Situation n°2 : Je re-Mélenchon

Morceau diffusé au titre du droit à la parodie
Extrait de l’album “Place au peuple” (2012) de Psychonada
Paroles et musique : Philippe Katerine (titre original : “Louxor j’adore”)
Texte parodique : Siegfried G
Siegfried G : voix, guitare, batterie
Paroles :

J'adore
 Regarder voter les gens
 J'y retourne souvent
 Dans les isoloirs
 Regarder voter les gens
 J'adore j'adore j'adore j'adore j'adore
 Les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d'orientation, les chirurgiens, les mécaniciens, les chômeurs…
 J'adore
 Regarder voter les gens
 Et de temps en temps
 Je coupe le chon 
 Et je re-Mélenchon
 Je coupe le chon
 Je re-Mélenchon
 Je recoupe le chon
 Et attention
 Je re-Mélenchon
 J'adore

 Les gens arrêtent de déprimer
 Ils recommencent à espérer
 Ils se mettent à manifester
 Et les choses vont enfin bouger
 Alors je leur dis battez-vous
 Rien n'est à eux tout est à nous
 Tout ce qu'ils ont ils l'ont volé
 Nous allons tout récupérer
 J'adore
 Regarder voter les gens
 Ah je trouve ça fascinant
 Dans les isoloirs
 Regarder voter les gens
 Oh
 j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore
 Je coupe le chon
 Je re-Mélenchon
 J'adore
 J'adore
 J'adore
 J'adore
 Je coupe le chon

Nous sommes en 2012. Tu prends ta douche avant d’aller au boulot, en écoutant Patrick Cohen sur France-Inter. Ce n’est pas que tu sois fan de Patrick Cohen, mais tu as gardé l’habitude d’écouter la radio de service public où subsistent encore quelques ilots de pensée critique, et tout bien considéré, la flagornerie de Patrick Cohen envers les puissants et son mépris pour les syndicalistes et les représentants de la gauche radicale éveillent en toi une colère qui te donne un coup de fouet salutaire le matin pour aller au turbin. Mais cette fois, ce n’est pas la colère mais la stupeur que déclenche en toi Patrick Cohen en lançant, rigolard, une séquence sur la campagne présidentielle en cours. Une intro de batterie sonne familièrement à tes oreilles avant qu’un riff de guitare ne confirme que c’est bien ta propre musique que tu entends à la radio. Habitué des audiences très confidentielles du petit monde de la musique libre et des concerts amateurs, tu n’as pas vraiment pour habitude de t’entendre sur une station radio nationale. Ça fait un choc.

Cette musique qui fait se poiler Patrick Cohen pendant que tu te savonnes, c’est Je re-Mélenchon, une parodie du morceau Louxor j’adore de Philippe Katerine, que tu as enregistrée après avoir pensé à transformer le gimmick « je coupe le son, je remets le son » en « je coupe le chon, je re-Mélenchon ». Tu apprécies dans le tube de Katerine le second degré et l’efficacité musicale due à un riff sobre et à une mélodie accrocheuse. Ce morceau étant lui-même simple dans sa structure et son arrangement, tu as choisi de rester dans la même veine, le faisant juste sonner un peu plus rock (peut-être parce que tu trouvais que Mélenchon avait un côté punk ?) en remplaçant le synthé par de la guitare et la boîte à rythme par de la batterie. Tu prévois d’inclure ta reprise-pastiche dans un album sur lequel tu es en train de travailler, et auquel tu ne donneras que plus tard le nom de « Place au peuple ».

Loin d’être militant encarté lorsque tu as enregistré Je re-Mélenchon, tu avais en tête l’image d’un copain qui cherchait toujours son bout de chichon partout, plus que celle de l’irascible tribun.

Tu n’es en réalité ni « adepte du militantisme en musique » (tout au plus as-tu parfois produit quelques musiques engagées) ni même, à ce stade, militant du Parti de Gauche, le parti créé par Mélenchon en 2008. Certes, tu n’es pas complètement étranger à l’action politique : t’étant toujours senti foncièrement de gauche, tu as été proche de milieux libertaires antifascistes et tu as participé en électron libre à de nombreux mouvements sociaux ainsi qu’à quelques initiatives à vocation subversive. Mais tu n’as encore jamais été membre d’un parti. A vrai dire, tu as même encore une image assez péjorative des militants, que tu imagines bornés, sectaires et sans humour (peut-être un héritage des années de lycée durant lesquelles tu avais côtoyé quelques militants de Lutte Ouvrière ?). En cela, tu es sans doute aussi tributaire de la ringardisation de l’engagement collectif qui a si bien fait les affaires du capitalisme néo-libéral depuis les années 80. Il faut dire aussi qu’entre la trahison sociale-démocrate, le stalinisme pépère, le gauchisme stérile et l’écologie fade, tu ne t’y retrouves pas. S’il t’arrive bien de voter pour les uns ou les autres, n’étant pas adepte non plus de « l’abstention révolutionnaire » chère à tes copains anars, tu n’as pas encore franchi le cap de l’engagement partisan. Tu as bien sûr voté « non » à l’Europe des marchés en 2005, ressenti le besoin d’une introuvable unité de la gauche anti-libérale en 2007, et trouvé intéressante la constitution de listes « Front de Gauche » en 2009. Tu as lu avec intérêt le livre Qu’ils s’en aillent tous ! de Mélenchon en 2010, même si son image d’ancien apparatchik du PS et son côté républicain tsoin-tsoin n’avaient rien pour te séduire a priori. Mais pour l’heure, ton engagement ne va pas plus loin.

Seulement voilà : de plus en plus lassé de l’individualisme indécrottable auquel tu te heurtes notamment dans tes activités musicales (particulièrement au sein du mouvement hétéroclite de la « musique libre », trop imperméable à ton goût à la notion d’intérêt général, et englué dans des querelles byzantines sur les clauses des licences de libre diffusion), tu te sens de plus en plus en résonance avec les thèses développées par Mélenchon dès le tout début de la campagne présidentielle. Par ses discours, il a redonné de la dignité à un mouvement ouvrier devenu honteux de lui-même et il a réhabilité l’action politique. Tu as donc lu le programme « L’humain d’abord » et commencé à suivre, notamment par internet, les meetings du Front de Gauche. Au cours de l’année 2011, tu en es devenu un sympathisant et un électeur très probable, au point de t’inquiéter vaguement de l’obstacle que pourrait peut-être constituer le nom-même du candidat dans le cirque médiatique : « Mélenchon », c’est un nom dont les sonorités collent un peu à la bouche ; malgré l’étymologie hispanique, il a aussi un côté franchouillard « cornichon-saucisson-merluchon » qui, associé à une longue carrière de sénateur, évoque plus les banquets de la IIIe République que l’avènement d’une VIe République sociale. Tu te dis donc à l’occasion qu’il y a peut-être un contre-pied humoristique à prendre, mais ne réaliseras qu’après coup que c’est précisément ce que tu as fait avec ta reprise parodique. Tu es marqué aussi par la façon dont les médias dominants s’efforcent de discréditer systématiquement le candidat du Front de Gauche en l’accusant de populisme et en le comparant à Georges Marchais, manière d’en faire à la fois un épouvantail et un clown. Et tu trouves habile de sa part de reprendre à son compte ces références pour en dégager le contenu subversif et le retourner à l’envoyeur.

Tu n’es pas insensible non plus au côté spontex du slogan « la consigne est : n’attendez pas les consignes ».

Pour autant, c’est encore par esprit potache plus que par engagement politique que tu as enregistré Je re-Mélenchon. Il s’agit d’abord de faire rire les copains. Si en plus ça peut les pousser à voter pour Méluche, tant mieux. Mais tu n’as aucune idée de la viralité dont va bénéficier cette blague.

Le 14 mars 2012, tu as donc mis en ligne sur le site du label « In cauda venenum » le morceau « Je re-Mélenchon » sous le nom de Psychonada. Tu en as fait ensuite l’annonce sur le forum du site de musique libre Dogmazic, où tu as tes habitudes, grâce à quoi le morceau a été rediffusé dès le 15 mars par un internaute sur un blog, à partir duquel il a été relayé sur les réseaux Twitter et Facebook. Un autre internaute a mis en ligne le 17 mars une vidéo illustrant le morceau (vue plus de 260 000 fois sur YouTube, avant d’être retirée tu ne sais trop quand ni pourquoi, mais il existe encore d’autres copies). Le lendemain a eu lieu à Paris la marche jusqu’à la Bastille pour la VIe République. Des militants t’apprendront plus tard que JLM lui-même s’était mis à se trémousser au son du morceau qui commençait à être relayé sur différents blogs mais aussi des sites de grand médias comme France Inter : cela nous ramène à ta salle de bain, où s’invite ce matin un Patrick Cohen ne pouvant s’empêcher de rigoler, bien qu’on ne puisse le soupçonner d’être partisan de Mélenchon. Plus tard, toujours sur France Inter, Pascale Clark interrogera Philippe Katerine lui-même au sujet de Je re-Mélenchon. L’auteur du morceau original y ricanera de bon cœur, non sans sortir une connerie sur « ces idées » qui ont conduit à “des heures sombres” ou quelque chose de ce genre (il est rigolo, Katerine, mais ce n’est peut-être pas une référence en matière politique). On entendra encore le morceau dans l’émission de Daniel Mermet, toujours sur France Inter, on l’entendra aussi sur Canal +, sur les sites du Parisien, d’Europe 1… qui paresseusement te présenteront comme “le Front de Gauche” ou “des militants du Front de Gauche” sans jamais chercher à t’interroger sur tes motivations. Enfin sorti de ta salle de bain, tu finiras d’ailleurs par aller militer vraiment au PG, dont tu partiras sans heurt quelques années plus tard avant d’être éjecté à bas bruit de la FI pour avoir appliqué localement à la lettre la consigne de ne pas attendre les consignes. Lors de la campagne de 2017, Je re-Mélenchon sera encore remixé par « la Trance Insoumise », mais depuis ta salle de bain, en 2012, tu ne sais pas encore ce qu’il adviendra en 2022 : un remix death metal ? 



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