Situation n°1 : Du haut de la roche Tarpéienne

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA 
Extrait de l’album “Particules” (2005)
Paroles et musique : Siegfried G
Benoît D : basse
Sébastien G : guitare
Stéphane P : guitare
Nathalie R : choeurs
Siegfried G : voix, guitare, clavier, programmation, mix
Paroles : 

Faut-il pour être honnête
S'envoler par la fenêtre
Pour s'envoyer en l'air
Boycotter
Les escaliers
Les pieds en bandoulière
Le pinceau, l'échelle au vestiaire ? 

Braver la gravité
C'est con mais qui accuser
Quand la vie quotidienne
A le défaut D'être au niveau zéro
Vue du troisième A l'approche de la trentaine

Comme du haut de la roche Tarpéienne
Comme du haut de la roche Tarpéienne...

Nous sommes en 2001. Tu es entre deux mondes : celui d’une grosse décennie d’excès, d’autodestruction (créatrice, dirait ce farceur de Schumpeter), de névroses, de chagrins, dont tu peines encore à te dépêtrer ; et celui de la décennie suivante, plus apaisée, plus responsable (il faut dire que ce petit être hurlant qui te prendra le petit doigt pour le téter, avant même de rencontrer le sein de sa mère, te ramènera vite sur terre, mais il te reste encore deux ans pour accomplir cette mue). Ton lieu de vie porte encore les stigmates de la décennie précédente. C’est pas Las Vegas Parano, mais c’est pas loin.

Et c’est donc entre quelques cendriers pleins et détritus divers, qu’avec un Power Mac G4, un clavier Roland JW-50, une guitare électrique Telecaster, une guitare folk empruntée à Stéphane (celle que cette brute de Benoît a fendue un jour en s’asseyant dessus), quelques pédales d’effet et pas mal de bidouilles sonores sur des logiciels craqués, tu enregistres « Du haut de la roche Tarpéienne ».

Benoît est venu jouer la ligne de basse, preuve qu’il était possible malgré tout de se frayer un chemin en slalomant entre les cendriers et les vieilles canettes (servant aussi de cendriers). Comme il est flic, il a l’habitude des freaks, et la façon dont il avance précautionneusement te rappelle cette fois où, raflé avec quelques autres gauchistes dans un commissariat parisien, tu avais attendu par terre durant des heures dans une salle parcourue par des flics qui vous marchaient sans vergogne sur les doigts et avais soudain aperçu au milieu d’eux ton Benoît qui faisait son stage de gardien de la paix — de Benoît de la paix, comme tu disais, du coup. Sébastien est venu aussi placer quelques notes de guitare jazzy, chose que tu serais bien incapable de faire toi-même, même si tu n’es pas mécontent des petits riffs de wah wah que tu as réussi à placer en réponse (Sébastien, c’est le gars qui connaît la musique et qui t’explique que le dzoing dzoing que tu viens de faire sans penser à mal est un incongru accord de ré bémol 7ème sus 4, ce qui fait tout de suite voir les choses sous un autre angle). Tu ne te souviens plus si Sébastien lui aussi est venu slalomer entre les cendriers ou s’il est passé plus tard, après ton déménagement, lorsque tu es finalement sorti de ta grotte pour t’installer avec Nathalie, la future mère du petit être hurlant qui te tétera le petit doigt deux ans plus tard. Toujours est-il que c’est elle, Nathalie, qui a fait les chœurs sur cet enregistrement. 

Avant cette nouvelle époque de ta vie, tu créais dans l’urgence, comme si tu allais claquer le lendemain, et parce qu’il fallait que ça sorte, aussi — si bien que tu as accumulé des tonnes d’idées, de mélodies, de riffs, de rythmes, de bouts de sons… de quoi alimenter des compositions pendant un siècle, sans doute, si quelques crashs de disques durs n’en avaient pas fait perdre une bonne partie. Mais à partir de maintenant (nous sommes toujours en 2001), tu vas ralentir un peu, laisser tout ça reposer, sans t’interdire toutefois d’y replonger de temps à autre, et t’efforcer prioritairement de te défaire des aliénations de la masculinité toxique (une très longue aventure avec des perspectives d’émancipation totale pour 2070, parce qu’il faut rester humble tout en n’hésitant pas à voir loin). 

Ce morceau que tu enregistres résonne singulièrement au moment où tu vas te jeter, non pas dans le vide — comme du haut de la roche Tarpéienne, donc (tu as un petit faible pour les références latines, ce qui te vaut quelques moqueries de tes camarades zicos) – mais dans une vie de couple plus structurée, ce qui n’est peut-être pas moins effrayant. Tu l’avais composé deux ans plus tôt, et tu l’avais même joué un temps avec le groupe Crème Brûlée. D’ailleurs, la partie de guitare saturée est celle de Stéphane que tu as repiquée sur une demo que vous aviez enregistrée avec ce groupe. Qui a dit que recycler n’est pas jouer ?

Les paroles parlent d’Eric, qui s’était jeté par la fenêtre du 3ème étage quelques années plus tôt, avait survécu, les jambes bien bousillées tout de même, avant de ne pas se rater, cette fois, en bagnole, contre un platane, en cette même année 2001, alors qu’il venait à peine de récupérer l’usage de ses guiboles. Eric, c’est le gars avec qui tu avais commencé à faire de la musique en groupe, lorsque, lycéen, tu habitais encore chez tes parents : vous alterniez les impros à domicile (lui à la gratte, toi au piano ou à l’harmo) et les répèts dans une grange au fin fond de la ligne C du RER, où tu jouais sur un vieux Farfisa déglingué, dans l’atmosphère surchauffée laissée par le groupe de hardos velus qui répétait juste avant. Eric, c’est le gars avec qui tu avais fait des fêtes de la musique mémorables, des concerts dans des bleds improbables et une tournée mondiale en Charente maritime au sein des Black Noddles, faisant vibrer Ronces-les-Bains et les campings alentour au son de reprises endiablées d’Otis Redding, de Pink Floyd, des Rolling Stones ou des Blues Brothers. Un petit air de Commitments, quoi.

C’est lui qui t’avait montré quelques accords de guitare quand tu en avais eu marre d’être aux claviers (en fait, tu aimais bien faire du blues, du rhythm & blues ou de la musique psychédélique au clavier, mais tu avais aussi des envies de punk, de grunge, de brit pop, et donc de grosse guitare saturée…). Eric, c’était aussi le mec relou qui devenait méchant en concert si les gens applaudissaient un peu trop d’autres que lui de façon appuyée, qui passait de l’abattement paranoïaque à l’euphorie débridée sans crier gare (ce n’est qu’après sa défenestration qu’avait été posé un diagnostic expliquant ses phases délirantes), qui avait un don pour te demander des trucs que tu ne pouvais pas refuser mais que tu n’avais pas envie de faire… C’est pour ça aussi que tu avais lâché son groupe, auquel il imposait une orientation de plus en plus funk, et que tu avais fondé d’autres groupes plus rock où tu étais passé à la guitare (Crème Brûlée), voire à la batterie (Les Vaches Folles), sans compter les bidouilles de trucs complètement barrés sur ordinateur qui t’avaient vu triturer du son pendant des heures. Avant sa mort, il était venu chez toi enregistrer deux morceaux, pas terribles à ton goût, mais il avait eu l’air content du résultat, c’est ce qui comptait. Il semblait plus paisible. Et paf le platane. Merde.

Quand tu enregistres ce morceau, donc, tu penses à lui, bien sûr, tu lui en veux d’avoir planté là ses parents, sa meuf… et tu t’en veux de l’avoir un peu évité ces derniers temps parce que tu savais qu’il allait vouloir te causer de son projet de roman policier qui n’avait ni queue ni tête, avant sans doute de t’annoncer qu’il avait besoin que quelqu’un l’emmène de toute urgence à l’autre bout de la région pour un obscur plan galère. Est-ce que ça aurait changé quelque chose, est-ce que tu aurais pu, par un geste, une parole, une écoute, éviter l’issue fatale ? Vingt ans plus tard, tu te poseras toujours la question.



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