfum campiste dans les propos de Mélenchon. Je suis en désaccord avec lui (et avec la ligne du PG) sur ce point, et je dois reconnaître que la critique faite par Ariane Perez du « nouvel indépendantisme français » prôné par le PG me semble assez convaincante, mais cela ne fait pas de Mélenchon ni du PG des suppôts de l’extrême-droite en extase devant Poutine et Assad. Rappelons que s’il faut soutenir une cause en Syrie, c’est assurément celle des Kurdes révolutionnaires du Rojava et de leurs alliés. Mélenchon ne dit rien d’autre lorsqu’il affirme dans ONPC : « Je suis pour que Daech soit vaincu, écrabouillé et que les Kurdes gagnent ». Or, à en croire les propos d’un volontaire français dans les YPG kurdes recueilli par l’Organisation Communiste Libertaire (qu’on ne pourra soupçonner de sympathie pour Poutine) :

« En ce qui concerne l’intervention de la Russie en Syrie, il est intéressant de noter qu’elle a été perçue de façon très positive par les combattants que j’ai côtoyés, ce pour plusieurs raisons. D’abord, les frappes russes donnent du fil à retordre aux djihadistes, l’ennemi commun, ce qui est du pain béni pour les YPG. Ensuite, le soutien diplomatique et surtout militaire se limitait pour l’heure à celui des Etat occidentaux, Etats-Unis en tête, ce qui introduisait de fait une relation de subordination des YPG vis-à-vis de ce pays. Aucun contact officiel n’a, à ma connaissance, eu lieu entre la Russie et les YPG, mais la possibilité d’une entente ou d’opérations communes permet de relâcher la bride occidentale sur les YPG qui peuvent désormais, si les exigences des Etats-Unis se faisaient trop rapaces, se tourner vers un autre soutien international potentiel. L’intervention russe offre donc la possibilité aux YPG, comme me l’a résumé un combattant, de jouer sur deux impérialismes, pour le moment antagonistes, ce qui est toujours plus confortable que de dépendre des seuls caprices de la politique étrangère américaine, laquelle pêche rarement par la constance. »

Reconnaître à la Russie un rôle objectivement favorable (pour le moment) aux Kurdes, c’est bien donc ce que font les intéressés eux-mêmes et leurs alliés. On conviendra dès lors que, même en ayant des divergences d’appréciation sur la politique internationale de Poutine, on peut se retrouver largement entre militants de gauche sur un objectif principal : un retour à la paix qui ne se ferait pas au détriment des intérêts de la révolution kurde.
Pourtant, malgré mes réserves personnelles, la dernière sortie de Mélenchon à ONPC m’a valu quelques engueulades à ma gauche : de « maintenant, qu’il aille se faire foutre » à « bon courage avec les chauvins »…
Bigre.

Malgré mes appels à la nuance, un nom m’a été balancé pour justifier la disgrâce irrévocable du PG : Djordje Kuzmanovic. Secrétaire national du PG spécialiste des questions de défense, il serait le responsable (ou le symptôme) de la dérive du PG vers le nationalisme et le confusionnisme. Pour « preuves » deux articles, l’un du site d’Ornella Guyet Confusionnisme.info, l’autre des Morbacks Véners. J’avoue que ces articles que je connaissais déjà m’avaient troublé sur le moment. Puis j’avais eu l’occasion d’échanger quelques fois sur FaceBook avec Djordje, avec lequel je m’étais trouvé en désaccord profond sur bien des points (ce qui peut évidemment arriver même avec un camarade de parti), sans qu’aucun élément n’ait pu me faire douter un seul instant de son engagement internationaliste de gauche. Je n’avais plus pensé à ces deux articles, mais puisqu’ils font désormais office de référence à charge contre le PG, j’ai pris le temps de les examiner un peu plus méthodiquement et je n’ai pas été déçu.

L’article des Morbacks Véners procède de manière malhonnête, compensant par un effet d’accumulation et par des amalgames ridicules la pauvreté factuelle de son argumentation.

  • Il démarre avec une grande photo de Djordje Kuzmanovic en uniforme de l’armée française : Les Morbacks auraient pu choisir plein d’autres photographies, mais visiblement, ils ont voulu insister sur le fait que Djordje a été militaire, ce qui est sans doute infâmant à leurs yeux. Etant moi-même ancien objecteur de conscience, je ne peux pas dire que je porte l’armée dans mon coeur, et j’ai d’ailleurs accueilli très fraîchement la proposition de Djordje de rétablir le service national, lui signifiant que je ne serais pour le service militaire que lorsque les officiers seraient élus par des comités de soldats et révocables à tout moment. Mais s’il pouvait m’arriver lorsque j’étais adolescent de considérer tout militaire comme un ennemi, j’ai tout de même appris depuis à faire la part des choses : je suis toujours opposé à l’autoritarisme et à la hiérarchie militaire, comme à l’emploi fait de la force armée par le pays dans lequel le hasard m’a fait naître, mais je sais que tout militaire n’est pas forcément un fasciste et qu’il peut même se trouver des militaires de gauche. Si si, ça s’est vu au Portugal par exemple, avec la révolution des oeillets.
    En adhérant à un parti qui avait vocation à être un « parti creuset », je me doutais bien que j’y trouverais des militants venus d’autres horizons que les miens, et tout bien considéré, même s’il existait un parti d’objecteurs de conscience antimilitaristes communistes libertaires athées désireux de tenter l’abolition de la propriété lucrative et du travail aliéné par la voie démocratique légale du réformisme écosocialiste autogestionnaire sur fond de punk music, je ne sais pas si j’aurais envie d’y adhérer, tant l’angle me paraîtrait étroit.
  • Les Morbacks continuent ensuite sur la même veine avec une capture d’écran d’une recherche sur la « société Djordje Kuzmanovic » qui donne lieu à des propos ironiques (« nous sommes déjà hilare [sic], imaginer un membre du bureau national du PG faire du “conseil pour les affaires” c’est quand même drôle pour un parti dont le leader parle du “banquier Macron” »). En plus d’être militaire (donc quasi-fasciste ?), Djordje serait chef d’entreprise (donc capitaliste ?). Rien que ça.
    Vu que ça n’a rien à voir avec le reste de la démonstration qui vise à le faire passer pour un rouge-brun, on voit qu’il ne s’agit là que de le discréditer a priori. Sauf que cette « société » ne compte aucun employé et ne présente aucun bilan. Il faudrait peut-être expliquer aux Morbacks que plein de travailleurs parfois très précaires ont dû créer une structure juridique pour pouvoir se faire payer des prestations, sans que cela fasse d’eux des capitalistes pour autant. Il en faudrait donc un peu plus pour accabler Djordje.
  • Vient ensuite une copie d’écran d’Investig’action, le site du journaliste communiste à tendance complotiste Michel Collon, avec un article signé Djordje Kuzmanovic. Les Morbacks nous font alors un long déroulé sur Collon, photo dudit Collon en compagnie de Meyssan (le conspirationniste forcené du réseau Voltaire) et Dieudonné (l’ex-comique antisémite) à l’appui, avec énumération d’autres noms plus compromettants les uns que les autres. Là, on se dit : Oh là là, mais dans quoi il trempe, le Djordje ? C’est donc un antisémite quenellier conspirationniste ? Eh bien non. Le site de Collon, comme tous les sites de pseudo-réinformation, reprend des sources externes sans que cela engage en quoi que ce soit leurs auteurs. Et l’article orginal de Djordje vient juste de son blog mediapart. Il n’a aucun rapport avec Collon (encore moins avec Meyssan ou Dieudonné). Mais les Morbacks concluent : « Un membre du bureau national du PG écrit donc bien des articles sur le site internet d’un type qui organise avec l’extrême droite des conférences de soutien à des dictateurs ».
    Voilà une bonne grosse falsification destinée à salir un militant de gauche ! Car non, Djordje n’a pas écrit cet article sur le site de Collon (l’eût-il fait d’ailleurs que cela n’aurait pas mérité non plus tant d’infamie : publication d’un article dans un média ne vaut pas forcément adhésion à la ligne éditoriale de ce média). Investig’action n’a fait ici que relayer l’article depuis le blog de Djordje.
    En cherchant bien, je suis sûr qu’on peut trouver des articles des Morbacks relayés sur des sites pas très nets, aussi. Si je n’avais que ça à faire, je pourrais même m’amuser à créer un site dégueulasse bardé de quenelles et autres horreurs fascistes et y faire un copier-coller des oeuvres des Morbacks, qu’on rigole.
    Sur le contenu de l’article lui-même, évidemment, on ne saura rien. C’est donc que les Morbacks n’ont pas dû réussir à y trouver le moindre truc compromettant et ont dû se contenter d’un amalgame crapuleux.
  • Pour charger la mule, les Morbacks sont aussi allés explorer le mur Facebook de Djordje et en ont ramené une capture d’écran d’une image relayée par celui-ci sur laquelle on voit d’un côté Obama seul, de l’autre les chefs des BRICS avec le slogan : « construisons un monde multipolaire ». On conviendra que faire passer les Poutine et autres Xi Jinping pour de gentils adeptes d’un monde multipolaire face au méchant Obama, c’est un peu campiste (et simpliste) sur les bords.
    N’empêche que l’idée d’équilibrer l’unilatéralisme de l’impérialisme américain par la diplomatie internationale n’est pas dénuée de fondement et que cette image illustre un fait objectif : ces nouvelles puissances coopèrent déjà pour remettre en cause les institutions internationales issues des accords de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale) et dominées par les Etats-Unis. On peut le constater, et même s’en réjouir sans être un affreux rouge-brun.
  • Autre capture d’écran sur Facebook : un lien vers RIA Novosti avec félicitations adressées par Djordje à Asselineau (le chef de l’UPR, groupuscule d’ultra-droite obsédé par l’UE et la CIA). Cette fois, l’affaire est dans le sac : Djordje relaie un média de propagande poutinienne et félicite un nationaliste !
    Sauf qu’il est tout de même permis de relativiser. Djordje fait visiblement partie de ces Français russophones qui ont des attaches avec l’Europe de l’est. Il suit donc les médias russes et est peut-être plus sensible que la moyenne à ce qui concerne la Russie. De là à en faire un inconditionnel du régime de Poutine, il y a tout de même un pas.
    Le lien pointé par les Morbacks illustre les premiers bombardements exercés par l’armée ukrainienne contre des villes russophones du Donbass en 2014. Dans ce conflit, Djordje a de toute évidence un a priori favorable vis-à-vis des Russes et semble se méfier plus de la propagande en faveur du gouvernement ukrainien issu du mouvement Euromaïdan et de ses soutiens de l’OTAN ou de l’UE que de la propagande en faveur des séparatistes russophones et de Poutine. Il a donc dû être content que dans un paysage politico-médiatique français plutôt favorable aux occidentaux, un politicien comme Asselineau réagisse à l’opération lancée par l’armée ukrainienne dans le Donbass. Un peu comme j’ai été content en 2003 que cette canaille de Villepin s’oppose à la guerre en Irak. Ça ne fait pas de moi pour autant un villepiniste, je pense. Idem pour Djordje qui ne montre aucune marque d’allégeance aux idées politiques d’Asselineau ni à celles des ultra-nationalistes russes. On peut noter aussi que dans les commentaires qui suivent le lien, Djordje se moque plutôt des interventions ridicules d’un militant de l’UPR venu faire l’éloge de son gourou.
  • Autre capture d’écran à partir de Facebook : un lien vers une photo de David Icke. Grosse rigolade des Morbacks sur ledit Icke, qui a l’air effectivement complètement timbré. Mais avec un autre découpage, ils auraient pu nous montrer tout de même ce que contenait cette photo, et là, on aurait compris pourquoi Djordje avait noté que cela lui inspirait « un songe » (celui de voir les chefs d’Etat arrêtés par leurs propres forces de l’ordre). On aurait même pu se dire qu’il était tombé par hasard là-dessus sans rien savoir de l’auteur, qu’il avait trouvé l’image amusante et qu’il avait fait la connerie que font beaucoup de gens : poster sans vérifier la source. Mais en tronquant l’image, les Morbacks occultent le fond et laissent entendre que Djordje serait un adepte des thèses délirantes d’Icke. Encore une falsification bien dégueulasse.
    Capture d’écran faite par les Morbacks

    Image non-découpée
    Image non-découpée
  • Les charges contre Djordje étant peu probantes, c’est le moins qu’on puisse dire, les Morbacks sont obligés d’en rajouter en s’en prenant plus directement à la première cible de leur article : Alexis Corbière. Le camarade Corbière est donc accusé d’avoir participé à une conférence aux côtés de l’historienne conspirationniste Annie Lacroix-Riz (membre du PRCF, groupuscule néo-stalinien obsédé par l’UE), conférence filmée et diffusée par les nationalistes de l’UPR. On peut discuter de la pertinence de s’asseoir à côté d’Annie Lacroix-Riz (qui est tout de même une universitaire reconnue, malgré ses idées contestables), mais le thème de la conférence étant la montée de l’extrême-droite, il est évident que Corbière intervenait là dans son champ de compétence, pour défendre des idées antifascistes, et qu’il ignorait sans doute que c’était des gens de l’UPR qui filmaient.
    Mais pour les Morbacks, dont on mesure à présent la finesse, l’affaire est bien sûr entendue : Corbière s’est mouillé avec des nationalistes. « Et oui Alexis Corbière », écrivent-ils, « quand on va débattre avec des fafs, filmé par des fafs (que du coup, on sert leur propagande), on devrait a minima la fermer sur le sujet ». Sauf que… le débat auquel participait Corbière se déroulait sur le plateau des Glières en 2013, et était organisé par le CRHA qu’il serait vraiment ridicule d’accuser d’être « faf ». A côté d’Alexis Corbière et d’Annie Lacroix-Riz, il y avait aussi JP Ravaux, président de VISA. En croyant mouiller Corbière, les Morbacks visent donc également la FSU, Solidaires, la CGT, la CFDT, la CNT, l’UNEF et le syndicat de la Magistrature. Ça en fait des « fafs » ! On voit bien que cette accusation est débile. Eh oui, camarades Morbacks, quand on prend des militants de gauche, des résistants et des syndicalistes pour des « fafs » (que du coup, on nourrit la confusion qu’on prétend dénoncer), on devrait a minima la fermer sur le sujet !
  • Pour finir, les Morbacks nous offrent en « bonus » une capture d’écran nous informant qu’en 2012, Djordje avait changé sa couverture Facebook pour une image portant le sigle « SPQR », avec en commentaire ironique : « La très jolie bannière facebook “l’humain d’abord” — rires soutenus là encore —… »
    Il ne sera pas venu à l’idée de nos hyènes ricanantes que Djordje puisse être juste passionné d’histoire romaine ni que la devise « senatus populusque romanus » de la République puis de l’empire romain, et figurant toujours sur le blason de la ville de Rome, ne soit pas un élément de propagande mussolinienne subliminale et puisse ne rien avoir de contradictoire avec le slogan « l’humain d’abord » du FdG. D’ailleurs, les Morbacks, s’ils étaient allés moins vite en besogne, auraient pu aussi bien trouver sur le mur Facebook de Djordje une statue d’Auguste, ou la couverture du roman Spartacus (excellent livre d’Arthur Koestler au demeurant, représentant le personnage de Spartacus en anti-Staline, qui choisit la défaite plutôt que de s’abaisser à devenir un tyran pour vaincre, mais là, ça doit être trop subtil pour les Morbacks, et puis surtout, ça n’accréditerait pas leur thèse à charge).

Bref, l’article des Morbacks Véners se révèle en fin de compte complètement vide et, s’ils avaient été rigoureux et honnêtes, tout ce qu’ils auraient pu trouver à reprocher à Djordje, c’est de manquer peut-être de recul par rapport à la propagande russe relative à la guerre en Ukraine.

Venons-en au deuxième article, publié cette fois par Confusionnisme.info, site à propos duquel je rejoins les remarques formulées par l’Observatoire des réseaux. Le travail d’Ornella Guyet, qui aurait pu (et dû) être un travail d’utilité publique, me semble souvent gâché par un manque de rigueur certain et une confusion néfaste entre engagement idéologique et antifascisme, ce qui fait que quiconque à gauche diverge un peu du prisme de l’auteure (prisme « internationaliste anti-autoritaire ») se voit accusé de confusionnisme ou de collusion avec l’extrême-droite. Ornella Guyet renvoie d’ailleurs au sujet de Djordje vers l’article des Morbacks Véners dont on vient de voir qu’il était entièrement à charge et malhonnête.

A propos de Djordje Kuzmanovic, donc, elle affirme dans un article consacré à la question ukrainienne que « les manifestations de soutien au Donbass organisées par Benajam sont tout autant fréquentées par l’auteur d’extrême droite Lucien Cerise que par le membre du bureau politique du Parti de Gauche Djordje Kuzmanovic ». Pour illustrer cette supposée collusion, une photo tirée d’une vidéo de l’Agence Info Libre, légendée ainsi : « Djordje Kuzmanovic (au centre avec le micro) filmé par l’Agence Info libre à la tribune d’un rassemblement “contre la guerre en Ukraine” organisé par Alain Benajam et ses sbires le 22 juin 2014. » Djordje Kuzmanovic est donc ici accusé par Ornella Guyet de fréquenter en compagnie d’un auteur d’extrême-droite des manifestations organisées par le complotiste Alain Benajam (proche de Thierry Meyssan) filmées par un média dieudo-soralien. N’en jetez plus !

Image de Djordje à la tribune avec logo de l'Agence Info Libre pour bien le mouiller
Image de Djordje à la tribune avec logo de l’Agence Info Libre incrusté

Quid de Lucien Cerise ? Ornella Guyet nous donne un lien vers une vidéo de l’Agence Info Libre montrant Cerise à un rassemblement… du 2 aout 2014. Or, la photo de Djordje exhibée par Confusionnisme.info a été prise lors d’un autre rassemblement, le 22 juin 2014. La formulation de Confusionnisme.info n’apporte donc ici que confusion.
Par ailleurs, ce premier rassemblement contre la guerre en Ukraine du 22 juin 2014, donc en pleine offensive des troupes de Kiev contre les villes tenues par les séparatistes dans l’est du pays (faisant de nombreuses victimes civiles), a en fait été organisé par le collectif « France-Russie-Ukraine : dialogue » dont les contacts affichés étaient… Djordje Kuzmanovic lui-même et l’historien Gueorgui Chepelev (du « Collectif citoyen pour la paix en Ukraine »). Ce collectif se présentait comme un rassemblement de « citoyens français, russes et ukrainiens, avec le soutien des collectifs « Russie-France : Secours d’urgence », « Dialogue russo-ukrainien» ». A noter que le texte de l’appel à manifester ne contient aucune apologie du régime de Poutine, ni des séparatistes du Donbass. Et ne mentionne nulle part le sulfureux Benajam. Ornella Guyet accuse donc abusivement Djordje d’avoir participé à une manifestation organisée par Benajam alors que c’est plutôt le contraire qui s’est produit.
Le montage de la vidéo de l’Agence Info Libre commence par une interview de Benajam dans la petite foule (très clairsemée), mais les images de la tribune ne laissent voir comme « officiels » que Gueorgui Chepelev et Djordje Kuzmanovic (dont la prise de parole se borne aussi à appeler à la paix, ce dernier insistant sur la nécessité de permettre la mise en place de l’aide humanitaire).
Quand il organise un événement, Benajam peut compter sur le réseau Voltaire (réseau complotiste dont il dirige la branche française) pour en faire la propagande, comme pour cette autre manifestation quelques jours plus tard : « le Comité anti-impérialiste, le Collectif France-Russie, le Comité Valmy, les éditions Démocrite, La voix de la Libye, le Rassemblement pour la Syrie, et le Réseau Voltaire organisent une manifestation de soutien aux victimes de la guerre au Donbass, samedi 5 juillet 2014 à 15h, à Paris, place de la République ». Rien de tel pour la manif du 22 juin.
Benajam n’est donc pas l’organisateur de la manifestation du 22 juin organisée par Djordje mais il l’a bien été de celle du 5 juillet… pour laquelle Djordje et le collectif « France-Russie-Ukraine : dialogue » ne sont cette fois nullement mentionnés. Ornella Guyet n’aurait-elle pas procédé à un amalgame un peu rapide ?

Dans une interview à La Voix de la Russie (devenu Sputniknews), média russe à la botte du régime de Poutine, Djordje déclare à propos du rassemblement du 22 juin 2014 :

« En majorité c’étaient des franco-russes, mais il y avait des Russes, des Ukrainiens et des Français tout simplement. Il y avait différentes organisations politiques, on avait des membres du Parti Communiste Français, des membres du Parti de Gauche et d’autres membres de partis plus à droite. On avait des citoyens non encartés et des associations, l’association France-Russie, l’association d’amitié France-Ukraine, plusieurs associations de ce type là. (…) Là on a fait un rassemblement citoyen, ce qui était compliqué à organiser puisqu’on a mis nos avis personnels de coté et on est arrivé à un texte, le plus acceptable pour tout le monde. Certains peuvent le trouver pas assez engagé mais il permet de rassembler largement autour de la thématique de la paix, de l’arrêt des combats, des corridors humanitaires et des zones d’exclusions aériennes. Maintenant chacun est dans des organisations politiques où on a des engagements qui sont différents, moi je suis dans le Parti de Gauche et nous avons une position sur l’Ukraine qui est très en opposition à l’OTAN, nous sommes pour la sortie de l’OTAN, donc on va plus loin sur certaines questions. »

Outre la présence de Benajam et de la caméra de l’AIL à la manifestation, il est donc attesté que les organisateurs n’ont pas été très regardants sur les participants : il ne s’agissait pas d’une manifestation « de gauche » mais d’une manifestation se voulant ouverte à tous les partisans de la paix en Ukraine (un intervenant favorable au gouvernement de Kiev a même apparemment pu s’y exprimer). Cela n’en fait pas pour autant une manifestation d’extrême-droite ni de Djordje un habitué des événements organisés par « Benajam et ses sbires ». La présentation faite par Ornella Guyet est donc fallacieuse.

En fait, il était possible de trouver plus compromettant, pourtant : sur une autre vidéo (non-évoquée par Confusionnisme.info), mise en ligne par le compte « Ukraine Donbass » sur youtube, on peut voir le militant d’extrême-droite André Chanclu, ex-GUDard à la tête du groupe Novopole et du collectif « France-Russie » (qui ne figure pas dans les organisateurs de la manifestation et qui est à distinguer de l’association France-Russie) non seulement être présent mais s’emparer du micro (à un autre moment de la manifestation). On retrouve d’ailleurs le même Chanclu avec Benajam dans les autres événements pro-Donbass organisés ultérieurement (sans aucune participation de Djordje, cette fois). Dans une manif ordinaire avec service d’ordre d’organisations de gauche, un tel personnage aurait été dégagé manu militari et c‘est évidemment une faute de laisser la parole à un tel fasciste. Je ne sais d’ailleurs si Djordje savait alors qui était Chanclu mais il est assurément fâcheux de participer à un événement aux côtés d’un tel personnage. Peut-être les organisateurs avaient-ils jugé suffisant de stipuler quelques règles pour se prémunir contre la promiscuité fasciste ?

Sur la page FB de l'événement
Mise au point d’un des administrateurs sur la page FB de l’événement

« Les symboles chauvinistes, racistes, militaristes, violents, insultants » étaient donc proscrits. On peut juger que c’est un peu léger sur un thème qui est susceptible de mobiliser facilement l’extrême-droite. Mais malgré sa russophilie, Djordje n’a visiblement pas jugé opportun de se joindre aux manifestations ultérieures qui, elles, ont été assurément entièrement phagocytées par l’extrême-droite. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est de manquer singulièrement de recul par rapport à la propagande russe et de n’avoir pas été assez vigilant quant à l’organisation d’un événement (un seul !) susceptible d’attirer des gens peu recommandables. Peut-on pour autant l’accuser d’être le tenant d’une ligne rouge-brune de collusion de la gauche radicale avec l’extrême-droite contre le grand Satan américain ? Je ne le pense pas. En tout cas, les éléments mis en avant par les Morbacks et par Ornella Guyet me semblent suffisamment biaisés, malhonnêtes et destinés à salir pour que je ne m’y fie pas. Et puisque j’ai dû, pour vérifier leurs assertions, explorer moi aussi la page Facebook de Djordje, je peux tout aussi bien rendre compte que j’y ai trouvé des éléments qui attestent de l’engagement antifasciste et internationaliste incontestable de ce camarade, notamment en faveur du peuple kurde et de la gauche turque.

Manifestation de soutien aux Kurdes

Pour conclure, bien qu’opposé au travers campiste de mon propre parti, au sein duquel je ne renonce pas à exprimer une voix plus critique vis à vis de la politique des BRICS en général et de la Russie en particulier, je n’irai pas hurler avec les loups contre Djordje Kuzmanovic ni contre JLM. De même que je n’irai pas hurler contre les militants du NPA ou d’Ensemble si dans telle ou telle manifestation ils se sont retrouvés aux côtés de Bonnets rouges, d’Indigènes de la République, de Salafistes voire de Dieudo-soraliens, alors même que je désapprouve profondément ce type de promiscuité. Je reste plus que jamais attaché à l’écosocialisme, à la 6e République, au partage des richesses et du travail, à la remise en cause de l’ordolibéralisme austéritaire et de la propriété lucrative, ainsi qu’à la lutte antifasciste dont les Morbacks Véners et Ornella Guyet n’ont assurément pas le monopole. C’est pourquoi j’apporte mon soutien à la proposition de candidature de Jean-Luc Mélenchon pour l’élection présidentielle de 2017 et invite mes concitoyens à faire de même et à participer à la mise à jour de notre programme. J’invite aussi les camarades des organisations de gauche ou libertaires qui ne se reconnaissent pas dans cette stratégie à poursuivre leur propre voie sans tomber dans le dénigrement systématique sur la base d’amalgames malhonnêtes tels que ceux que je viens de décrypter dans le présent article. Et j’invite particulièrement les « antifas » à en finir avec la méthode du soupçon généralisé (voir la réponse que François Ruffin leur avait déjà faite) qui nuit au combat antifasciste en salissant des militants de gauche qui sont eux-mêmes tout à fait et indubitablement antifascistes.

Lettre ouverte à Stéphane Guillon

Monsieur Guillon,

Ayant banni de chez moi la télévision il y a déjà pas mal d’années, je n’ai pas eu l’occasion de suivre votre carrière en détails. Je me souviens avoir vu à la fin des années 2000 sur internet des extraits de certaines de vos prestations télévisées durant lesquelles vous faisiez preuve d’un humour plutôt vachard (et un peu phallocrate, il me semble) contre des personnalités du monde du spectacle qui m’étaient souvent inconnues mais dont je soupçonnais que, du fait même de leur insignifiance sur les plans esthétique, artistique ou idéologique, elles ne méritaient peut-être pas tant de hargne. Puis je vous ai entendu quelques fois sur France Inter, et vos chroniques qui devenaient de plus en plus politiques et incisives, égayèrent mes matinées en ces tristes temps sarkozystes… Jusqu’à ce que Jean-Luc Hees et Philippe Val vous jetassent dehors, ainsi que votre collègue Didier Porte, pour complaire à Nicolas Sarkozy. Je me souviens que lors de cette très politique éviction vous reçûtes d’ailleurs le soutien appuyé d’un certain Jean-Luc Mélenchon.

Oubliant mes premières préventions à votre encontre, j’allai ensuite assister à l’un de vos spectacles et passai un bon moment.

C’est donc avec étonnement et déception que je découvre l’article que vous avez publié dans l’ex-Libération le 6 décembre 2013, sous le titre : « Mélenchon… La grande illusion ! » Bien sûr, en tant que partisan de Gauche, je ne suis pas le meilleur client qui soit pour les attaques contre le co-président de mon parti. Mais je suis plutôt adepte de la satire et plus familier de la devise « ni dieu ni maître » que du culte de la personnalité. Autrement dit, partager les idées de Mélenchon ne m’interdit pas de goûter éventuellement la critique ou la moquerie contre lui. Et j’aurais pu rire de bon coeur à vos saillies si vous aviez visé juste. Au contraire, votre article m’a déçu par son évidente malhonnêteté (par égard pour vous, j’écarte l’hypothèse de la simple bêtise). Voyons les faits.

Vous reprochez d’abord à Jean-Luc Mélenchon « d’avoir bidouillé son intervention au journal télévisé » du 1er décembre 2013. En effet, selon vous :

“Alors qu’il nous avait promis « la foule des grands jours » pour sa marche en faveur d’une révolution fiscale, le chef du Front de gauche se trouvait quasiment seul, avenue des Gobelins, quelques minutes avant son direct sur TF1. Branle-bas de combat, panique à bord, il a fallu trouver à la hâte une vingtaine de militants afin que le vieux leader paraisse entouré. Pour que l’illusion soit parfaite, TF1, complice de cette mascarade, avait filmé Jean-Luc en plan serré et Claire Chazal, toujours bienveillante, déclarait : « On aperçoit derrière vous des drapeaux et des gens qui se massent. » La grande illusion. (…)

Oui, mais manque de bol, un journaliste d’Euronews habitant dans l’immeuble d’en face immortalisa la scène en la photographiant : devant la caméra, un Jean-Luc Mélenchon, seul, perdu au milieu de l’avenue des Gobelins, avec en arrière plan, tel un décor de carton-pâte, un dernier carré de supporteurs fidèles… cliché dévastateur !”

A partir de là, vous soutenez que Mélenchon a voulu « sauver à tout prix les apparences, déguiser la vérité » pour masquer l’échec (selon vous) de la manifestation à laquelle il avait appelé ce jour-là. Le problème, c’est que le jour où vous publiâtes votre article, il était déjà notoire que la fameuse photographie sur laquelle vous appuyez votre théorie avait été prise avant la manif, avant donc que les manifestants n’affluassent. Mélenchon était « seul » (hormis le petit groupe de militants massés derrière lui) tout simplement parce qu’il venait de déjeuner et que la manif n’était pas commencée !  Oui, JLM ne va pas casser la croûte avec des milliers de manifestants (« quel snob ! » auriez-vous pu dire, et ça m’aurait fait marrer) ; il paraît même qu’il lui arrive aussi de dormir ou de faire sa toilette sans être entouré d’une foule compacte, et je vous imagine déjà clamant devant une porte de WC, tel le pitre Cahuzac que vous semblez chercher à égaler : « vous êtes un homme seul, Monsieur Mélenchon ! » C’est malheureux, tout de même : j’en suis réduit à faire moi-même les vannes qui manquent à votre texte.

Mélenchon seul
Mélenchon seul et sans bidouille avant la manif

Mais reprenons. Ne vous en déplaise, JLM ne pouvait pas « bidouiller » avec la complicité de TF1 pour masquer le prétendu échec d’une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu. C’est d’ailleurs le PG et Mélenchon, et non un reporter de balcon, qui ont publié en premier sur Twitter une photo qui, contrairement au cadrage de TF1, ne laisse pas l’ombre d’un doute : on y voit clairement que le petit groupe de militants qui est derrière JLM n’est pas le gros de la manifestation mais bien un simple avant-poste qui ne remplit évidemment pas l’avenue. Ces militants n’ont donc pas été réunis « à la hâte » pour parfaire une « illusion » mais sont juste venus faire nombre derrière l’interviewé, comme Mélenchon s’en expliquait sur son blog trois jours avant que vous ne publiassiez votre article. Ou bien vous l’ignoriez, et c’est fâcheux (renseignez-vous un peu avant d’écrire n’importe quoi, même dans un torchon comme l’ex-Libé), ou bien vous le saviez, et c’est malhonnête. On peut déplorer (je le déplore) que le spectacle médiatique impose des mises en scène, mais à moins d’être complètement demeuré, vous ne pouvez attendre d’un responsable politique aussi aguerri que Mélenchon qu’il se laisse interviewer avec deux clodos devant une pissottière graffitée pour donner envie au télé-spectateur de rejoindre la manif qui se prépare. Le spectacle télévisuel exige du décor et du pittoresque. Sinon, les chaînes de télé n’iraient pas se faire chier par exemple à envoyer un journaleux devant la Maison Blanche pour commenter des élections américaines qui peuvent parfaitement être analysées en studio depuis Paris. Ou bien on refuse toute interview télévisée (c’était la position très cohérente de penseurs comme Bourdieu ou Debord, mais c’est impossible à tenir pour un mouvement comme le Front de Gauche qui aspire à conquérir le pouvoir par les urnes), ou bien on en accepte les contraintes les moins compromettantes, et dès lors, autant choisir la couleur du décor (rouge et verte en ce qui nous concerne, et avec de l’humain d’abord). Je vous conseille à ce sujet la lecture d’un article d’Henri Maler et François Neveux (sur Acrimed), qui réussit ce que vous n’avez pas su faire dans le vôtre : être à la fois critique, intelligent, honnête et même parfois drôle. Si vous êtes paresseux, j’en retiendrai pour vous ces extraits édifiants :

“Les conditions de fabrication, souvent lamentables, d’un journal de télévision imposent fréquemment de composer sciemment des images, ne serait-ce que quand il est demandé à un témoin d’agir devant la caméra « comme il le fait d’habitude ». Ceux qui s’indignent de cette mise en image – qui aurait pu connaître le même destin que les autres, c’est-à-dire passer inaperçue – ne peuvent pas ignorer, du moins l’espère-t-on, que presque tout ce qu’ils voient dans les émissions d’information a aussi fait l’objet d’une construction, plus ou moins volontaire ou habile qui vise à esthétiser ou recréer la réalité. Faute de moyens, la nécessité de produire des images au jour le jour, parfois en direct, impose aux journalistes, qui font fréquemment de nécessité vertu, de forcer les faits à se produire sous leurs yeux, sans pouvoir attendre qu’ils se produisent par eux-mêmes. Pour ne rien dire du fait que tout acteur ou témoin, en présence d’une caméra, cesse d’être lui-même et modifie son comportement pour se présenter sous tel ou tel jour… (…)

Dure leçon de chose. Acrimed n’a cessé de mettre en garde les contestataires (sans leur prescrire la « bonne solution ») contre les risques de la personnalisation et de la médiatisation à tous prix. Que les collectifs doivent être incarnés par des porte-paroles va de soi. Mais pas au point de laisser les médias construire des personnages médiatiques qui échappent aux collectifs : il en fut ainsi avec Georges Marchais ou plus récemment avec José Bové (le « gaulois destructeur de Mac Do ») ou Olivier Besancenot (le « facteur de Neuilly qui roule à bicyclette »). Que des contestataires veillent sur les conditions de leur médiatisation, rien de plus normal. Mais quand le souci d’obtenir de belles images militantes fait fi de toute réserve, c’est la crédibilité de la critique de la construction médiatique de l’information qui en pâtit.”

Pour ma part, je souhaite que le Front de Gauche et son principal porte-parole méditent ces lignes. Mais je sais aussi à quel point il est nécessaire pour nous de contrer sans cesse l’image de nous que donne à voir le système médiatique (cette image qu’hélas vous reprenez à votre compte). Mon camarade de l’OPIAM a d’ailleurs bien montré à quel point les médiacrates et les solfériniens s’efforcent (tout comme les antisémites soraliens ou les lepénistes patentés) d’exploiter à l’infini les images les plus repoussantes possibles d’un Mélenchon qui leur fait horreur. Car le storytelling à succès de la dédiabolisation de Marine Lepen va de pair avec la diabolisation, y compris visuelle, de Mélenchon et du Front de Gauche. Vous y contribuez vous-même, hélas, monsieur Guillon, par votre article malhonnête et l’écume qu’il suscite. Par exemple, sur Twitter, vous répondez aux militants du Front de Gauche qui n’ont pas apprécié votre malhonnêteté qu’ils ont « autant d’humour que ceux du FN », et un dénommé Jean-Daniel Flaysakier (comique troupier qui se présente comme « journaliste professionnel et médecin aussi » — ne lui manquait plus que le titre de ministre du budget !) de surenchérir en vous répondant « plus que certains ! pas loin de la majorité » puis « c’est plus facile de desaliniser que de déstaliniser ». Cela doit être de l’humour de droite, je suppose.

Le procédé nous est désormais familier : « Mélenchon = Staline, Front de Gauche = FN, pasque les esstrêmes se rejoignent, ma bonne dame ! Tous des populiss ! » Encore échappe-t-on pour cette fois à Hitler, Pol-Pot ou la Corée du Nord. Mais vous vous laissez tout de même aller à comparer JLM à « Dieudonné, cet ancien humoriste, aujourd’hui révisionniste, abonné désormais aux jeux de mots nauséabonds » et à évoquer les « anciens camarades » qui parlent « de vocabulaire des années 30, de relents antisémites », recopiant ainsi les lamentables calomnies solfériniennes, et vous gardant bien de mentionner plutôt d’autres « anciens camarades » qui ont, eux, tels Julien Dray, l’honnêteté de reconnaître que « traiter Mélenchon d’antisémite, c’est imbécile et ça tue le débat nécessaire« . Je renvoie encore une fois à la lecture de l’OPIAM pour une recension plus approfondie des crachats et vomis dont vos employeurs, monsieur Guillon, nous couvrent habituellement. Les chaînes Canal + et iTélé n’ont de leur côté pas hésité à diffuser des images bidonnées d’une autre manifestation plus clairsemée datant de la veille (sans que vous vous émussiez d’ailleurs de cette « illusion »-là) pour accréditer le mensonge solférinien d’un échec de la manif du 1er décembre. Je vous l’accorde : c’est sans doute le signe du succès mitigé de cette marche, car si cette manif avait réuni des centaines de milliers de personnes, les chaînes de télé auraient plutôt ressorti des images de la Wehrmacht défilant sur les Champs-Elysées en 40 ou des chars soviétiques à Prague en 68. Décidément, contrairement à ce que vous affirmez, il n’y a pas grand mal à agiter quelques drapeaux derrière Méluche interviewé par Claire Chazal et à ne pas perdre du temps à la détromper lorsqu’elle croit que c’est la manif qu’elle aperçoit au fond (après tout, depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu une manif de près ? Faut comprendre, elle n’est que femme-tronc, pas reporter de balcon).

Mais parlons encore un peu « bidouille », puisque vous êtes amateur. Le reporter de balcon qui a « révélé » que Mélenchon était « seul » (avant que des milliers de personnes ne remplissent la rue) travaillait selon vous pour Euronews. Pas de bol, c’est faux. Stefan de Vries (peut-être passé de son balcon à son salon) a même pris la peine de vous signaler lui-même votre erreur dans les commentaires de votre article en ligne. Ce n’est pas la plus grosse de vos erreurs, mais reconnaissez que ça la fout un peu mal, pour un mec qui prétend dénoncer une bidouille. Plus grave : vous laissez entendre que la scène filmée par TF1 « complice » de Mélenchon vise à masquer le fait que celui-ci est « quasiment seul » alors qu’il avait « promis la foule des grands jours ». Tout d’abord, Méluche n’est pas un monsieur météo de la mobilisation, et il n’a pas le pouvoir de faire pleuvoir les foules ni même de les prédire. Il n’avait rien « promis », malgré les relances stupides des journalistes qui lui demandaient des chiffres, mais avait espéré (c’est bien légitime) une forte mobilisation, reconnaissant tout de même la veille sur Canal + (la chaîne des truqueurs) qu’il avait un « petit trac ». Ensuite, la photo du reporter de balcon, qui n’a d’abord que très peu été « retweetée » lorsque son auteur l’a publiée sur Twitter, n’a commencé à faire le buzz que lorsqu’elle a été reprise par l’extrême-droite et les complotistes qui sévissent sur internet (voir encore les explications de JLM sur son blog). C’est donc la propagande fasciste de caniveau que vous relayez à votre tour ! Car quoi que vous pensiez de la mise en scène de TF1, l’avenue vide au moment de l’interview a bel et bien été remplie après celle-ci par une foule nombreuse. En comparant JLM à « Sarkozy convoquant des figurants habillés en ouvrier lors de la visite d’un chantier », vous accréditez, comme les fachos et les conspirationnistes, l’idée qu’il n’y aurait pas eu de manifestants du tout, à part 20 « figurants ». Or, non seulement ceux qu’on voit derrière JLM lors de l’interview sont de vrais manifestants du PG, et non des figurants, mais ils ont bel et bien été ensuite des milliers dans la rue à former « la foule des grands jours », si ce n’est la foule des très grands jours.

Nous en venons à la question du chiffrage. Combien étaient-ils finalement, ces manifestants ? Vous avez une idée très précise, et indubitablement erronée, sur la question :

« Comment un homme qui, il y a deux ans, rassemblait 120 000 personnes, peine-t-il aujourd’hui à en réunir 7 000 ? »

manif du 1er décembre
7000 manifestants ? Soyons sérieux !

Il aurait pu vous venir à l’esprit qu’en pleine démoralisation due à la politique austéritaire de Hollande, après l’épisode difficile pour le Front de Gauche des divisions parisiennes orchestrées de main de maître par les Solfériniens, la mobilisation de ce froid dimanche de décembre, sans être aussi spectaculaire bien sûr que celle de la campagne présidentielle d’un printemps 2012 encore plein d’espoirs, était tout de même une sacrée putain de prouesse. Notons que vous admettez les chiffres de 120000 donnés par JLM « il y a deux ans », mais que vous ne reprenez pas les 100000 annoncés cette fois-ci. Mais pourquoi croire le Méluche de mars 2012 et pas celui de décembre 2013 ? Vous préférez prendre pour argent comptant le nombre ridicule et impossible de 7000 annoncé par Valls alors que la préfecture avait déclaré qu’elle ne donnerait pas de chiffres. Pourquoi ? Comme le relate Acrimed, le nombre de 100000 peut être contesté (puisqu’on sait d’avance, depuis la dernière marche pour la VIe République, que Valls annoncera n’importe quoi, il est tentant de charger la mule dans l’autre sens) mais les observateurs les plus sérieux ont tous parlé de dizaines de milliers de manifestants, c’est-à-dire davantage que les Benêts Rouges de Bretagne la veille. A ce titre, un des objectifs de cette manif a bien été rempli. En professionnel de la comédie, vous goûterez peut-être, monsieur Guillon, ce commentaire de François Delapierre qui m’a fait bien rire (dans A Gauche n°1371) :

“J’invite ceux qui chipotent sur les 100000 marcheurs du 1er décembre à organiser une manifestation en faveur de la politique fiscale du gouvernement. Qu’ils mettent sur leur banderole les slogans de Hollande : « le travail coûte trop cher », « 20 milliards pour le patronat, ça créera des emplois », « une seule solution, la compétitivité » ou un slogan plus direct, « cajolons les actionnaires, pas les salaires. » Nous comparerons ensuite les cortèges.”

Avouez que c’est tout de même plus drôle et plus mordant que la propagande solférienne que vous nous infligez dans l’ex-Libé, non ? Il faut dire que cette propagande, peu réputée pour ses effets comiques volontaires, vous la recopiez décidément avec un zèle de bon bourrin bien dressé et sans la moindre distance ironique. Vous dressez ainsi une liste entièrement falsifiée de « provocations » de Mélenchon :

  • « Cuba n’est pas une dictature« , aurait-il dit. Oui, mais vous tronquez ses propos, oubliant de mentionner que dans la même interview sur France Inter le 5 janvier 2011 (voir l’extrait vidéo sur Arrêt sur images), il avait aussi affirmé : « ce n’est pas une démocratie comme nous l’entendons« , avant de préciser que s’il défendait l’expérience socialiste cubaine dans le contexte latino-américain, il n’était évidemment pas question de prôner un tel modèle pour la France. C’est un point de vue contestable, si vous voulez, mais bien plus nuancé que vous ne le laissez paraître, tout occupé que vous êtes à faire endosser à Mélenchon le costume de dictateur stalinien que veulent lui tailler la droite décomplexée (UMP, UDI…) et la droite complexée (PS).
  • « Pierre Moscovici ne pense pas français mais finance internationale » est une citation elle aussi tronquée et falsifiée, celle utilisée par les médiacrates (Quatremer, Aphatie…) et les solfériniens (Désir, Attali…) pour porter une stupide autant qu’ignoble accusation d’antisémitisme contre JLM. En tant que commentateur de l’actualité, et puisque vous avez fait l’effort de recenser les phrases de Mélenchon ayant suscité des polémiques ces derniers mois, vous ne pouvez ignorer que cette citation est fausse, comme l’a révélé aussitôt Michel Soudais dans l’hebdomadaire Politis le 24 mars 2013. Ce qu’a réellement dit JLM à propos de Moscovici (qui venait d’accepter que la troïka raquette la pauvre population chypriote), c’est : « Donc il se met dans leurs mains. Donc c’est un comportement irresponsable. Ou plus exactement c’est un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. » Comme l’explique Michel Soudais, « ce que reproche Mélenchon à Pierre Moscovici ce sont bien ses actes politiques, dans le cadre de ses fonctions. Pas autre chose. Et si le PS entend autre chose, c’est évidemment pour des raisons inavouables. »
  • « Le Petit Journal est la vermine du FN » semble être pour vous une phrase infâmante. N’ayant jamais vu cette émission, je veux bien cette fois me fier à votre jugement et convenir qu’en disant cela, JLM ait pu être vraiment trop trop méchant avec de braves journalistes consciencieux. Mais il m’est arrivé de lire des choses pas jolies jolies sur les turpitudes du Petit Journal. J’aurais donc tendance à faire plutôt confiance à mon camarade Antoine Léaument lorsqu’il démonte minutieusement la façon dont cette émission participe à la diabolisation médiatique de Mélenchon, pendant de la dédiabolisation de Marine Le Pen.
  • « Les Normands sont des alcooliques et des Français arriérés« , voilà encore une phrase provocatrice, selon vous. Je note en passant que vous avez les mêmes indignations que le site d’extrême-droite Riposte Laïque. Là encore, vous sortez avec malveillance une phrase de son contexte et la déformez. C’est en effet lors d’un entretien de février 2013 avec une radio marocaine au sujet de son enfance à Tanger que JLM a raconté qu’il avait été « horrifié », enfant venant d’une grande ville multiculturelle d’Afrique du Nord, de découvrir en arrivant en Normandie une population «d’alcooliques et d’arriérés». «La France des campagnes était extraordinairement arriérée par rapport au Maroc des villes», précisait-il. JLM parlait donc du déracinement d’un jeune pied-noir urbain transplanté brutalement dans la France rurale du début des années 60. Quel choc pour un gosse de 11 ans venant d’un pays musulman de découvrir les ravages massifs de l’alcool ! Il faut vraiment être con ou malhonnête (en ce qui vous concerne, je le répète, je penche pour la seconde hypothèse) pour voir dans ce témoignage du mépris pour les Français d’aujourd’hui et pour nier que l’alcoolisme ait pu être un sacré problème dans la France des années 60.
  • “Le vieux cabot de la politique, dites-vous, ne supporte pas la relève. Ainsi les Bretons qui lui ont volé sa révolution sont «des esclaves manifestant pour les droits de leur maître».”  Encore une falsification grossière, non pas du discours de JLM, cette fois, mais de la situation politique. Non, le mouvement des Benêts Rouges ne représente pas « les Bretons ». Il y a aussi des salariés bretons qui ne défilent pas derrière leurs patrons mais plutôt contre eux. Il y a aussi des Bretons qui ne défendent pas l’agriculture productiviste polluante, qui ne suivent pas le Medef, le FN, les Identitaires et les Régionalistes. Et non, monsieur Guillon, les Bretons qui s’y sont laissés prendre ne représentent pas « la relève » de la révolution citoyenne et écologique que 4 millions d’électeurs ont appelé de leurs voeux en 2012. Si on laisse aux « nigauds » le terrain de la gronde fiscale populaire, il y a au contraire un sérieux risque de contre-révolution, voire de réaction de type fascisant. Métaphoriquement parlant, sommes-nous en 1788 ou en 1940 ? C’est là tout l’enjeu pour qui, comme JLM, a quelque connaissance des moteurs de l’histoire.
Guillon en Porsche
Le pourfendeur de la classe affaire préfère Porsche.

Votre papier, décidément fort peu satirique, mais tout à fait propagandiste, sombre aussi dans le poujadisme de bas-étage en évoquant la marotte de l’extrême-droite : les indemnités de député européen de Mélenchon (« exonérés de CSG et de CRDS », tenez-vous même à préciser, vous qu’on a vu bien moins soucieux d’exactitude par ailleurs). Vous abaissant au niveau du premier trolleur soralien venu, vous faites mine d’avoir été surpris que JLM puisse s’offrir la classe affaire en avion (au point qu’il vous ait fallu aller vérifier sa déclaration de patrimoine) alors qu’il a toujours dit que ses revenus d’élu faisaient de lui un privilégié, nonobstant le fait qu’il reverse une grande partie de ses revenus à son parti (ce que vous oubliez bien sûr de mentionner). Alors qu’on trouve sur le premier moteur de recherche venu des photos de vous au volant de votre Porsche, vous vous indignez que « le porte-parole des oubliés, des laissés pour compte », passé l’âge de 60 ans, opte, puisqu’il en a les moyens, pour un peu de confort lorsqu’il part défendre justement la cause des oubliés et des laissés pour compte à l’autre bout du monde. Peut-être vous siérait-il davantage qu’il allât à la rame nouer contact avec les gauches latino-américaines dont vos amis solfériniens disent tant de mal depuis leur salon après n’en avoir vu que ce que montre la propagande nord-américaine ?

Malgré vos propos sur Twitter contre les militants du Front de Gauche, votre malhonnêteté ne peut s’abriter derrière l’excuse de l’humour, car en paraphrasant laborieuseusement dans votre article les éléments de langage et les mensonges de la rue de Solférino, vous ne vous êtes même pas laissé l’espace de quelques bons mots. Vous pourriez au contraire assumer d’être sorti de votre rôle d’humoriste et de vous être exprimé en tant que citoyen engagé. Ce serait plus honnête. Car vous avez parfaitement le droit d’adhérer au projet austéritaire du gouvernement actuel et du parti qui le soutient, et vous avez parfaitement le droit de combattre politiquement les positions de Jean-Luc Mélenchon. Il ne vous serait d’ailleurs pas interdit non plus d’essayer de le faire avec drôlerie, mais je dois reconnaître que c’est sans doute très difficile. Même François Hollande, réputé pour son humour, ne s’y essaie même plus en public.

N’allez surtout pas croire, monsieur Guillon, que cette lettre ouverte émane d’un des ces militants (il y en a, hélas, même dans mon parti) qui ne supportent pas qu’on déboulonne leur leader maximo. Daniel Schneidermann, dans le même ex-journal que vous, a aussi écrit des choses assez dures sur Mélenchon et la manif du 1er décembre. Je ne partage pas du tout son analyse psychologisante du comportement de Mélenchon sur les plateaux télé, ni de la façon dont s’est retrouvée éclipsée la question de l’injuste augmentation de la TVA (que nous n’avons pas fini de combattre), mais je n’irai pas pour autant lui écrire une lettre ouverte vindicative, car contrairement à vous, il ne verse pas dans la falsification et dans la propagande déguisée. J’ai même envie de conclure en le citant, car un passage de son texte me semble faire mouche et devoir nous inciter, nous militants du Front de Gauche, à réflexion :

“Pendant ce temps, ce dont on ne parle plus, c’est la scandaleuse hausse de la TVA qui va frapper les pauvres, ceux qui ne peuvent pas protester, ne sont même pas venus à la manif de Mélenchon parce qu’ils n’en ont pas l’idée, parce que c’est Paris, parce que c’est loin, parce que même Mélenchon quand il passe à la télé, ce n’est plus pour parler de la TVA, c’est pour répondre à Trapenard et à Aphatie qui lui balancent des fausses images, c’est pour jouer avec eux, jouer à un jeu cruel et incompréhensible, jeu mortel où il a tout à perdre et si peu à gagner, mais jouer avec eux, vivre avec eux, les retrouver matin, midi et soir, de micro en micro, accepter ce destin d’être le repoussoir fétiche du pays enchanté, leur doudou râleur, un peu rugueux, mais qui se laisse tout de même caresser à la fin, et reviendra demain.”

S’il est vrai que Mélenchon gagnerait à passer moins de temps avec les Trapenard et Aphatie, je me dis qu’après vous avoir écrit cette longue lettre, je devrais peut-être passer moins de temps avec vous, Stéphane Guillon. C’est pourquoi j’éviterai sans doute à l’avenir d’aller à vos spectacles ou de lire vos articles. Bon vroum-vroum et la bise à Harlem.

Le Canard enchaîné caquette avec les chiens de garde

Le week-end dernier, lors du congrès du Parti de Gauche, François Delapierre et Jean-Luc Mélenchon ont déclenché les foudres de l’ex-presse et du Parti Solférinien pour avoir osé affirmer que le ministre Pierre Moscovici, ne pensant plus « en français » mais « dans la langue de la finance internationale » faisait partie des « 17 salopards » qui se sont donnés pour mission de rançonner le peuple chypriote. Sous prétexte d’une mauvaise retranscription de l’AFP qui avait oublié le « en » de « en français », les chiens de garde du PPA (Parti de la Presse et de l’Argent) comme Jean Quatremer ou Jean-Michel Apathie ont aussitôt aboyé, suivis par le gratin du Parti Solférinien (Désir, Attali…), relayés ensuite par les réseaux antisociaux et les prospectus publicitaires qui portent encore étrangement le nom de journaux (Libération, Le Point, etc.). De « relents des années 30 » en « propos dignes de Gringoire », tout ce beau monde tenait désormais de quoi salir Mélenchon de l’accusation suprême : celle d’antisémitisme.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater pas plus tard qu’hier qu’un célèbre « journal satirique paraissant le mercredi » faisait lui aussi partie de la meute. En première page du numéro du 27 mars 2013, dans un article signé J.-M. Th., soit Jean-Michel Thénard, Le Canard enchaîné aboit en effet comme un vulgaire Quatremer :

« Non, Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. La preuve, il ne savait pas que Pierre Moscovici était juif. Ce n’est pas parce qu’il a fréquenté pendant trente ans les dirigeants du PS qu’il est tenu de connaître la religion de tous ses membres, nom de Dieu ! »

Les lecteurs habitués aux antiphrases du Canard auront compris que Thénard ne croit pas du tout que Mélenchon ait pu ignorer que Moscovici fût juif, et qu’il n’y a donc finalement pour lui pas de preuve que Méluche ne soit pas antisémite. CQFD. Sous l’humour pas drôle, la diffamation de bas étage. Monsieur Thénard serait-il le genre de mec qui passe son temps à se demander quelle est la religion ou l’origine communautaire de chacun de ses collègues ? De même qu’Harlem Désir a fait tout seul l’amalgame entre « juif » et « finance internationale » pour pouvoir calomnier Mélenchon, Thénard ne fait que projeter sur les autres ses propres obsessions. Pour ma part, si on m’avait posé la question, je crois que j’aurais répondu bêtement sans réfléchir que Moscovici était peut-être corse, ou d’origine italienne. Et je dois avouer que parmi mes camarades de comité du PG, je sais juste que l’un est catholique et deux autres musulmans (encore que je ne sache pas s’ils sont vraiment pratiquants), mais que je ne sais pas du tout si les autres sont juifs, athées, bouddhistes, protestants, agnostiques… Car tout simplement, dans un parti politique de gauche et laïque, la religion en tant que pratique personnelle privée, n’est pas un sujet fréquent de conversation. Pour tout dire, on s’en fout, de la religion des uns et des autres.

J.-M. Th. compare ensuite la version tronquée de l’AFP et la vraie phrase de Mélenchon pour ironiser sur la « nuance » :

« Dans un cas, ça frise l’antisémitisme. Dans l’autre c’est politiquement correct. »

La suite de l’article laisse entendre qu’en fait, ça friserait plutôt dans tous les cas l’antisémitisme :

« C’est le paradoxe, avec le patron [sic] du Front de gauche : plus il cannonne les socialistes, plus il faut peser au millimètre ses propos. Une préposition oubliée dans une de ses phrases et voilà l’ancien ministre de Jospin qui passe de l’extrême gauche à l’extrême droite. Plus il est simpliste, moins les choses sont simples. C’est dire s’il faut le prendre désormais avec des pincettes. »

Harlem Désir lui-même n’aurait pas rêvé plus fielleuse insinuation. Pourtant, n’importe quel esprit sensé peut voir que même sans la préposition « en », la phrase de Mélenchon n’avait rien d’antisémite : un Moscovici « qui ne pense pas français, qui pense finance internationale », cela aurait simplement désigné le fait que Moscovici ne défend pas les intérêts du peuple français mais ceux de la finance internationale, ce qui est objectivement le cas dès lors que sa politique est dictée par les marchés, et on peut en dire assurément autant d’un Cahuzac ou d’un Cazeneuve qui ne sont peut-être pas juifs, eux (je l’espère pour ma démonstration — sinon, remplacez par un autre Solférinien parpaillot ou catho certifié). Contrairement à ce qu’assène Thénard, Mélenchon, qui n’est déjà pas d’extrême gauche (pour la vraie extrême gauche, il n’est qu’un vil réformiste), ne passe donc en rien à l’extrême droite par simple oubli d’une préposition. Son discours n’est pas « simpliste » : il est clair. Et s’il faut prendre quelque chose « avec des pincettes », désormais, ce n’est certainement pas Mélenchon mais bien plutôt Le Canard enchaîné thénardié.

« Le paradoxe est révélateur de cette dérive qui amène le Franc-Comtois à jouer sur les marges avec un vocabulaire qui emprunte de moins en moins à la gauche. Et de plus en plus ailleurs. Il braconne, Mélenchon. Et il déconne. »

Et voilà comment le palmipède qui nargua naguère de Gaulle et fit bouffer ses diamants à Giscard devient un organe de la propagande solférinienne, qui n’a eu de cesse depuis la candidature de Mélenchon à la présidentielle de le comparer à Lepen. Si critiquer la finance internationale est emprunter au vocabulaire de l’extrême droite, alors il n’y a tout simplement plus de gauche. Ou être de gauche, c’est être d’extrême-droite, donc soyons centristes libéraux. C’est sans doute ce que veut montrer notre canard de garde.

Plus loin, Thénard en remet une couche contre Delapierre, cette fois, accusé lui aussi de déconner avec sa phrase sur les « 17 salopards ». Il faut croire que Thénard, ancien de Libé et ami de Carla Bruni, selon le blog Lucky, n’est pas cinéphile, ou bien qu’il aime rançonner les Chypriotes. Lui qui accuse Mélenchon de « parler con » peut désormais être rangé dans la catégorie des connards enchaînés.

 

Quand Mélenchon refonde la gauche

En l’espace de quelques minutes d’un discours tenu à la fête de l’Humanité, Jean-Luc Mélenchon, expliquant l’air de rien que la révolution est « nécessairement permanente et continue », s’est permis de refonder philosophiquement la gauche en établissant des liens raisonnés entre l’humanisme, le communisme, le socialisme, l’écologie politique, le féminisme, la laïcité, la république et la démocratie. Voici une transcription écrite d’un extrait de ce discours dont la vidéo intégrale peut être vue à la fin du présent billet.

« (…) Est en train de naître dans la conscience collective des travailleurs l’impératif écologique comme un des moyens non seulement de répondre à leurs propres difficultés mais à celles de l’humanité toute entière, ce qui signifie que les travailleurs et la classe ouvrière se présentent non seulement comme la classe d’intérêt général quand elle défend les outils de production contre le parasitisme du capitalisme, mais aussi lorsqu’elle défend l’écosystème commun, en proposant de nouvelles manières de produire et de nouvelles productions.

C’est ce qui me permet de vous dire que dorénavant, nous sommes les artisans d’une doctrine nouvelle dont les prémisses ont été rassemblées dans nos batailles (…). C’est que notre Front de Gauche s’approprie une doctrine nouvelle que je résumerai par un mot : l’écosocialisme.

Je voudrais faire le lien entre ce mot et l’adjectif qui est à côté du mot « révolution ». Il y a un mot : « citoyenne ». Pourquoi camarades, est-elle dite « citoyenne » ? Je vais — pour certains, ce sera une répétition, pour d’autres, ils découvriront ce raisonnement — vous montrer en quelques mots l’assemblage des éléments du coeur de la doctrine écosocialiste. L’écologie politique nous a permis de comprendre ce que des fois nous n’avions pas vu dans nos propres textes, peut-être parce que nos textes étaient écrits à une époque où les problèmes étaient moins brûlants, peut-être parce que lorsque Karl Marx décrit la nature comme le corps inorganique de l’homme, lorsqu’il affirme que le capitalisme est une force qui épuise l’homme et la nature, nous ne faisions pas assez attention à la profondeur de ce que cette phrase voulait dire, compte tenu du fait qu’au moment où elle a été rédigée, au fond, l’industrie était naissante et concentrée dans très peu de pays dans le monde, et les logiques du productivisme ne s’appliquaient qu’à une part fort restreinte de l’activité humaine. Mais dorénavant, nous pouvons mieux en comprendre toute la profondeur. L’écologie politique nous a appris qu’il n’y a qu’un seul écosystème compatible avec la vie humaine. Nous ne défendons pas la planète. La planète continuera avec ou sans nous. Nous ne défendons pas la vie. La vie continuera avec ou sans nous les êtres humains. Et vous pouvez imaginer que la belle planète bleue continuera à tourner dans l’espace infini et sans signification avec pour seuls occupants des cafards et des fourmis [NDLR : et Marie-Noëlle Linemann]. Ça ne perturbera en rien les équilibres qui se jouent entre les corps célestes et la trame particulière de l’espace-temps. Nous défendons l’éco-système qui rend notre vie et nos querelles possibles. Par conséquent, s’il n’y a qu’un seul écosystème compatible avec la vie humaine, cela signifie qu’il y a un intérêt général humain. Réfléchissez à cette idée. Elle est déflagratrice. Elle passe comme un coup de tonnerre, comme un éclair dans le ciel. Elle est de la même importance que lorsque fut dit pour la première fois qu’il y avait des droits individuels de la personne, qu’une personne n’était pas un objet dans la société, qu’elle n’était pas simplement un attribut du totem fondateur ; aussi extraordinaire que lorsqu’on a établi qu’une aptitude biologique n’était pas un destin, que ce n’est pas parce que le corps des femmes leur permet d’engendrer des enfants que pour autant leur identité est confondue avec cet engendrement. C’est une idée révolutionnaire. Pas seulement pour les femmes, mais pour les êtres humains tous autant qu’ils sont, qui découvrent tout d’un coup qu’ils existent par leur conscience indépendamment de leur corps, indépendamment de leur conditionnement, indépendamment de toutes les matrices qui les constituent, et qui leur permet de s’élever à cette part de l’humanité absolue, radicalement humaine, qui est dans la gratuité du don de soi aux autres. (…)

Il n’y a qu’un seul écosystème qui rend la vie humaine possible, donc il y a un intérêt général humain. Et s’il y a un intérêt général humain, il est plus important que les intérêts particuliers et il a des droits antérieurs aux intérêts particuliers. Alors, deux doctrines, deux doctrines politiques, sont ausitôt refondées, objectivées. Elles cessent d’être une utopie comme une autre. La première, c’est le communisme, car l’écologie politique, en décrétant qu’il n’y a qu’un seul écosystème compatible avec la vie humaine dit donc qu’il y a des biens communs à tous les êtres humains et qui ne peuvent pas être utilisés en particulier les uns contre les autres. L’écologie politique refonde le communisme et l’intuition qu’il porte, et nous oblige à penser l’importance des biens communs de l’humanité autour desquels notre action doit s’organiser pour construire une conscience politique d’un type nouveau, qui n’est pas seulement la conscience de classe, mais qui est la conscience d’appartenir à l’humanité universelle comme à un tout. Donc s’il y a un intérêt général, que le communisme est refondé, le socialisme l’est aussi, car cet intérêt général ne peut pas être discerné vraiment et complètement autrement que librement. Vous ne pouvez pas dire ce qui est bon pour tous si vous êtes dominés, si vous avez peur de le dire, si vous êtes hors d’état de le dire. Par conséquent, l’exigence de la définition en commun d’un intérêt général humain exige l’égalité et la similitude entre ceux qui ont à prendre les décisions qui sont à prendre. L’égalité devient une nécessité : de l’intelligence, du collectif, l’éducation, la santé, toutes les questions qui nous permettent d’être en état de contribuer au bien commun. Voilà comment toutes nos doctrines sont refondées par l’écologie politique. Pas sous la forme d’un mille-feuilles, comme le font d’aucuns : une petite couche de socialisme, une petite couche d’écologie, et enfin une petite couche de république, et on touille tout ça… Et voyez mes ailes : je suis un oiseau. Voyez mes pattes : je suis un rat. Et regardez le tout : je suis une chauve-souris. Non, c’est une doctrine cohérente. Mais vous en voyez immédiatement surgir le coeur. C’est que bien sûr cet intérêt général qui doit être défini librement doit donc, dans l’arène où il se définit, être libéré de toutes les contraintes qui dominent les consciences, et notamment le poids des vérités révélées. C’est pourquoi toutes nos institutions sont nécessairement laïques, non pas pour faire offense à la foi, mais pour permettre que la discussion puisse avoir lieu sur la base d’arguments qui s’opposent les uns aux autres, et où, à la fin, on tranche par un vote qui ne forme pas autre chose qu’une décision, pas une conviction. Quand vous avez voté, vous vous inclinez devant la décision prise mais vous ne changez pas d’avis forcément. Voilà comment ces choses s’emboîtent. Et c’est là que surgît le concept républicain. Car ce qui est demandé à chacun, ce n’est pas de dire ce qui est bon pour lui, ou pour elle, c’est de dire ce qui est bon pour tous. Si l’enjeu de la discussion révolutionnaire est de dire ce qui est bon pour tous, nous sommes obligés de nous arracher tous à nos humus, à nos déterminations, aux injonctions qui nous sont faites par notre situation particulière, pour penser le bien commun. Alors, quel est cet état particulier, quel est le nom que l’on donne à ce moment où l’on cesse d’être seulement préoccupé de soi pour être préoccupé de tous ? Et bien cela porte un nom : dans des institutions libres, c’est le citoyen, camarades. C’est pourquoi notre révolution est citoyenne. Elle est citoyenne parce qu’elle nous indique que son objectif est le bien commun, et non pas le bien particulier. Elle est citoyenne parce qu’elle nous indique que le moyen pour parvenir à ce bien commun, c’est la démocratie politique et la république.

Et au passage, ça nous permet, compte tenu de la profondeur même de l’analyse qui nous conduit à ces conclusions de dire que, pour nous, la liberté et la démocratie, le pluralisme politique, ce n’est pas une concession que nous faisons au capitalisme, ça n’est pas quelque chose dont nous voulons bien entendre parler comme une espèce de moindre mal. Non, c’est la condition même de l’existence de la révolution citoyenne. Nous en avons besoin, de la liberté. Nous avons besoin de points de vue contraires qui s’expriment dans la société pour construire cette conscience civique. (…) »


J.-L. Mélenchon – Discours Fête de l'Huma par lepartidegauche

Adresse aux camarades qui veulent bouder la manifestation du 30 septembre 2012

A l’appel du Front de Gauche, mais aussi d’autres partis, organisations, syndicats et associations, une manifestation unitaire aura lieu le 30 septembre 2012 à Paris (départ 13h30 place de la Nation) contre le TSCG (le traité « Merkozy » qui impose à toute l’Europe l’austérité et la soumission à la finance). Si certaines organisations appellent à manifester simplement « contre » le traité, le Front de Gauche, lui, exige un referendum qui pourrait permettre au peuple, comme en 2005, de se prononcer (le Front de Gauche, dans une telle éventualité, militerait bien évidemment pour le « non »).

Bien que cette manifestation soit l’occasion d’un très large rassemblement de la gauche, certains arguments sont émis ça et là par des camarades sensibles aux sirènes sociales-démocrates ou gauchistes pour en contester le bien fondé ou l’utilité. Il convient d’examiner ces arguments et d’y répondre.

1) Le candidat Hollande avait promis de « renégocier » ce traité. Selon les dirigeants du PS et les ministres du gouvernement Ayrault, il aurait respecté cette promesse, et il n’y aurait donc pas matière à s’opposer à l’adoption du traité par le parlement. Interrogé le 26 août par BFMTV, Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, et naguère chantre éphémère de la « démondialisation » et du protectionnisme européen, a estimé qu’il est « impossible de voter contre » le traité budgétaire européen qui sera soumis au Parlement en octobre, car il constitue « un progrès considérable » dans « le combat pour la croissance » en Europe. Il a argué notamment de l’ajout d’ « un paquet croissance de 120 milliards d’euros » pour « rééquilibrer les mesures de rétablissement des comptes publics ». Or, même un élu EELV comme Jacques Boutault reconnaît que « François Hollande n’a fait que rajouter, en annexe, un pacte de croissance de 120 milliards d’euros, dont 60 milliards redéployés à partir de fonds déjà votés et 60 autres milliards de nouveaux prêts qui restent à trouver. Mais une annexe n’est pas une renégociation et ne remet pas en cause la logique du traité dont le cœur consiste à renforcer les contraintes budgétaires des Etats en leur interdisant – sous peine d’amende –  un déficit structurel supérieur à 0,5% de leur PIB. » Le traité élaboré par Merkel et Sarkozy n’a donc pas le moins du monde été renégocié. Il fait toujours passer les Etats de la zone euro sous la dictature austéritaire de la Commission européenne et de la BCE.

2) Dans ce qui reste de l’aile gauche du PS, des voix s’élèvent malgré tout contre la ratification du TSCG. Ainsi, la sénatrice Marie-Noëlle Linemann a déclaré qu’elle voterait contre. Mais elle n’envisage pas pour autant de participer à la manifestation du 30 septembre, sous prétexte de ne pas « tendre les deux pôles de la gauche, une qui gère et une qui proteste ». En fait, cette déclaration montre bien, ce qui est assez triste, que seule son appartenance au PS empêche Marie-Noëlle Linemann de se joindre à cette manifestation. Car la tension n’est d’ores et déjà plus entre deux pôles de gauche, mais entre un gouvernement de capitulation appliquant l’austérité de droite d’un côté, et de l’autre « la gauche qui proteste », certes, mais qui est tout à fait prête à « gérer » munie d’un vrai programme de gauche : « L’humain d’abord« . Les militants de l’aile gauche du PS qui n’ont pas encore rallié l’aile droite en échange de postes sont désormais ultra-minoritaires au sein de leur parti, soigneusement verrouillé par Hollande, Ayrault et Aubry. Ils n’ont plus la moindre chance d’y faire valoir une autre ligne que celle qui a valu en Grèce à Papandréou le succès que l’on sait. La seule attitude cohérente pour les membres du PS qui se considèrent encore de gauche est de rejoindre la manifestation unitaire du 30 septembre.

3) En 2005, le peuple français avait voté « non » lors du referendum sur la constitution européenne. Pourtant, les principales clauses de cette constitution sont passées tout de même avec le traité de Lisbonne ratifié sous la présidence de Sarkozy. Du coup, nombre de citoyens se demandent quelle serait l’utilité d’un referendum aujourd’hui, partant du principe qu’un « non » du peuple n’aurait pas plus de chance d’être respecté en 2012 qu’en 2005. Certains même trouvent inutile de manifester pour exiger un referendum car, Hollande étant décidé à faire ratifier le texte par le Parlement (où il dispose de la majorité dans les deux chambres), il n’y aurait aucune chance pour qu’il cède à la pression de la rue. C’est un raisonnement défaitiste qui ne peut pousser qu’à la passivité du peuple, et c’est précisément sur cela que misent le gouvernement, la Commission européenne et les marchés. Le non-respect du vote populaire de 2005 est effectivement un déni de démocratie, ainsi que la casse des retraites en 2010 malgré les milliers de personnes qui ont manifesté pendant des mois pour s’y opposer. Mais c’est justement pourquoi il faut continuer à établir le rapport de force pour obtenir aujourd’hui ou demain ce que nous n’avons pas réussi à obtenir hier. C’est aussi la prise de conscience de ce déni de démocratie qui a permis d’obtenir en 2012 la courte défaite de Sarkozy et la percée des idées défendues par le Front de Gauche dans l’opinion. Il faut enfoncer encore le clou. Même si nous sommes des milliers dans la rue, nous n’obtiendrons peut-être pas satisfaction cette fois-ci, mais nous montrerons notre force et nos idées progresseront encore auprès du peuple au fur et à mesure que l’incapacité de Hollande d’apporter le moindre remède à la crise apparaîtra au grand jour. Et si nous sommes des centaines de milliers puis peut-être des millions, nous deviendrons incontournables et montrerons l’exemple aux autres peuples européens. Si le traité est malgré tout ratifié, il n’aura aucune légitimité et nous n’en serons que mieux fondés à réclamer son abrogation. Si au contraire nous renonçons à nous battre sous prétexte que le combat est perdu d’avance, nous sommes sûrs de réaliser nous-mêmes la prophétie de nos défaites. « Camarades, vous ne savez jamais quel sera le destin d’une lutte, et celui qui la préfigure à l’avance n’est pas des nôtres ! » affirmait avec force Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière fête de l’Humanité.

4) D’après certains militants gardiens auto-proclamés de la pureté révolutionnaire, tels ceux de LO, la lutte contre le TSCG serait celle « qui gêne le moins le gouvernement : les premiers visés sont l’Europe et Merkel, et l’attention des travailleurs est ainsi détournée vers un faux combat ». On peut s’étonner que des militants qui se disent internationalistes ne voient pas que le combat contre l’austérité en Europe voulue notamment par les rentiers allemands est un combat pour les travailleurs français mais aussi pour les travailleurs allemands, grecs, italiens, espagnols, portugais, etc. LO, fidèle à sa stratégie de dénigrement systématique du Front de Gauche, ne recule devant aucune falsification pour faire croire que le combat du Front de Gauche n’est pas un combat social, et serait même un combat nationaliste, ce qui est un contre-sens et une calomnie (sans doute destinée à faire l’amalgame entre ce front-là et le FN). Le TSCG est bel et bien un instrument qui permettra une domination renforcée du Capital. Il est de l’intérêt de tous les travailleurs européens de lutter contre. C’est un vrai combat. Et ceux qui, comme LO, croient qu’un tel combat se mène au détriment des autres se comportent en spectateurs passifs d’un inepte zapping politique et social : ils confondent la lutte et leur canapé devant la télé. La manifestation du 30 septembre, contrairement à ce qu’affirme LO, ne se fera pas « au lieu de proposer aux travailleurs des objectifs pour défendre leur emploi et leur salaire ». Lors de la fête de l’Huma, Jean-Luc Mélenchon rappelait encore : « il faut le travail politique de conscientisation, d’élévation du niveau de la conscience, qui ne s’est jamais acquis autrement que par la discussion, le débat, l’éducation politique, et par la lutte, la lutte, la lutte ! Ne rien lâcher, ne rien céder ! Usine par usine, école par école, entreprise par entreprise ! Ne laissez pas une seule usine être vidée de ses machines, ne laissez pas une seule salle de classe être fermée ! » Non seulement le TSCG aura bien évidemment des conséquences désastreuses sur l’emploi et les salaires, mais surtout la lutte contre le TSCG n’empêche en rien de lutter sur d’autres fronts, par exemple auprès des salariés de Pétroplus ou de Sodimédical et partout ailleurs dans les entreprises, petites ou grandes, ou dans les services publics ; par exemple en réclamant le vote par le parlement de la loi interdisant les licenciements boursiers déjà proposée en février 2012 au sénat par un sénateur communiste et rejetée de justesse malgré le vote favorable des socialistes qui ont dû oublier depuis qu’ils avaient un jour eu tant d’audace… Les militants du Front de Gauche sont présents aussi dans les mouvements sociaux, à travers leurs syndicats notamment. Manifester contre le traité n’empêche en rien les autres luttes. Ce traité, LO prétend que « c’est un chiffon de papier car aucun gouvernement n’a attendu ce traité pour imposer l’austérité aux travailleurs et ce n’est pas ce traité qui oblige les patrons à licencier, à bloquer les salaires et à aggraver l’exploitation ». Mais ce « chiffon de papier » va pourtant bien permettre aux patrons de continuer leur sale besogne dans un cadre qui leur sera encore plus favorable, et les travailleurs encore plus affaiblis et fragilisés seront les principales victimes de ce coup d’Etat. Une fois encore, LO et ceux qui sont sur la même ligne adoptent la stratégie du pire, attendant que le prolétariat réagisse enfin lorsqu’il n’en pourra vraiment plus. On voit pourtant en Grèce qui profite de la ruine du pays et du désespoir : les néo-nazis.

Le peuple de gauche composé de l’ensemble des travailleurs conscientisés n’a aucun intérêt à la passivité et au pourrissement. Il ne se renforcera qu’au fil des luttes, rassemblant un nombre toujours plus large de participants conscients de leurs intérêts de classe. La manifestation unitaire du 30 septembre contre le TSCG en est une étape.

Lettre ouverte à un camarade de LO

Mon dernier billet, qui ironisait sans trop de délicatesse sur les accusations portées de façon récurrente par Lutte Ouvrière contre le Front de Gauche et contre Jean-Luc Mélenchon, a suscité un intéressant commentaire de Recriweb, militant de LO avec qui j’ai déjà eu l’occasion de débattre brièvement (nombre limité de caractères oblige) sur Twitter. Ce commentaire, par la densité de son argumentation, me semble soulever des questions de fond sur la gauche, sur mon propre parcours politique, et sur ce qui oppose une organisation comme LO à celle à laquelle j’appartiens aujourd’hui : le Parti de Gauche. Cela m’a donné envie de répondre, non par un commentaire du commentaire, mais par une lettre ouverte qui pourrait contribuer, à sa manière, au débat interne à gauche.

Camarade,

« Il est bon », disais-tu le 24 août dernier en réponse à mon billet intitulé « LO nous brouille l’écoute« , « de ne pas supprimer les cloisons ou de taire nos divergences ». Encore faut-il être clair sur la nature réelle de ces divergences, ce qui implique d’examiner sans anathème ni procès en sorcellerie les objectifs et les stratégies de nos organisations respectives. L’occasion m’est donnée, en rectifiant quelques falsifications ou en dissipant certains malentendus, de faire cet effort de clarté.

LO n’est pas propriétaire du marxisme et du trotskysme.

Je n’ai pas, contrairement à ce que tu affirmes, « qualifié le marxisme et le trotskysme d’appareillage théorique pauvre ». J’ai écrit que certains partis, dont LO, émettaient des signaux politiques de faible qualité (lo-fi), peut-être (entre autres hypothèses) « par pauvreté de leur appareillage théorique ». Mon propos visait évidemment LO, certes, mais certainement pas « le marxisme », ni même « le trotskysme », dont LO n’a pas le monopole (même si LO est peut-être la dernière organisation en France à s’affirmer ouvertement, totalement et exclusivement trotskyste). Il existe en effet bien d’autres groupes qui se réclament du marxisme, décliné dans un de ses héritages, qu’il soit social-démocrate, jauressien, conseilliste, léniniste, trotskyste, stalinien, maoïste, situationniste… – cités ici sans jugement de valeur – chacun pouvant éventuellement se targuer, tout autant que LO, d’un certain légitimisme ès marxisme.

Par exemple, le POI (Parti Ouvrier Indépendant), comporte un courant trotskyste lambertiste et s’inscrit dans la lutte des classes, même s’il comporte aussi des courants non-trotskystes. A l’intérieur du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), la composante trotskyste issue de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire, avec qui LO a plusieurs fois fait alliance, d’ailleurs) garde un rôle décisif. Gauche Unitaire, organisation issue elle aussi de la LCR trotskyste, mais membre du Front de Gauche (coupable de « réformisme » selon LO), prône un « socialisme démocratique », et ses statuts précisent que la « rupture nécessaire » avec le capitalisme « ne se fera probablement pas selon le schéma d’une généralisation des luttes conduisant à un unique et bref affrontement avec le pouvoir central » (donc pas par une unique révolution) mais « sur un double processus de mobilisations sociales prolongées et de consultations populaires » (donc pas par la seule réforme gouvernementale ou parlementaire).

J’en profite pour dire en aparté que je souscris tout à fait à cette idée de « double processus » qui rend à mes yeux caduque la traditionnelle opposition entre révolutionnaires et réformistes. Les élections sont un des moyens légaux de faire de la propagande (ce dont LO ne se prive pas), de peser dans les rapports de force (ce que LO néglige, à mon humble avis) et de déposséder la bourgeoisie de tout ou partie de l’appareil d’Etat (ce que LO refuse sous prétexte qu’il n’y aurait rien à gagner à s’emparer d’un Etat, qualifié de « bourgeois », qu’il faut précisément détruire — je reviendrai plus loin sur cette question).

Je citerai enfin le cas pittoresque du PCOF (Parti Communiste des Ouvriers de France), qui n’est assurément pas trotskyste du tout, mais qui se considère comme authentiquement marxiste-léniniste (prônant toujours explicitement la dictature du prolétariat) et n’en adhère pas moins au Front de Gauche que LO trouve si peu révolutionnaire. Comme quoi la lutte des classes, la révolution, le marxisme, et même le trotskysme, ne sont pas la propriété d’une seule et unique organisation. « La propriété, c’est le vol », disait Proudhon. Le contresens que tu fais, camarade Recriweb, me semble symptomatique d’une tendance de LO à se considérer comme propriétaire du marxisme et du trotskysme, ce qui revient à dénier aux autres le droit de s’en réclamer, ou même de faire un usage non-exclusif de certaines thèses de Marx ou Trotsky (quelques années de militantisme en faveur des cultures libres et contre les abus du Code de la Propriété Intellectuelle m’ont aussi sensibilisé à cette question). Je dois avouer d’ailleurs qu’au Front de Gauche, nous sombrons parfois dans le même travers en nous présentant comme les seuls propriétaires légitimes de la vraie gauche, ce qui n’est pas la manière la plus habile de dénoncer les politiques antisociales menées par un PS qui, pour beaucoup d’ouvriers notamment, est toujours considéré comme « à gauche ».

On est toujours le social-traître, le stalinien, ou le gauchiste infantile de quelqu’un. Quant à moi, si j’ai rejoint le PG, c’est notamment parce qu’il fait figure de parti « creuset » de la gauche où s’amalgament les traditions républicaine, socialiste et écologiste. J’y ai trouvé des gens venus d’autres partis (PS, PC, MRC, FASE, Les Verts, NPA) mais aussi des gens venus comme moi de la mouvance libertaire et/ou du syndicalisme. Avec le Front de Gauche, nous sommes en train de concrétiser ce que le NPA ou le POI, peut-être d’avantage marqués par le trotskysme, ont eux aussi ambitionné (mais avec moins de succès) : dépasser les clivages qui ont rendu la gauche impuissante, et créer une force radicale au service de ce que les uns et les autres, selon leur « tradition » (libertaire, marxiste, républicaine), appellent « le prolétariat », « les ouvriers », « les travailleurs », « la plèbe », « le peuple », voire « la nation ». Bien sûr, tous ceux qui militent pour rendre au peuple (au prolétariat… etc.) le pouvoir confisqué par le Capital n’ont pas forcément envie de fondre leurs traditions politiques respectives (qu’elles soient réformistes, révolutionnaires, ou même qu’elles aient dépassé ce clivage) dans un parti, fût-il creuset, tel le Parti de Gauche. Et c’est bien là le rôle du Front de Gauche (qui n’est pas un parti mais qui est déjà plus qu’une simple alliance électorale de circonstance) : offrir un cadre commun de lutte à des organisations et à des militants non-encartés qui conservent chacun leur identité propre.

C’est sans doute une cause de fréquents malentendus entre nos partis respectifs, camarade Recriweb : tu affirmes que « les révolutionnaires ne sont armés que de la théorie de Marx et de la méthode révolutionnaire de Lénine » ; nous pensons au contraire qu’il ne faut pas considérer Marx et Lénine (ou Trotsky) comme les prophètes définitifs de la vraie foi, et que nous pouvons aussi bien en rejeter certaines thèses (personnellement, je n’ai jamais adhéré à l’autoritarisme de la dictature du prolétariat, par exemple) et puiser chez d’autres auteurs ou acteurs de révolutions passées des thèses et des méthodes d’action. Au Front de Gauche, on ne s’interdit pas les références à des personnages aussi variés (et parfois opposés) que Robespierre, Babeuf, Proudhon, Bakounine, Jaurès, Rosa Luxembourg, Gramsci, Debord, Chomsky, Lordon, et j’en passe. On dirait que pour LO, tout ce qui n’est pas exclusivement marxiste-léniniste version trotskyste selon la norme de LO est rangé dans la catégorie « aile gauche de la bourgeoisie », ce qui condamne LO à rester un groupuscule persuadé d’avoir raison contre tous mais échouant depuis des décennies avec une touchante constance à armer intellectuellement et concrètement la classe ouvrière. Voilà ce que j’appelle « appareillage théorique pauvre ». Nous autres, au Front de Gauche, nous savons que nos organisations respectives ne sont pas objectivement en mesure, chacune de leur côté, d’armer la classe ouvrière, ni de mener des luttes sociales victorieuses, ni de conquérir légalement le pouvoir. Dans tous les cas, il nous faut donc construire un rassemblement plus large qui permette de surmonter sans les édulcorer les dissensions traditionnelles de la gauche. Ce n’est pas gagné, et je crois que certains des initiateurs de ce qui ne devait être au départ qu’une alliance électorale sont les premiers surpris de la dynamique spontanée du Front de Gauche… Mais ça marche ! Pourquoi ? On peut analyser les parcours et les évolutions de chacun, l’habileté des uns ou des autres… Je crois que la nécessité historique y est pour beaucoup.

 

Réforme ou révolution ? Ni l’une ni l’autre, l’une et l’autre… Tout dépend du contexte.

J’ai dit moi-même que je venais de l’anarchisme. Tu me qualifies donc « d’ex-anarchiste enrôlé désormais dans la gauche parlementaire », ce qui rendrait « inévitable » que je me décrédibilise en qualifiant abusivement « le marxisme et le trotskysme » « d’appareillage théorique pauvre ». Je viens de montrer sur ce dernier point en quoi ta réaction contenait une falsification de mes propos. Mais je peux comprendre qu’un militant de LO convaincu d’être membre de la seule organisation authentiquement révolutionnaire, marxiste et trotskyste trouve peu crédible le parcours de quelqu’un passé de « l’anarchisme » (révolutionnaire mais pas marxiste) à « la gauche parlementaire » (donc au réformisme tant décrié par LO). Or, il est possible de voir les choses d’une toute autre façon. Tout d’abord, en adhérant au Parti de Gauche, je n’ai pas tiré un trait définitif sur les idées communistes libertaires qui furent les miennes. La presse bourgeoise aura beau marteler des accusations d’autoritarisme contre Mélenchon (vilipendé pour avoir passé ses vacances chez Chavez, mais aussi parfois carrément comparé à Staline ou à Pol-Pot !), j’ai trouvé dans le parti qu’il co-préside une énorme liberté d’initiative, une pratique assez courante de l’autogestion, et j’ai pu aussi constater que je n’étais pas le seul militant ayant tendance à mêler le noir de l’anarchie au rouge du socialisme. Lorsque Mélenchon appelle le peuple à prendre le pouvoir et donne comme consigne « n’attendez pas les consignes », on peut se demander si c’est moi qui suis un ex-anarchiste rallié à la gauche parlementaire ou si c’est lui, l’ex-trotskyste ex-sénateur et ministre socialiste, qui ne serait pas en train de mettre un peu d’anarchie dans sa République. Pour ma part, je reste et je demeure partisan d’un collectivisme non-autoritaire et de tout ce qui peut contribuer à l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle de l’être humain. Pour cela, je suis prêt à utiliser tous les moyens même légaux. Mais la participation à des élections et aux débats parlementaires ne sont pas une fin en soi : le but reste bel et bien d’abolir la domination de l’homme par l’homme et la société de classes. Le programme du Front de Gauche, qui n’est certes pas un programme révolutionnaire, mais est un programme radical et concret de gouvernement applicable immédiatement, est une première étape, dans le contexte des forces réellement en présence, contexte dans lequel, tu le reconnais toi-même, le prolétariat n’a ni la conscience ni les armes qui lui permettraient d’abolir l’Etat bourgeois. Même dans le cadre limité qu’offre le programme « l’humain d’abord », il manque d’ailleurs selon moi des éléments de radicalité concrète qui auraient pu s’y trouver (je pense au revenu universel de vie, par exemple), mais c’est déjà un bon compromis et nous avons devant nous une réelle occasion d’opérer avec les assemblées citoyennes, les luttes sociales, et une victoire électorale désormais à portée de main, un véritable début de révolution citoyenne. Prôner cette voie nous situe bien dans la gauche radicale et non dans l’extrême-gauche révolutionnaire, quoi qu’en disent les médias bourgeois effrayés par le rouge de nos drapeaux. Mais cette révolution citoyenne est bel et bien un instrument de lutte contre la domination du Capital et ne nous range en rien dans le camp de la bourgeoisie, quoi qu’en disent les trotskystes gardiens de la vraie foi révolutionnaire.

Le Front de Gauche, par la force des choses au moins, n’est pas réductible à « la gauche parlementaire », pour la bonne raison qu’il a très peu de députés et de sénateurs (presque tous issus du seul PCF) et ne peut donc peser qu’à la marge dans le débat parlementaire. En se lançant dans la bataille sociale et en militant pour un referendum sur le TSCG, le Front de Gauche agit même objectivement d’ores et déjà dans un cadre plus extra-parlementaire que parlementaire. Par ailleurs, certains militants du Front de Gauche sont tout à fait prêts, je pense, si le contexte devenait réellement révolutionnaire, à oeuvrer au sein de conseils ouvriers à l’expropriation des capitalistes.

 

L’Etat bourgeois n’est pas bourgeois par nature.

Tu commets une autre falsification en disant : « Fidèle en cela au réformisme, tu imagines l’Etat bourgeois s’auto-détruire par une réforme profonde de l’Etat et de la propriété ». Il n’en est rien. Si j’accepte aujourd’hui la voie que tu appelles réformiste (encore que je récuse la validité de ce terme), c’est parce qu’elle me semble être une des manières les plus propres (dans le contexte actuel) à renforcer nos positions dans notre opposition au Capital. Il ne s’agit absolument pas d’attendre que l’Etat bourgeois s’auto-détruise, mais bel et bien de le plier à nos fins. J’ai pensé autrefois, fidèle en cela à l’anarchisme (et non au « réformisme »), que l’Etat, qu’il soit bourgeois ou qu’il prétende être ouvrier (cela ne faisait pour moi aucune différence), devait être détruit, que tout Etat était synonyme de domination bureaucratique. Aujourd’hui, je pense que c’est l’individualisme libertarien qui gangrène la société, bien plus que l’Etat, fût-il bourgeois. J’en suis arrivé à la conclusion que la priorité ne doit plus être la destruction de l’Etat mais la reconstruction des capacités d’action collective. La destruction immédiate de l’Etat bourgeois était sans doute souhaitable à l’époque où la conscience de classe et la capacité d’auto-organisation collective étaient croissantes dans le prolétariat, mais elle ne l’est plus maintenant que le capitalisme a réussi à atomiser la société en kyrielles d’individus passifs et isolés. L’Etat, même bourgeois, demeure en certains de ses aspects un des derniers remparts contre la domination totale et absolue du Capital. Cet Etat est ambivalent : bien que bras armé de la domination capitaliste, il est aussi dans sa structure actuelle le fruit des luttes sociales des deux derniers siècles. Il n’est pas qu’un tissu de procédures et d’hommes au service du Capital, il est aussi un ensemble de lois conquises par les ouvriers, de fonctionnaires au service de l’intérêt général, qui soignent, éduquent, protègent, transportent, relient en dépit même des obstacles posés par leur propre hiérarchie. C’est sur cet aspect-là de l’Etat qu’un pouvoir de gauche devra s’appuyer, pour mieux lutter contre les forces qui, à l’intérieur de l’appareil d’Etat, sont soumises au Capital. La « réforme profonde de l’Etat et de la propriété » contribuera également à rendre au peuple le pouvoir confisqué par le Capital.

Nous ne nous attendons évidemment pas à ce que cela se passe sans résistance de la part du Capital et de la partie de l’appareil d’Etat qui lui est acquise. Oui, la bourgeoisie se défendra, bien sûr. Mais il ne faut pas pour autant rester tétanisé comme un lapin devant la lumière des phares par les exemples passés de répression sanglante contre le peuple et des gouvernements de gauche ayant réellement essayé de combattre le Capital. Le risque existe toujours, bien sûr, et il convient de le déjouer dans la mesure du possible, mais en aucun cas ce risque ne doit devenir prétexte à l’inaction. Et puis, s’il faut se fonder sur des exemples, les révolutions citoyennes sud-américaines de la dernière décennie montrent bien, même si elles ont leurs limites, que dans le contexte actuel d’affaiblissement de la puissance américaine, des mouvements de gauche radicale forts du soutien populaire peuvent conquérir le pouvoir, transformer l’Etat et l’utiliser pour redistribuer les richesses, pour affaiblir la domination du Capital… sans finir inévitablement comme Allende. En France et en Europe, la paupérisation des classes moyennes fait que toute une partie de la petite bourgeoisie, y compris celle qui pourrait avoir un rôle à jouer au sein de l’appareil d’Etat dans une répression contre-révolutionnaire, a désormais intérêt à s’allier au prolétariat conscientisé contre l’oligarchie… à moins qu’elle ne succombe à la séduction des chiens de garde du capitalisme que sont les mouvements néo-nazis, fascistes, et autres lepénistes. C’est là tout l’enjeu de la stratégie Front contre Front de Mélenchon. Et cet enjeu dépasse de loin le cadre de l’Etat-Nation. Il y a aujourd’hui une convergence internationale des luttes contre le capitalisme et ses hommes de main fascistes. Différents fronts de gauche se sont constitués, chacun à leur rythme, avec plus ou moins de difficultés, voire d’échecs, mais aussi des réussites.

 

Le Front de Gauche est-il dans la majorité ou dans l’opposition à Hollande ?

Voilà la question qui obsède décidément les médias, mais aussi LO ! A quoi cela sert-il d’étudier Marx, Lénine et Trotsky si c’est pour penser comme Jean-Michel Apathie ? Il faudra qu’on m’explique. Mélenchon aura beau répondre inlassablement qu’il est dans « l’autonomie conquérante », refusant d’être dans l’opposition aux côtés de la droite et refusant tout autant de soutenir la politique austéritaire de la majorité formée par le PS et ses vassaux, rien n’y fait. Du côté des médias, rien d’étonnant, il faut alimenter le spectacle en termes simplistes et jouer à essayer de faire dire aux politiciens ce qu’ils font mine de ne pas vouloir dire. On ira même faire de Mélenchon le « meilleur opposant » (sondage à l’appui) à Hollande, en lui reprochant néanmoins « d’éructer » ou de « vociférer » (ce qui relève bien, ne t’en déplaise, camarade, du même champ sémantique que le ton « tonitruant » évoqué par Paul Sorel pour Lutte Ouvrière), afin de mieux souligner son « impatience » et son « intransigeance », qu’on se fera un devoir d’opposer (pour le plus grand plaisir de l’Elysée) à un PCF supposé plus doux. Quant à toi, camarade trotskyste, tu as décidé de ton côté que Mélenchon était « dans la majorité » et même le « revendiquait ». C’est évidemment faux, mais LO veut tellement que Mélenchon soit dans le camp de Hollande, pour mieux pouvoir le ranger dans le camp de la bourgeoisie, que la réalité des discours n’a plus aucune importance. Mélenchon affirme-t-il que le Front de Gauche est prêt à gouverner ? Tu en déduis qu’il veut gouverner avec Hollande, ce qui est pourtant impensable : non seulement Mélenchon a de longue date déclaré qu’il refuserait tout maroquin, mais le PCF, qui était peut-être le plus susceptible de céder aux sirènes du PS a lui aussi refusé (malgré les prophéties contraires des médias) d’aller au gouvernement ; avec « l’autonomie conquérante », Mélenchon a explicitement annoncé que l’objectif stratégique était de ravir le leadership à gauche au PS — c’est dire que si un jour Hollande appelle Mélenchon à Matignon, ce sera parce que celui-ci aura conquis la majorité, soit par un ralliement (peu probable) de nombreux députés PS au Front de Gauche, soit par une victoire du Front de Gauche à des élections anticipées. Que Mélenchon puisse se penser en possible remplaçant d’Ayrault (et même de Hollande), voilà qui n’a rien d’extraordinaire de la part d’un homme qui s’est présenté à l’élection présidentielle. Mais pourquoi diable, camarade, en déduis-tu que ce serait pour gouverner, comme le PS et avec le PS, « l’Etat de la bourgeoisie » plutôt que pour mettre en marche la révolution citoyenne pour laquelle il aura été élu ? Parce que les « politiciens » racontent toujours des « fables », peut-être ? Moi je veux bien, mais fidèle en cela à mon anarchisme viscéral, je mets les « politiciens » de LO dans le même sac. Pourquoi les ouvriers devraient-ils les croire, eux, plutôt que Mélenchon ? Peut-être pour une raison tout à fait objective : si Mélenchon arrive un jour au pouvoir, ce sera à la faveur d’un vaste mouvement social et porté par une alliance de partis différents, tous exigeants et rompus à la critique (contrairement aux vassaux actuels du PS) : il sera sous haute surveillance. Mais en l’état actuel des choses, si LO « renverse » un jour « l’Etat bourgeois » à la faveur d’une révolution prolétarienne (ce qui est bien moins probable qu’une victoire du FdG), ce sera par un coup de force solitaire. Arrivera-t-il alors aux révolutionnaires non soumis à l’orthodoxie de LO la même chose qu’aux Menchéviks, SR et anarchistes de jadis (couic) ? La révolution citoyenne n’est certes pas une révolution prolétarienne, tout simplement parce que le prolétariat n’est plus celui du XIXe siècle. Il n’a pas disparu, contrairement à ce qu’ont longtemps affirmé les médias, mais il a changé : il pèse moins en nombre et en capacité d’organisation collective, il n’a plus dans la société la même place incontournable dans la production de richesses, et il ne peut plus avoir, à lui seul, le rôle révolutionnaire que Marx lui avait assigné. Mais il existe aux côtés du prolétariat une petite-bourgeoisie plus ou moins prolétarisée, souvent intellectuelle, et qui est mûre désormais pour trahir sa classe. Je pense, comme François Ruffin (dans le numéro 55 de Fakir), que c’est l’alliance des ouvriers les plus conscients et de ceux qu’on a souvent moqués sous le terme de « bobos » qui peut aujourd’hui accomplir la révolution citoyenne contre l’oligarchie.

Les divergences entre LO et le Front de Gauche sont réelles et profondes. La stratégie solitaire de LO, à mon sens, est une impasse, qui joue la politique du pire dans l’espoir que cela donne envie aux ouvriers de faire la révolution, et s’il est vrai que le combat anticapitaliste ne passe pas obligatoirement par une adhésion au Front de Gauche, je trouve décidément très obtus le discours consistant à falsifier systématiquement nos propos pour mieux nous qualifier de valets de la bourgeoisie. Néanmoins, j’espère effectivement, camarade, qu’on se retrouvera dans les luttes. Si le sort me place un peu devant, je ne pourrai néanmoins pas m’empêcher de me retourner parfois avec appréhension : un coup de couteau dans le dos est si vite arrivé.