Critique de “Dark Matters”, nouvel album (et ultime ?) des Stranglers

Dave Greenfield est mort, victime de l’épidémie de covid 19, le 3 mai 2020, à l’âge de 71 ans. Claviériste virtuose aux arpèges virevoltants (souvent comparé à Ray Manzarek des Doors, mais sans doute plus inspiré par John Lord de Deep Purple), c’est son style et ses arrangements qui avaient propulsé les Stranglers au-delà du ghetto punk dans les années 70 (pensez-donc : un clavier dans un groupe punk !) jusqu’aux rivages prog, new wave et pop qui avaient vu le groupe s’épanouir dans les années 80.

C’est lui, d’ailleurs, qui avait composé en 1982 la célèbre partie de clavecin qui structure “Golden brown”, fausse valse bancale (des mesures à 4 temps s’intercalant dans la structure ternaire) mais véritable hymne à la défonce, qui fut le morceau des Stranglers au plus fort succès.

Il eut même l’audace de s’afficher avec un improbable et ringard clavier à manche sur le clip du tube “Always the sun” en 1986.

Lorsque le chanteur Hugh Cornwell avait déserté en 1991, le groupe avait survécu tant bien que mal aux années 90 (plutôt mal que bien, en fait), avec un nouveau chanteur et un nouveau guitariste, partis à leur tour dans la décennie suivante, et remplacés par le plus fidèle Baz Warne. Alors que le batteur Jet Black prenait peu à peu sa retraite, c’est le son de basse agressif du bassiste Jean-Jacques Burnel et les arpèges de Dave Greenfield qui perpétuaient encore l’inimitable identité sonore des Stranglers. Par ailleurs, la particularité de Greenfield, cette “excentricité” qu’on qualifie aujourd’hui moins pudiquement d’autisme, n’était peut-être pas pour rien dans l’originalité du groupe.

Aussi le décès de ce dernier avait toutes les chances de signer la fin des Stranglers, après plus de 40 ans d’une histoire sulfureuse qui avait vu le groupe être accusé de sexisme, être embarqué dans des bagarres, sombrer dans la drogue, aller en prison… Le scandale avait commencé dès le premier 45 tours, “Sometimes”, en 1977. 42 ans plus tard, Jean-Jacques Burnel expliquait à Rolling Stones : “À la base, c’est juste l’histoire d’un gars énervé contre sa petite amie, mais que la presse s’est empressée, à l’époque, de comprendre de travers, et d’y voir une apologie de la violence faite aux femmes. Le début d’une longue incompréhension sur la véritable signification de nos paroles qui, il est vrai, pouvaient aussi souvent être à double sens.” Rebelotte la même année avec “Bring On The Nubiles” : “Encore une chanson qui a fait grincer des dents mais qui, pour le coup, a été parfaitement bien interprétée puisque ça parlait en effet de la glorification de la pédophilie… Je n’ai pas écrit les paroles [rires] ! En revanche, j’avais complètement pompé la ligne de basse sur Miles Davis et Bitches Brew ! La provocation était devenue notre devise, notre “motto”, et on a volontairement entretenu l’inimitié que pouvait nous montrer la presse anglaise. La vérité à travers la provocation, c’était devenu notre créneau et ça nous arrangeait bien : Hugh avait une langue de vipère et moi je n’aimais rien tant que les gens aient un mouvement de recul ou de répulsion en tombant sur ce que nous faisions. Constater jusqu’où les gens pouvaient prendre les choses était devenu de l’entertainment pour nous…” Idem avec “Nice ‘N’ Sleazy” un an plus tard : “Un jeu de mots par rapport à un morceau de Frank Sinatra, “Nice ‘n’ Easy” ! Encore une provocation ! Nos deux précédents albums nous avaient valu une réputation de sexistes parce qu’on parlait de clitoris et de femmes battues. Même Rough Trade nous avait bannis ! Du coup, on en rajoutait une couche, jusqu’à la strip-teaseuse que nous avions fait venir la première fois où nous avions joué ce morceau à Brighton et qui était la colocataire de ma copine de l’époque. Je me souviens encore de ces tarifs : 9 £ pour le haut seulement, 15 £ pour l’intégral [rires] !”
Quant à “Peaches”, autre morceau qualifié de misogyne par la presse, Jet Black, le batteur fondateur du groupe, le voit comme issu d’une “longue tradition de ce que nous appelons l’humour britannique de carte postale de bord de mer. Il a été écrit dans cette veine ironique. Bien sûr, nos détracteurs ont affirmé qu’il s’agissait d’une grave attaque contre les femmes, ce qui est un non-sens.”

Ne mettons pas la poussière sous le tapis : oui, le rock’n’roll n’est pas toujours fait par de gentils garçons bien élevés et déconstruits (par rapport aux conditionnements de la domination masculine), oui, les punks n’y allaient pas de main morte dans la provocation (souvenons-nous des t-shirts à croix gammée de Sid Vicious, la bassiste des Sex Pistols), oui, le contexte de libération sexuelle des années 70 a aussi donné libre cours à la culture du viol. Et Jean-Jacques Burnel, traumatisé dans l’enfance par les brimades de ses camarades anglais contre le petit immigré frenchy qu’il était alors n’était pas seulement un musicien de talent, c’était aussi un ex-Hell’s Angel bagarreur et violent, capable par exemple en 1979 de déculotter le pauvre Philippe Manoeuvre et de le laisser attaché au premier étage de la Tour Eiffel pour le punir de la façon dont il avait harcelé le groupe pour obtenir une interview.

Reste que pendant 45 ans, la recette des “hommes en noir” selon Burnel a pas mal fonctionné : “Un peu d’intelligence, un peu de géopolitique, un peu d’humour, un peu de technique et un peu d’originalité.”

Oui mais Dave Greenfield n’est plus. Jet Black a rangé ses baguettes. Alors, end of the story ?

Pas tout à fait. Contre toute attente, les Stranglers sont de retour en 2021 avec un nouvel album, “Dark Matters”. Et les arpèges de feu Dave Greenfield sont bien présents sur 8 morceaux sur 11, qu’il a pu enregistrer avant sa mort. Marqué par la disparition du génial claviériste, l’album n’est pas lugubre pour autant. Burnel signe même un hommage aérien et pop à son vieil ami, “And if you should see Dave…”, la dernière partie instrumentale, vide de tout clavier, étant annoncée par ces mots : “This is where your solo would go” (c’est là que ton solo irait).

Ainsi, Dave Greenfield est à la fois présent et absent. Et c’est bien lui qu’on entend sur le rageur et réussi “This Song” :

La recette des hommes en noir semble toujours d’actualité dans “If something’s gonna kill me (it might as well be love)”, avec un clavecin et des nappes de synthé qui nous rappellent les exploits de Greenfield des années 80. Et précisément, le morceau parlant de guerre et de martiens (métaphore de la pandémie de covid 19 ?) voit Burnel, Warne et leur producteur s’efforcer avec quelques vieux claviers affectionnés par Greenfield de combler, cette fois, le vide qu’il laisse.

D’aucuns diront que “Dark matters” est le meilleur album des Stranglers depuis longtemps. Peut-être. Plusieurs morceaux tiennent bien la rampe, comme “Water”, qui introduit l’album avec l’orgue de Greenfield (et traite de l’échec du printemps arabe), “No man’s land” ou “The last men on the moon” au son de basse percutant si caractéristique des premières années de Burnel. “Pay day” se défend aussi. En revanche, “White stallion”, aux accents disco-technoïdes grandiloquents (traitant de Trump et du déclin de l’occident) ou “Breathe”, qui clôt l’album, sont peut-être moins convaincants. La petite ballade folk “The lines”, agréable et spontanée, reste anecdotique, et “Down”, qui voit Burnel rendre hommage à quelqu’un qui l’a aidé quand il était “down”, justement (quelqu’un qui aurait joué avec lui pendant 45 ans et serait récemment disparu ?) est émouvant mais sans grande surprise.

Admettons aussi que depuis le départ d’Hugh Cornwell du groupe, il manque tout de même quelque chose. “Dark Matters” a le mérite de nous offrir les derniers élans de Dave Greenfield et de lui rendre un bel hommage. Mais y aura-t-il un après pour les Stranglers ?

Sait-on jamais ? Something better change.

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